D’autres prendront nos places, Pierre Noirclerc

C’est avec le manuscrit de ce roman que Pierre Noirclerc, novice en matière d’écriture, a remporté le concours proposé par la plateforme « WeLoveWords ».

L’éditeur partenaire du prix, Flammarion, attendait « une œuvre qui dynamite les codes de la comédie romantique » ; pour sûr, le contrat a été parfaitement rempli.

 

Davantage qu’une comédie romantique, l’on est ici en présence de l’itinéraire raté d’un antihéros issu de la génération Y : ses relations sentimentales, familiales, professionnelles semblent éternellement vouées à l’échec – seul l’alcool lui ouvre les bras.

 

Le roman est découpé en saynètes tristement drôles et ultra lucides, qui dénotent de la part de leur auteur une remarquable capacité à prendre du recul sur des évènements pour lesquels le

temps, selon toute vraisemblance, n’a pas déjà pu faire son œuvre, ainsi qu’une aptitude à déceler ce qui fait du quotidien une somme d’aventures – moyen d’indiquer que tout est matière à littérature, pourvu que la forme soit à la hauteur.

 

« Le travail faisait son œuvre : il agissait comme une douce anesthésie, s’insinuait dans l’âme pour en polir les contours et en éradiquer les aspérités. Les envies et les passions flétrissaient pour laisser place à une terre aride et infertile, irrécupérable. Elle savait qu’après quelques mois elle ne serait plus la même. Toute son existence serait organisée autour du travail ; sa personnalité en serait même affectée : elle en adopterait les attitudes, le langage ; même son apparence physique évoluerait : elle prendrait du poids – c’était nécessaire puisqu’il fallait bien déjeuner tous les midis au restaurant avec les collègues ; et les vêtements qu’elle achèterait seraient ceux qui permettraient de l’identifier comme une jeune avocate prometteuse. Finalement, se disait-elle, le conformisme agissait sur son libre arbitre de la même manière qu’un couteau qu’on lui aurait placé sous la gorge. » (page 186)

 

Si Pierre Noirclerc se montre parfois vulgaire, jonglant avec adresse entre langue écrite et langage parlé, entre descriptions acerbes, pensées corrosives et dialogues efficaces, il excelle dans l’art de n’employer que les mots indispensables – et toujours justes, cela s’entend – pour offrir un condensé de riens dont la vie finit toujours par émerger.

C’est le reflet d’une époque, avec ses styles, ses solitudes additionnées, ses existences subies plus que choisies, ses contradictions, ses aberrations ; c’est un portrait de la société vue par l’un de ceux qui n’en attend (presque) plus rien ; c’est un roman qui se dévore.

 

Sur le fond comme sur la forme, D’autres prendront nos places est un roman définitivement générationnel.

 

 

Juste pour le plaisir, un florilège de phrases qui sont autant de perles sur notre société en général et la génération à laquelle j’appartiens en particulier :  

De la course à la technologie :

« Mon appartement est traversé par les ondes radioélectriques d’une vingtaine de réseaux sécurisés […] On ne sait pas vraiment si ces choses-là sont nocives ou pas. On ne le saura vraisemblablement jamais. La santé publique s’écrase à tous les coups devant le pouvoir industriel et technologique, alors je me suis dit que j’allais tout de même pas payer pour réduire mon espérance de vie. » (pages 46-17)

 

De la course aux diplômes et du travail en entreprise :

« Mon diplôme universitaire me discréditait pour tous les jobs manuels durant lesquels on peut toujours se permettre de penser. » (page 65)

« On peut très bien être diplômé et ne rien savoir faire. Je ne savais rien faire de mes mains et c’était ça le problème. J’étais dépendant des autres pour travailler. Et la dépendance c’est le début de l’asservissement. » (page 98)

 

Des réseaux et de l’autoformation :

« J’avais pas mal reproché à mes parents de ne pas avoir d’amis, de ne connaître personne. […] Finalement, c’était en me retrouvant dans la panade que j’apprenais le plus de choses sur la vie, sur comment ça fonctionne. Bien plus qu’à l’université. » (page 133)

 

De l’argent :

« J’avais l’impression qu’il fallait soit être riche, soit être pauvre. Entre les deux, c’est la frustration. » (page 112)

 

De l’ambition :

« L’ambition c’est quelque chose qui résulte de l’angoisse du manque. » (page 161)

« On parvient à survivre tant qu’on ne se compare pas aux autres. Ce n’est qu’à ce prix qu’on réussit à se supporter soi-même. » (pages 179-180)

 

De l’écriture :

« On est écrivain qu’une fois qu’on a publié. En attendant, on est un tocard. » (p. 137)

 

A propos de l’auteur :

Pierre Noirclerc n’a pas trente ans. ‘D’autres prendront nos places’ a reçu le Prix WeLoveWords 2011. Parmi trois cents manuscrits, ce premier roman a séduit, par son style et son humour, un jury composé de professionnels des mots.

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4 réflexions sur “D’autres prendront nos places, Pierre Noirclerc

  1. J’étais et reste tentée. J’aurais dû recevoir ce livre mais il y a eu un bug avec la poste, ce roman n’est jamais arrivé jusqu’à moi… J’adore les citations relatives à l’ambition : elles me parlent !
    Chouette critique.

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  2. Très bon livre. Je l’ai « dévoré d’un seul coup. C’est drôle, sensible, touchant… Dans le monde actuel où tout est centré sur la productivité, rentabilité, super-pérformance, ultra-individualisme, on a besoin (j’ai besoin) de s’identifier aux protagonistes fragiles.. qui savent rester humains et humbles. J’ai passé un bon moment ce soir (j’ai acheté le livre aujourd’hui) et j’ai l’impression que le héros c’est moi. Et puis, ça me soulage de voir que d’autres que moi, issus de la génération Y, sont passé par les mêmes moments de doutes, de décéptions, de galères, de solitudes profondes avant de vraiment devenir des adultes.
    p. s. Si je peux me permettre de tracer une comparaison sans pour autant être huée ce serait celle avec JD Salinger.

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  3. Pingback: Raise magazine | Sophielit

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