Droit du sol, Charles Masson

La France est synonyme de travail, d’espoir, de rêve d’une vie meilleure, pour les sans-papiers qui y vivent comme pour les habitants de pays plus pauvres qui tentent d’y entrer durablement. Sommes-nous à Paris, où les sans-papiers manifestent pacifiquement place de la Bastille, au pied des grandes marches de l’Opéra, pour leur régularisation ?

Non.

Beaucoup plus loin, dans l’Océan Indien, à Mayotte.

Les sans-papiers sont là, craignant la police ; et, à quelques dizaines de kilomètres par la mer, les Comoriens – et, de l’autre côté, les Malgaches – rêvent de rallier le territoire français et d’en acquérir la nationalité.

Sur Mayotte se trouvent aussi des Français exilés, pour travailler, soigner, faire de l’humanitaire.

 

Charles Masson, médecin ORL, a exercé à Mayotte.

Il livre des personnages plus vrais que nature – un ex-toxicomane qui rêve de sa dose, un vendeur de téléphones portables romantique qui espère trouver l’amour loin de la France, des sans-papiers miséreux et des femmes qui mettent tous les espoirs (et leurs dernières ressources financières) dans un kwassa, cette petite embarcation surchargée, qui bien souvent coule avant d’avoir atteint la terre promise.

Bienvenue en France, avec ses hôpitaux et ses médecins, sa sécurité sociale, ses décisions gouvernementales, sa police, son immigration clandestine, ses expulsions, son racisme.

Bienvenue en Afrique, avec son manque d’argent, sa prostitution, sa surnatalité, sa moiteur tropicale et son exotisme, ses paysages de rêve cachant à peine une brutale réalité, son chikungunya (« le chik »), son inactivité, son racisme.

La galerie de portraits proposée par l’auteur est sans concession : les traits de caractère les plus tordus de l’espèce humaine y ont leur place, de celui qui pense que sa couleur de peau lui permettra d’acquérir outre-mer le ridicule pouvoir qu’il n’a jamais eu dans l’Hexagone, faux rêveur se confiant le soir à son journal intime, à celle qui veut plumer son fiancé avant de le quitter – qui aura d’ailleurs finalement un sursaut de moralité.

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A l’image des êtres croqués, le trait de crayon est brut. Il y a du scénario dans le découpage des intrigues, dans l’alternance des histoires, dans la spirale qui mène à cette fin violente, horrible, atroce, qui laisse pour longtemps un mauvais goût dans la bouche.

 

Cette bande dessinée est un pavé. 440 pages, ce n’est pas commun pour un album. C’est qu’il y a à dire, à raconter. D’ailleurs, à la lecture de « Droit du sol », on oublie parfois qu’on tient entre les mains une BD. On a l’impression de lire un roman, on a l’impression d’être au cinéma.

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Cet album est une bande dessinée engagée, presque politique, une critique sociale, qui met la France face à ses responsabilités loin, très loin des frontières de l’Hexagone. Les personnages sont variés mais chacun d’entre eux est porteur d’un point de vue fort. Qui se soucie du sort de Mayotte ? Qui sait le placer, sans réfléchir, sur une carte ? Qui sait combien le rêve français tue de Comoriens au large de ses côtes ?

Une bande dessinée qui dérange, qui secoue, voilà qui fait du bien. Cet album est utile.

« Droit du sol » fait partie des 5 finalistes pour le grand prix de la critique 2010.

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2 réflexions sur “Droit du sol, Charles Masson

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