Quand l’autofiction se fait romanesque / Entretien avec Eloïse Lièvre

« À partir du moment où l’on écrit avec une intention littéraire, on est forcément dans la fiction. »

 

Sophie Adriansen : Votre premier roman, « La biche ne se montre pas au chasseur », aborde le thème de la difficulté à concevoir un enfant. Pourquoi avez-vous eu envie d’écrire sur ce sujet ?

Eloïse Lièvre : Le thème de la difficulté à concevoir un enfant est en effet le sujet premier. Sur ce point de départ, d’autres thèmes se sont greffés. Je voulais notamment parler de ce moment où la jeune fille devient une femme, ce « passage ». Ce roman traite donc aussi de l’invention de la féminité, et de sa définition.

Biographiquement, j’ai toujours éprouvé la nécessité impérieuse d’avoir des enfants. Plus profondément, et sans doute avec une part d’inconscient, la question de l’enfantement me fascine. Pour moi, c’est le point de l’existence où se rencontrent à la fois notre toute puissance et notre impuissance en tant qu’être humain, où se rencontrent le désir et le hasard. Je n’ai pas encore démêlé les raisons qui font que cela me fascine, et peut-être ne les démêlerai-je jamais.

Ce thème est souvent considéré comme étant « trop féminin », comme si c’était tabou. Je suis surprise et contente de voir que plusieurs livres paraissent en ce moment sur le thème de la grossesse ou de la non-volonté de se reproduire. Il y a presque dix ans, j’ai lu « L’inattendue » de Karine Reysset, texte exclusivement centré sur l’attente de la grossesse puis l’attente de l’enfant. Peut-être que la revendication de la non-parentalité qui est dans l’air du temps permet de faire éclore le sujet au sens large. Car pour ce qui concerne les enfants, « en vouloir ou pas » n’est finalement que le recto et le verso d’une même question.

 

Sophie Adriansen : Quand avez-vous écrit « La biche ne se montre pas au chasseur » par rapport à votre parcours sur le chemin de la maternité ?

Eloïse Lièvre : L’envie d’écrire ce roman est venue après que j’ai moi-même connu l’expérience de l’enfantement. Le fait d’écrire en mettant de la distance entre le vécu et l’écriture fait partie de mes habitudes ; je fonctionne comme cela, en utilisant systématiquement des choses très anciennes, j’ai besoin de cette distance pour que les choses se rendent disponibles.

Il y a dans ce texte beaucoup d’éléments qui relèvent du vécu, et beaucoup d’éléments qui sont complètement fictionnels. Même pour moi, avec le recul, il est difficile de savoir ce qui relève de l’invention et ce qui relève du vécu. C’est cette distance par rapport au sujet qui permettra à d’autres, je pense, d’interpréter ce roman de nombreuses façons.

Le titre fait partie des éléments vécus. C’est une phrase prononcée par mon mari, Marc Molk, en réponse à mon impatience frisant presque l’avidité. Ce titre permettait d’introduire le bestiaire, le rôle de l’observation des animaux dans l’éveil de la sexualité, dès le seuil du livre.

Le visuel de la couverture relève mon attachement à l’enfance et à tout ce qui est miniature. Cette figurine, que j’ai depuis longtemps, elle est à la fois un peu suffragette et un peu pin up, ce qui était une façon de poser les thèmes de la féminité et du féminisme. Le fait qu’elle soit dévêtue et couchée permet d’évoquer une certaine fragilité, et un rapport au corps.

 

Sophie Adriansen : Vous êtes-vous fixé des limites dans l’écriture ?

Eloïse Lièvre : Mes limites ont été celles de la pudeur. Ces limites-là sont aussi liées à l’idée d’une incapacité à raconter. Je voulais qu’il y ait de l’indicible C’est pourquoi des éléments ténus sont très développés, tandis que des événements très graves peuvent tenir en une ligne.

J’ai une pratique de l’écriture très physique, fusionnelle. J’écris comme on transpire sous la couette, ce que j’aime c’est « me vautrer dans la phrase ». Je voulais que ce texte soit à fleur de peau. Pour cette raison, ce texte ne pouvait s’étendre plus qu’il ne l’est. Je voulais rester dans l’intimité, et le caractère intimiste que je visais m’a dicté la brièveté.

Sans que ce soit un roman idéologique, il contient des idées, des questions, et je voulais laisser la possibilité au lecteur de se les approprier ; pour cela, il ne fallait pas en dire trop.

 

Sophie Adriansen : Auriez-vous pu publier cet ouvrage si vous n’aviez pas eu d’enfant ?

Eloïse Lièvre : Je ne saurais le dire, dans la mesure où pour moi il était inconcevable de ne pas avoir d’enfant… Mais l’écriture de ce roman s’est étalée sur une période longue de plusieurs années, et, par exemple, le passage relatif à la toilette intime des chevaux est un texte très ancien et qui a trouvé sa place dans le roman. Donc certaines parties du texte ont été écrites bien avant que j’ai eu un enfant, mais le livre est né après.

