Les dents de ma mère, Amandine Cornette de Saint Cyr

« Bonjour, je m’appelle Anne. J’ai vingt-sept ans et je suis accro à ma mère. Dès la conception, j’ai vécu la dépendance en me shootant au cordon et, à la naissance, en me soulant à ses mamelles, à raison de dix tétées par jour. Sevrée une première fois, j’ai replongé en sniffant son foulard, puis j’ai continué en me piquant aux câlins, aux bisous, aux caresses, aux « je t’aime » jusqu’à l’overdose. J’ai bien essayé de décrocher, mais à force de pourvoir à tous mes besoins, elle m’en a empêchée. » (pages 36-37)

Anne aurait effectivement besoin d’un groupe de parole pour exposer son problème. Mais elle n’en dispose aussi pas, aussi c’est seule avec elle-même qu’elle tente courageusement de se sortir des griffes – et des dents – de sa génitrice. Or, si la promesse est belle et le prince charmant, il n’est finalement pas certain que le jeu en vaille la chandelle : « Comment peut-il espérer que je troque l’amour éternel d’une mère contre celui, précaire, d’un homme ? » (pages 135-136)

 

Sous des apparences de bluette, ce court roman qui met en scène les questions existentielles de ceux qui sont bien nés offre une profondeur inattendue. Le ton léger et drôle, le rythme enlevé, les dialogues percutants et les personnages hauts en couleurs (notamment quelques figures connues croisées au détour d’une page, et une narratrice qui n’est pas avare d’autodérision) servent des réflexions sur la filiation, le mariage, la dépendance affective et l’héritage transgénérationnel – amenées avec un air de ne pas y toucher.

 

« Si mes grands-parents avaient su s’aimer, ma mère aurait su m’aimer et ne serait pas devenue cette dévoreuse à fuir. » (page 84)

« Si je tombe, ce soir, il n’y aura personne pour me ramasser. Personne pour me consoler. Je devrai me relever seule. Voilà ce que grandir implique. » (page 139)

 

Si Amandine Cornette de Saint Cyr distille au fil des pages son sens de l’humour, elle fait également montre d’un délectable sens de la formule – tout deux concourant à procurer au lecteur un vrai plaisir au fil des chapitres.

 

« Evolution naturelle d’un enfant dont le bassin maternel n’était plus assez vaste pour ses langueurs existentielles. » (page 44)

« Les mariages arrangés ont toujours existé et ils ne durent pas moins longtemps que les autres. » (page 110)

 

Au final, « Les dents de ma mère » se révèle être un roman accessible qui évite cependant l’écueil de la facilité, et truffé de références qui vont d’Anna Karenine à la chanson populaire – avec notamment ce leitmotiv de Cloclo, si représentatif de l’ouvrage dans son ensemble : « Toi et moi contre le monde entier ».

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