Pourquoi écrivez-vous, Mathieu Simonet ?

SimonetMathieu20C2A920Hermance20Triay_CMathieu Simonet est né en 1972 à Paris, où il vit. Animateur d’une émission culturelle pendant trois ans (Le 6e sens, sur Vivre FM), il exerce actuellement la profession d’avocat. Il est l’auteur notamment des Carnets blancs (Seuil, 2010), de La Maternité (Seuil, 2012) et de Marc Beltra, roman autour d’une disparition (Omniscience, 2013).

« Son projet est d’organiser des « autobiographies collectives », dans lesquelles il mêle des fragments de sa vie intime et de celle des autres (il pousse les autres à écrire, à témoigner sur des sujets qui le touchent ; il essaye ensuite de trouver une unité à tous ces fragments, sous la forme d’un « collage littéraire »). »

 

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Pourquoi écrivez-vous ?

J’écris dans un train qui se dirige à Provins. Aujourd’hui, mon frère a trente-huit ans. La neige est cinématographique. J’écris dans un carnet rouge. « Pourquoi écrivez-vous ? » La question est royale. Tous les écrivains (tous ceux qui écrivent ?) aiment, rêvent, au fond de leur cerveau, qu’on leur pose cette question. Comme un papillon qu’on n’atteint pas. Je me suis déjà posé la question. J’ai apporté des réponses (mon père, qui m’a appris à écrire, etc.). Baptiste, mon amoureux (il est assis en face de moi ; tête baissée, il lit les journaux), Baptiste dit que c’est faux, que ce n’est pas mon père qui m’a appris à écrire, c’est moi, tout seul. Il a tort. Mes parents ont eu un rôle essentiel dans mon écriture. Elle est l’épluchure de leur singularité. Aujourd’hui, je suis comme eux. Inadapté. Ca peut paraître paradoxal : je semble stable, avocat, en couple, heureux (tout cela est vrai), mais sous l’écorce, je suis inadapté. Je suis incapable de faire correctement mes lacets, de ne pas accumuler les bouts de papier, mouchoirs, tickets, pièces, détritus au fond de mes poches. Je suis incapable de cuisiner un plat. De programmer un réveil. De classer certains papiers (tout cela n’est pas tout à fait vrai bien sûr. Je sais parfois. Me faire violence. Mais c’est une vraie violence). Je suis inadapté aux fragments du quotidien. On ne me croit pas. Il me reste l’écriture pour le dire. J’écris, car l’écriture est une pièce dans laquelle je vis pour de faux. Une pièce avec de la neige, dans ce train. J’écris pour ressentir une forme d’ivresse, une forme d’unité que je ne perçois, dont je ne goûte l’expérience que par l’écriture. J’écris comme d’autres font du sport, comme d’autres se droguent. Tête foncée. Avec mes fautes d’orthographe. Mes fautes de grammaire. Arthur Dreyfus l’a compris. Certains de mes amis l’ont compris. J’écris comme on jetterait un vase contre le mur. Avec ce sentiment d’impunité qui existe, qui se suspend pendant quelques secondes, avant que le silence se pose, dans le débris de verre. J’écris pour avoir des relations sexuelles. Pas des relations sexuelles avec des lecteurs ou des écrivains. Mais je suis une forme d’extra-terrestre, qui fait l’amour avec mes mots. Je lance des jets, des crochets, des mains, des doigts. Et autour, d’autres (des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, des visages connus ou inconnus) répondent à mon appel, me lancent, eux aussi, leurs mots. Et je ne saurai pas expliquer pourquoi / comment je sens cette plénitude, une forme de sexualité (miniature). Pourquoi écrivez vous ? Pour ne pas pleurer. Pour me caresser le ventre (je m’embrassais les mains lorsque j’étais enfant. Pour me donner de la douceur. Une forme de tendresse). J’écris pour me caresser les mains. Pour m’embrasser les doigts. J’écris pour faire un O. Un rond. Une boule. Un écrivain pour enfants, dont je parle parfois dans mes livres, trouve que mes phrases (presque toutes mes phrases) sont bancales ; il aime entendre ma voix. Il me conseille de me cloîtrer, d’arrêter de voir du monde (je ne cesse de percuter des corps, dans le métro, dans les cocktails ; je leur demande ce qu’ils écrivent. Parfois leurs réponses sont tranchantes, elles me touchent). L’écrivain pour enfants espère que je ferai un livre solaire lorsque j’arrêterai de lézarder. « Mets toi au travail » intime-t-il. Je travaille différemment. Je travaille beaucoup. Pas les premiers jets. Je travaille les jointures de mes livres. De façon obsessionnelle. Personne ne le sait. Personne ne le voit. Sauf quelques indiscrets, qui comprennent les pierres que je glisse dans mes textes. Sophie A., entre autre, fait partie de ces détectives qui ouvrent mes manuscrits, qui observent l’intérieur de mes pages, qui les retournent. Est-ce que j’aurais pu ne pas écrire ? Non. Evidemment non. Même sans éditeur. Même sans internet. Je crois que même sans carnet, sans stylo, je trouverais un morceau de journal, une pointe, pour dessiner une phrase. Ou je la répèterais dans ma tête. Je la peaufinerais. Même sans papier. Pour qu’elle reste quelque part. Dans mon cerveau. Pour la glisser à un passant. Avec la joie, le mystère, que cette phrase pourrait disparaître sur son visage. Ou au contraire le marquer. J’écris pour accepter la fin. La mort brutale (je ne crois pas que je pourrais, que j’aurais le privilège de mourir au moment opportun, après avoir écrit les livres nécessaires. Je crois que ça arrivera subitement, dans longtemps). Régulièrement, lorsque je pense à une voiture qui va me traverser, lorsque je crois que tel homme, telle femme sortira un couteau, ou me renversera dans un escalier, quand je pense à un accident domestique, à chaque fois, je pense : « Ce n’est pas grave ; j’ai écrit. » Je penserai à cette image, je crois, au moment de disparaître, lorsque tout deviendra noir. Et c’est une histoire un peu triste. Pour les vrais personnages. Pour Baptiste. Elodie. Clémentine. Arthur. Anne-Sarah. Olivier. Florence. Triste. Pour eux. Et pour les autres. Marie-Laure. Caroline. Martin. Pour mes piliers. Vincent. Dans le noir. Je ne penserai pas à eux. Je ne crois pas. Malheureusement. Je dirai, je répèterai… (Gare de Provins. Baptiste me fait un signe de tête, pour que je me dépêche) : j’ai écrit. Je ferme le carnet. Aujourd’hui est un jour particulier (dimanche 20 janvier 2013 ; il est midi dix). Pour eux, et pour Baptiste.