Je serais heureuse que ce texte puisse toucher des femmes, c’est mon espoir secret. Que des femmes en proie au désir d’enfant comprennent, par ce livre, des choses de leur vie – telles que l’importance de lâcher du lest. Il y a de toute façon beaucoup de manières de faire un enfant, le dénouement « naturel » que je propose dans le roman est loin d’être la seule issue.

Je serais ravie que les gens viennent me porter leur histoire grâce à ce livre. C’est déjà arrivé, à cause de la confusion entre l’autobiographie et la fiction. Mais même si tout ce que j’ai mis dans ce livre ne m’est pas arrivé, je ne me sens pas usurpatrice, je me sens au contraire très solidaire de la narratrice. Ce qui ne m’est pas arrivé aurait pu m’arriver.

 

Sophie Adriansen : Comment êtes-vous parvenue à donner une dimension romanesque à ce qui aurait pu relever du récit ?

Eloïse Lièvre : J’ai une formation universitaire et je me suis beaucoup intéressée à la théorie de la littérature, et en particulier à la théorie de la fiction. Je pense qu’à partir du moment où l’on écrit avec une intention littéraire, on est forcément dans l’écriture de soi – et donc, forcément, dans la fiction en tant que fabrication de soi, création de soi. Certains pensent qu’il y a d’une part une littérature factuelle et d’autre part une littérature fictionnelle. Mon point de vue est que la frontière entre les deux est très fine, fragile, poreuse.

« La biche ne se montre pas au chasseur » est un roman parce qu’il est construit. La construction fait que l’on n’est plus dans le récit de vie, le témoignage, le simple reflet. Ce sont aussi les images, notamment la métaphore, qui permettent de sortir du vécu, de le transfigurer. J’aime les images.

Mais je suis contente que ce texte, qui n’est pas le premier que j’ai écrit, soit le premier publié (pour des raisons de maturité personnelle et sociale sans doute), car c’est de mes textes celui qui est le plus proche de moi.

 

Sophie Adriansen : Le roman contient des incursions dans le passé de la narratrice et de sa famille. Comment l’avez-vous construit ?

Eloïse Lièvre : Je voulais que le livre soit construit en deux parties, avec une partie « physique » et une autre davantage psychologique. Je voulais aussi qu’à ces deux volets correspondent une tonalité épique, ce que j’appelle « l’épopée gynécologique », et une organisation plus sérielle – le bestiaire, dans mon vocabulaire. Cela correspond aussi à deux temps, deux époques de la vie de la narratrice : le présent et le passé.

Quand on ouvre un livre, quelle que soit la page sur laquelle on s’arrête, on sépare le texte en deux parties. Je voulais matérialiser cela par deux volets, qui représentent aussi les images que j’associe à l’enfantement (l’ouverture, le déploiement, le dédoublement, etc.).

Ensuite, j’ai construit « La biche ne se montre pas au chasseur » par scènes successives, pas nécessairement centrées sur le récit, pouvant être par exemple des séquences thématiques – la volonté, la féminité. Je fais des listes, je fonctionne toujours comme cela, je note des titres, qui vont constituer les thèmes ou les séquences narratives, qui deviennent ensuite des textes, ou sont supprimés, ou seront utilisés dans d’autres textes, etc. C’est ma façon de procéder.

La première partie correspond à une quête, la seconde à une enquête. J’ai voulu créer un certain suspens autour de cette question à double face : pourquoi choisir de procréer ? Pourquoi choisir de ne pas le faire ?

 

Sophie Adriansen : En avez-vous terminé avec ce sujet-là ?

Eloïse Lièvre : Non ! Parce que le sujet de l’enfantement et la question de la féminité me fascinent, ce sont des thèmes que je continue à explorer. Dans mon prochain texte, il sera aussi question d’enfantement, de grossesse, d’abandon, d’adoption, de différence des sexes, de mort… et de nucléaire !

 

Lire aussi l’entretien avec Harold Cobert sur le même thème

 

J’aurai le plaisir d’animer la rencontre avec Eloïse Lièvre organisée autour de ce roman mercredi 21 mars de 20h à 22h à la librairie Le Comptoir des mots, 239 rue des Pyrénées, 75020 Paris.

Ce rendez-vous est ouvert à tous, avec possibilité de s’inscrire préalablement sur la page Facebook.

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4 réflexions sur “Quand l’autofiction se fait romanesque / Entretien avec Eloïse Lièvre

  1. Très belle interview! J’adore ce passage qui me parle beaucoup « J’ai une pratique de l’écriture très physique, fusionnelle. J’écris comme on transpire sous la couette, ce que j’aime c’est « me vautrer dans la phrase ». »
    merci Sophie pour cette belle façon de débuter ma journée!

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  2. Merci à toutes deux pour cet article. J’ai une amie qui a écrit un livre autoédité, il y a quelques années, sur le thème de l’enfantement. N’ayant pas connu ça, l’enfantement d’un enfant, je connais celui de l’écriture. Et cet article relève une sensibilité et une certaine maturité sûrement nécessaire, surtout sur un tel sujet.

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