Paris-Brest, Tanguy Viel

Ce mois-ci dans les pages “lire” du magazine Carrefour Savoirs…

… des infos sur les lecteurs du jury qui décernera, aux côtés de Clélia Ventura, Mireille Calmel, Jean-Marc Souvira et Jacqueline Monsigny, et sous la présidence de Romain Sardou, le huitième Prix Carrefour du premier roman.

Les cinq livres à départager sont arrivés à bon port.

Les délibérations sont prévues pour début octobre.

La remise des prix aura lieu fin octobre.

Un peu de patience, donc, pour découvrir le contenu de cette remarquable sélection !

Lucille, Ludovic Debeurme

Lucille est une adolescente anorexique et mal dans son corps, qui est obsédée par le fait de ne pas manger et qui s’entend mal avec sa mère.
En parallèle, il y a Arthur, qui bientôt s’appellera Vladimir, par tradition, lorsque son père mourra. Arthur est fils de marin mais il refuse la destinée à laquelle il est promis.

Ces deux adolescents torturés et en souffrance se rencontrent, et c’est comme une évidence. De ballades dehors en virées sur le scooter d’Arthur, ils vont se découvrir et apprendre à s’aimer. Ils décident de fuir ensemble, se retrouvent en Italie. Ils se croient, à deux, plus forts que le reste du monde. Leur route ne sera pourtant pas si droite, ni si calme.

Si le trait de crayon de cet album ne m’a pas paru exceptionnel, en revanche l’histoire, longue de 500 pages, est puissante et mémorable, faisant appel de façon très juste à des représentations imagées des pensées les plu profondes des personnages. A tel point que l’on imagine qu’il s’agit d’une autobiographie de Lucille par elle-même. Mais non, l’auteur est un homme, c’en est presque déroutant.
L’album, plusieurs fois primé, se termine par « fin de la première partie » ; il est sorti début 2006, et à ce jour il n’y a malheureusement pas trace d’une suite.
Il n’empêche, ce tome vaut vraiment le coup.

Les souffrances du jeune Werther, Goethe

Werther aime Charlotte, avec qui il se découvre nombre d’affinités, mais Charlotte est fiancée à un autre. Werther se rêve artiste, cherche sa voie mais n’obtient pas la considération attendue.

Le jeune Werther fait part du désarroi dans lequel il se trouve à son ami Wilhelm avec qui il entretient une correspondance. Il faut dire que Werther passe beaucoup de temps avec sa Lotte, dont il est éperdument amoureux ; cela n’adoucit en rien sa peine. Albert, le fiancé de Charlotte, passe progressivement d’ami à rival. C’en est trop pour Werther, il quitte la ville ; à son retour, les deux jeunes gens se sont mariés. Werther plonge alors dans un désespoir dont il ne sortira plus.

Teinté de scandale à sa sortie parce qu’il aborde le sujet tabou du suicide, ce roman épistolaire est avant tout une formidable étude de mœurs, et un ouvrage de référence en matière d’amour déçu.
La forme du récit en fait un texte dynamique et accrocheur, que l’on prend plaisir à (re)lire.

Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke

Il s’agit de dix lettres adressées par Rainer Maria Rilke, poète réputé, entre 1903 et 1908, en réponse aux sollicitations d’un jeune homme qu’il ne connaît pas, Franz Kappus, élève à l’école militaire de l’Empire austro-hongrois et apprenti poète. Franz a envoyé au poète confirmé ses premiers essais.

Le jeune homme va chercher auprès de son aîné reconnu pour son art des conseils pour avancer ; le recueil, s’il est riche d’enseignements sur la poésie, est aussi une réflexion sur la création et l’accomplissement de soi – par la poésie, ici, mais cela n’a que peu d’importance.
C’est le jeune Kappus qui a publié ces lettres quelques années après la mort du poète allemand. Elles n’ont quasiment pas vieilli et font désormais office de « guide spirituel » pour bien des débutants.

Ma maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill, Jean Regnaud et Emile Bravo

La maman de Jean est en voyage. Loin, sûrement, et elle est partie il y a longtemps. Jean est élevé, avec son petit frère Paul, par son père, patron de son état, et une gentille gouvernante.
Un jour, la fille des voisins lit à Jean une carte postale envoyée par sa mère. Jean imagine sa maman heureuse à l’autre bout du monde.

Bien sûr, la maman de Jean n’est pas vraiment partie en voyage, que ce soit en Amérique ou ailleurs. Mais c’est comme le père Noël, il y a des choses qu’on préfère faire croire aux enfants le plus longtemps possible.

Le scénario de Jean Regnaud est plein de tendresse ; Emile Bravo l’illustre de façon touchante. La complicité évidente entre Jean et son jeune frère est transcrite à merveille, de même que les pensées parfois saugrenues du jeune héros.
Un excellent moment de bande dessinée.

Le sumo qui ne pouvait pas grossir, Eric-Emmanuel Schmitt

On ne présente plus le prolixe et talentueux Eric-Emmanuel Schmitt.
Ce petit livre (100 petites pages qui se lisent extrêmement vite) interpelle par son titre. Il se passe en effet au Japon, et raconte l’histoire de Jun, 15 ans, à qui un homme dit chaque jour : « Je vois un gros en toi ». Jun est maigre, il vit dans la rue. Un jour, l’homme en question lui offre un billet pour assister à un combat de sumo. Contre toute attente, Jun va aimer cette discipline et n’aura plus qu’un objectif : devenir à son tour un grand sumo.

Ce roman se lit comme une fable. Peu importe finalement qu’il s’agisse de Jun ou du fait de devenir sumo : ce qui est démontré ici, avant tout, c’est la force de la volonté, et ce que l’esprit peut faire faire. Pour Jun, l’esprit influera sur le corps ; mais les enseignements qu’il tire sont universels.

Un conte moderne très facile à lire, qui flirte – mine de rien – avec le bouddhisme.

3 bouquins…

Ce mois d’août, dans le cadre du Grand Prix des Lectrices de Elle 2010, je lis :
Paris-Brest, de Tanguy Viel (Editions de Minuit) dans la catégorie roman
L’homme qui m’aimait tout bas, d’Eric Fottorino (Gallimard), dans la catégorie document
Enfant 44, de Tob Rob Smith (Belfond), dans la catégorie policier.
Ces livres ont déjà été présélectionnés par d’autres lectrices.

Et pour l’instant, c’est que du bonheur ! Merci les filles !

Dans l’enfer des tournantes, Samira Bellil

Ce livre est la phase finale d’une thérapie qui a permis à Samira de renaître après les viols collectifs dont elle a été victime adolescente, dans sa cité. Incomprise des siens, rongée par la culpabilité, dégoutée par ce corps qui lui rappelait tant de mauvais souvenirs, et très seule dans son quartier surpeuplé, elle a voulu s’échapper avec la drogue et l’alcool.

Le recul lui permet de dénoncer la violence sexuelle banalisée dans les cités, la pression subies en permanence par les jeunes filles qui ne doivent surtout pas entacher leur réputation, et les criminels connus et impunis.

On ne compte plus les procès sur les affaires de ce type ; le phénomène, sorti de sa clandestinité au début des années 2000, notamment avec le film La Squale, n’a pas disparu pour autant.

Avec ses mots de victime, Samira Bellil décrit cet enfer dont elle a réussi à revenir afin d’en aider d’autres qui souffrent en silence. Un récit poignant.