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Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Conseil n°1. Il faut être à l’écoute de soi. Il y a des alarmes qui se mettent en place. Une voix pâle qui nous donne envie d’écrire. On ne sait pas quoi. On ne sait pas quand. On ne sait pas pourquoi. Il faut être à l’écoute de cette voix. Ne pas l’étouffer. Ne pas se poser de questions. Si l’alarme se met en place, il faut la regarder en face.

 

Conseil n°2. Si l’envie d’écrire existe, il faut abattre les murs, les arbres, toute la ville qui a été construite autour de vous. Vos parents, vos amis, vos professeurs, des écrivains, tout le monde, autour de vous, a construit des murs, des panneaux, pour vous inciter à ne pas écrire. Vous allez par exemple entendre : « Il faut de l’imagination pour écrire » ; si vous n’en avez pas, vous allez penser que vous ne devez pas écrire (vous allez aussi entendre : « Il faut avoir des choses à dire » ; « Il faut un style » ; « Il faut du temps » ; « Il faut être bon en orthographe » ; « Il faut innover » ; « Il faut du piston » ; « Il faut être égocentrique » ; « Il faut être malheureux » ; « Il faut se couper du monde » ; « Il faut être mondain » ; « Il faut être en couple » ; « Il ne faut pas être en couple », etc.) Il existe des dizaines de phrases, de murs, qui se construisent pendant votre sommeil, que vos proches, avec bienveillance, distillent autour de vous. Et toutes ces phrases (même à doses homéopathiques) vont peu à peu vous endormir. Donc le conseil numéro 2 : détruire, abattre ces murs. Prendre conscience que ces conseils, ces phrases en papier mâché, sont des sirènes placées sur votre route pour vous faire échouer. Ne vous laissez pas avoir. Ayez conscience que le parcours initiatique de l’écrivain passe par là. Se détacher de ces principes. De ces règles. De ces évidences.

 

Conseil numéro 3. Allez à la recherche de ce qui vous motive. Pourquoi voulez vous écrire ? On met souvent dix ans. Vingt ans. Soixante ans pour le comprendre. Parfois on ne le comprend jamais. Et ce n’est pas très grave. Trouver ce qui nous motive : est-ce la poésie, l’autofiction, le théâtre, le roman, le fantastique, un mélange de tel et tel genre ? une étoile ? une pomme ? Chercher ce qui nous motive, et non forcément trouver ce qui nous motive, c’est important. Car c’est la flamme. C’est un chemin mystérieux. Il ne faut pas l’éteindre.

 

Conseil numéro 4. Faire des expérimentations. Finir quelque chose (un livre, un texte, une phrase, un conte). Qu’importe la forme : il faut finir quelque chose. Même si c’est bancal. Ca permet d’avoir un objet à manipuler. Finir un texte c’est grandir  d’un coup, qu’il soit ou non publié.

 

Conseil numéro 5. Lancer cet objet dans la nature. Le montrer aux autres. A des inconnus. Attendre les retours. N’attendez pas qu’on vous flatte. Ca ne vous apprendrait rien. Attendez qu’on vous rit au nez. Attendez qu’on se moque. Attendez qu’on ne comprenne pas votre écriture. Et il y aura alors un exercice à accomplir, qui est essentiel : supporter la douleur (il y a une forme de poésie à voir les autres piétiner votre texte). Supporter la douleur et être à l’écoute distanciée de cette critique. Il y a, dans l’ADN de chaque écriture, des monstruosités que les autres identifient facilement. Ces monstruosités ne doivent être ni encensées, ni supprimées. Elles forment notre singularité. Elles ont besoin d’être travaillées, exploitées.

 

Conseil numéro 6. Etre patient. Ne pas attendre la reconnaissance immédiate. La reconnaissance n’arrivera jamais. Il y aura toujours des humiliations. Même quand on publie, même quand on est reconnu (même quand on a le prix Goncourt, je présume, il y a des humiliations). N’attendez pas de l’écriture une reconnaissance. Vous n’en aurez pas. Etre patient et savoir qu’il ne faut pas attendre plus tard pour écrire. Le temps est un muscle. N’attendez pas d’avoir le temps pour écrire. C’est essentiel.

 

Conseil numéro 7. Oubliez tout ce que j’ai écrit. Tout ce que j’ai dit (vous méfier de tous les conseils. Les écouter avec parcimonie). Les conseils sont en vous. Ils sont précieux. Singuliers ; vos conseils sont sensibles (à la lumière, à l’encre, à la peau).

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Précédent rendez-vous : Delphine de Malherbe

Prochain rendez-vous : Harold Cobert

Une réflexion sur “Pourquoi écrivez-vous, Mathieu Simonet ?

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