L’orchestre vide, Claire Berest

 « Il m’avait rencontrée, et nous sentions tous les deux que cela était irrémédiable. » (page 28)

Au hasard d’un festival, Alma fait la connaissance de John, leader d’un groupe de rock. Il lui demande de le suivre et, sans trop savoir pourquoi, comme par défaut – ou défi ? – elle accepte. Cela implique de s’envoler pour l’autre côté de l’Atlantique, et de vivre par, pour, dans la musique.

« La musique devint les jours, la conversation, le repos, l’angoisse. » (page 82)

 

Vivre sur la route, aussi. Car après le studio, la vie se résume à la tournée. Et le confinement, la proximité extrême se meut en road-trip, transit permanent.

« La route est belle, mais le fait de n’habiter nulle part pose la question de l’existence elle-même. » (page 140)

 

Et puis Alma sort de l’ombre : « Alma, je veux ta voix sur l’album […] je veux ta voix française et bizarre, je veux ta voix qui ne sait pas chanter. Et je ne te laisse pas le choix. » (page 97) La suite est attendue : John veut qu’Alma l’accompagne sur scène. Et soudain, l’amour, l’aimant change de nature. La scène est un catalyseur, qui propulse les amants dans une inédite solitude sous les feux des projecteurs.

 

« Nous nous mettons à nous regarder sur scène, à entrer dans une connivence, je lâche la bride, j’improvise. Jamais, pendant le jour, nous ne nous regardons et ne nous parlons comme nous le faisons sur scène. Nos âmes piégées qui se côtoient pendant la journée se donnent rendez-vous le soir, sur les planches, devant la foule. » (page 120)

 

Ecrire sur la musique est à la fois facile – émotions, sensations, images naissent des sons comme de l’encre – et périlleux – cela a déjà été beaucoup fait. Dans une prose aérienne, Claire Berest dépeint l’envers du décor – backstage ; équilibriste, elle est en permanence sur le fil entre le détachement et l’aveuglement subjectif. Dévoilant par un prisme particulier et sans trop d’excès la réalité d’un univers fantasmé, elle parvient à ne pas frustrer les amateurs de concerts tout en ne lassant pas ceux qui les fuient.

Elle décrit surtout à merveille la scène et son pouvoir de fascination, d’attraction, tout ce qu’elle cristallise d’attentes et d’ambitions. On sait que l’auteur, plus que l’héroïne, a fréquenté la partie obscure des salles avant de finir par entrer dans la lumière comme un insecte fou.

 

« La scène […] deux espaces séparés par une tranchée, qui se regardent face à face, qui espèrent tout l’un de l’autre, qui s’écoutent, anxieux du faux pas, du désamour qui peut arriver brutalement. Ou de l’amour fou. Frayeur et séduction. Ce qu’on ressent dans un concert ? Un désir de l’autre, hostile, qui en un souffle peut tourner au pugilat. »  (pages 31-32)

 

Ce deuxième roman, à la fois frais et mystérieux, mérite plus que tout autre le qualificatif – bien qu’elle soit sombre – de ballade.

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6 réflexions sur “L’orchestre vide, Claire Berest

  1. eh bien je suis ravie de lire ce billet positif, tant j’ai craint que son deuxième roman soit moins bon que le premier! en effet, j’ai lu des critiques assassines, qualifiant ce roman de « creux »… Bon, finalement, je vais peut etre le lire…

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