Les pays, Marie-Hélène Lafon

Sophie lit… la sélection du Prix du Style 2012 2/9

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Présentation de l’éditeur

À la porte de Gentilly, en venant de la gare, on n’avait pas vu de porte du tout, rien de rien, pas la moindre casemate, quelque chose, une sorte de monument au moins, une borne qui aurait marqué la limite, un peu comme une clôture de piquets et de barbelés entre des prés.

Fille de paysans, Claire monte à Paris pour étudier. Elle n’oublie rien du monde premier et apprend la ville où elle fera sa vie. Les Pays raconte ces années de passage.

 

Marie-Hélène Lafon a publié, entre autres ouvrages, L’Annonce (2009), aux Éditions Buchet/Chastel.

 

Buchet/Chastel, septembre 2012, 208 pages, 15 €

 

Les « pays », ce sont ceux qui viennent, comme Claire montée étudier les langues mortes à la capitale, de ce pays qu’est le Cantal. Et il y a derrière la métonymie un monde de différences et de petites incompréhensions que Marie-Hélène Lafon pointe avec adresse et bienveillance. C’est Paris et la province, c’est la très grande ville et la ruralité paysanne. La capitale, Claire auparavant n’y était venue qu’une fois, le temps d’un voyage épique ayant pour destination le salon de l’agriculture de la porte de Versailles. C’est encore les particularités régionales des camarades de Claire, délocalisées comme elle.

La langue qu’utilise Marie-Hélène Lafon pour ce faire est riche et imagée, aussi lettrée et référencée que son attachante héroïne. L’auteur berce son lecteur de phrases longues et séquencées, qui, en tours et détours, les virgules en guise de rivets (on ne résiste pas à l’envie de dire attaches parisiennes), parcourent les distances culturelles et rapprochent ces univers que tant de choses opposent.

Avec beaucoup de pudeur, Marie-Hélène Lafon dépeint dans ce roman d’apprentissage – un apprentissage qui passe aussi par la découverte de grands textes – un déracinement dont, même s’il est volontaire, l’on ne se remet jamais complètement.

 

 

Extraits :

 

« Bien que mariés depuis neuf ans, Suzanne et Henri étaient encore tout l’un à l’autre, comme suspendus dans le bleu des débuts ; c’étaient des prévenances sans fin, des attentions infimes et multipliées, des chéries et des minous réitérés, des mains légères posées sur la nuque, un bras nu, un genou ; c’était une auréole de douceur partagée qui les nimbait sans mièvrerie et dont chacun, autour d’eux, devait s’arranger, entre émerveillement, irritation et envie. » (pages 20-21)

 

« Ils avaient entendu sans comprendre, la différence entre Paris et la banlieue ne leur apparaissait pas. A la porte de Gentilly, en venant de la gare, on n’avait pas vu de porte du tout, rien de rien, pas la moindre casemate, quelque chose, une sorte de monument au moins, une borne qui aurait marqué la limite, un peu comme une clôture de piquets et de barbelés entre des prés. Les deux enfants, la fille et le garçon, même s’ils n’en diraient rien, ne sauraient vraiment qu’ils étaient à Paris que sous la tour Eiffel, pile dessous entre ses quatre pieds d’éléphant. » (pages 32-33)

 

« Les parents de Lucie avaient craint le pire, étaient accourus de leur fief de province très cossue, avaient délibéré au chevet de l’enfant merveilleuse, seule fille inventée à la coda d’un quintette de fils très aînés, tous établis plus que bourgeoisement et nantis de mirifiques professions, d’épouses divines, d’enfançons idéaux, fils chargés, bourrés à craquer comme navires fabuleux de maintes promesses d’avenir. » (page 55)

 

« Les livres qu’elle n’avait pas lus, ceux qu’elle ne lirait jamais, et ceux, perfides entre tous, qu’elle aurait dû avoir déjà lus, auparavant, dans les lointaines années de sa première vie, tous les livres étaient là, en bataillons règlementaires, en régiments assermentés, offerts et refusés, gardés par des créatures minces et bien vêtues qui faisaient, à l’entrée des rayons, barrage de leurs corps policés et dont la carnation distinguée semblait emprunter à la matière même des ouvrages les plus précieux. » (pages 93-94)

 

« Lire écrire c’était comme respirer, inspirer expirer, de tout le corps. » (page 98)

 

« Josette Rablot, on en riait plus ou moins autour d’elle, n’aurait pour rien au monde consenti à se soumettre aux prix exorbitants pratiqués avec un bel unisson par les deux traiteurs qui demeuraient ouverts en été dans ce quartier voué aux banques, agences de voyages, boutiques de mode et autres viviers de femmes pressées soucieuses à la fois de leur ligne et de leur image, qu’eût écornée le transport de nourritures confectionnées à la maison. » (page 121)

 

« On n’avait rien à se dire sur le travail et fort peu sur la vie à Paris ; Claire pouvait seulement confirmer aux siens ce qu’ils croyaient déjà savoir, que les Parisiens couraient beaucoup, tout le temps, étaient toujours pressés ; elle s’adaptait, elle devenait comme eux, d’où la perte spectaculaire, survenue dans sa première année de faculté, de ses rondeurs adolescentes. » (pages 128-129)

 

« Les amitiés de pensionnat [avaient] pour la plupart sombré corps et biens dans la béance ouverte par le départ vers des villes où l’on étudierait plus ou moins, où chacun ferait en tout cas sa vie, loin des fermes perdues, des hameaux étiques et des bourgs assoupis où tout avait commencé. » (pages 141-142)

 

« Claire regarde, boit des yeux le jus neuf de la ville retrouvée. » (page 152)

 

« Dans le terrier des villes, les choses ont une place, le territoire de l’intérieur est sous contrôle. Le monde énorme palpite en ses entours, cogne et bat de l’autre côté des fenêtres, de la porte, des cloisons, du plafond, du plancher. Des vies vont leur cours là, empilées, du rez-de-chaussée au cinquième étage, ça macère dans la nasse, ça grouille et fourmille en son tréfonds. » (page 157)

 

« Parfois, et c’était rare autant que grand, quelque chose de la première vie faisait irruption dans la seconde, une collision se produisait dont Claire percevait seule le fracas infime sous l’apparence lisse des heures. » (page 160)

 

« Le royaume de la ferme était enchanté et rêche, ça allait ensemble, et la poignée de récits délivrés par le grand-père n’infirmait pas cette impression première qui interdisait à l’enfant tout rêve d’agriculture. » (page 172)

 

 

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2 réflexions sur “Les pays, Marie-Hélène Lafon

  1. Un style qui donne vraiment envie de se plonger dans le roman. D’autant que je connais la porte de Gentilly et Gentilly où ma fille cadette a atterri au début de ses études parisiennes.

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    • Vous devriez alors retrouver des choses dans ce roman (pas tant du fait de la porte de Gentilly mais du fait de votre fille délocalisée pour ses études…)

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