Autoportrait du professeur en territoire difficile, Aymeric Patricot

 

Aymeric Patricot enseigne la littérature dans des établissements situés dans ce que l’on nomme des quartiers sensibles – des Zones d’Education Prioritaires, selon l’appellation officielle. Il y découvre un monde à mille lieux de tout ce qu’il a connu lui-même en tant qu’élève, un monde, surtout, auquel rien ne l’avait préparé.

 

« Je crois pouvoir affirmer qu’il existe ainsi deux métiers : dans les collèges favorisés, le professeur transmet des connaissances, identifie les progrès à faire, exerce les élèves ; dans les défavorisés, le professeur contient la violence, lutte contre le bavardage, œuvre pour ce qu’on appelle la vie de classe, égrène les principes du « vivre ensemble » et s’estime heureux lorsqu’il fait apprendre, pendant l’année scolaire, quelques maigres notions comme le présent de l’indicatif ou les grandes lignes de l’Odyssée. Certains redoutent l’avènement d’un système à deux vitesses. Il me parait évident qu’il existe déjà. » (page 28)

 

Après quelques années d’expérience, il tente un premier bilan, mettant en regard ses désillusions et les promesses qui ont jalonné sa formation, pointant aussi les inepties du système et la double peine dont sont victimes les enseignants malmenés par les élèves, et qui ne trouvent aucun soutien de la part des directeurs d’établissement.

« Le soupçon tombait sur eux [les professeurs], le soupçon de leur incompétence. On leur reprochait implicitement d’être faibles et, dans le bras de fer qui s’engageait parfois avec les élèves, l’administration prenait souvent, si ce n’est toujours, le parti de ces derniers. » (page 22)

 

Quand l’enseignement se limite à la discipline, quand la transmission est davantage celle de quelques valeurs fondamentales que du savoir, comment conserver foi en ce que d’aucuns considèrent comme une vocation (l’auteur lui-même, diplômé de HEC, a réorienté sa carrière par goût des lettres et envie de les partager) ? Comment ne pas se sentir trahi par l’institution ?

« En tant que détenteurs d’une autorité sur mineurs, effectivement, nous avons obligation de ne pas répondre aux agressions ; tout au plus nous est-il demandé de maitriser l’agresseur. » (page 41)

« Il n’existe pas de médecine du travail pour le corps professoral – alors même qu’une visite médicale annuelle est obligatoire dans tout autre milieu professionnel. » (page 27)

 

Dans cet Autoportrait bref et percutant, Aymeric Patricot ne cède pas à la facilité de la généralisation ni de la complainte. Il se base sur son seul parcours pour faire sa démonstration, amener ses réflexions plus globales sur la fracture sociale sensible dès l’école, et, malgré le constat amer, révèle ce qui le maintient la tête hors de l’eau du désespoir : la littérature et la possibilité de partager, par petites touches, des textes forts avec les élèves. Les œuvres de Molière, Baudelaire, Corneille, La Fontaine sont de ceux-là.

 

« Pour parvenir à l’idéal d’une société qui n’accorde plus d’importance aux couleurs, cette colorblind society dont rêvait Martin Luther King, faut-il vraiment faire comme si les différences de peau n’existaient pas ? Faut-il au contraire les nommer pour mieux prendre conscience de ce qui nous sépare encore de l’idéal ? » (page 62)

D’une plume aiguisée et maîtrisée, choisissant toujours le mot juste et percutant, Aymeric Patricot rend avec cet essai un hommage à la littérature salvatrice et se pose en ardent défenseur de la cause littéraire.

 

Ce billet a aussi été publié il y a quelques jours sur le site La Cause Littéraire.

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3 réflexions sur “Autoportrait du professeur en territoire difficile, Aymeric Patricot

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