La nuit pacifique, Pierre Stasse

Trentenaire spécialiste de la retouche photo, Hadrien a quitté la France, et ses parents qui ne se sont jamais remis de la mort de sa sœur aînée Cécile, pour la Thaïlande et Bangkok, la ville sans fin.

 

Professionnellement, avec son associé Vichaï, Hadrien fait des miracles dans ce pays où tout est image. Personnellement, il est hanté par le souvenir de sa sœur. C’est que la thèse officielle du suicide lui semble biaisée par la relation qu’entretenait à l’époque Cécile, 16 ans, avec son médecin. Et voilà que le hasard met le médecin en question sur la route d’Hadrien…

 

Pierre Stasse signe avec cette Nuit pacifique un roman envoûtant, écrit d’une plume aussi fine et précise qu’un scalpel. Tout n’est qu’apparence, le héros ne le sait que trop bien, qui en a fait son gagne-pain, mais où commence l’illusion ?

 

En toile de fond, cette Thaïlande peu présente dans la littérature française, où le déni est autant que la boxe un sport national, où la violence rode et où l’on peut être envoyé en prison pour un SMS. Pierre Stasse donne à voir une Thaïlande à mille lieues de la carte postale touristique. Ici, le pays favori des expatriés de l’Hexagone – qui vénèrent sa tradition d’accueil – est approché dans sa dimension sociologique et politique, et dans sa fragilité. Tandis que l’on efface les sacs de drogues des photos prises par la police et que l’on punit sévèrement les crimes de lèse-majesté, les digues sautent, mettant le pays sous l’eau, et avec elles les certitudes d’Hadrien…

 

« L’huître sécrète une perle de ce qui la blesse », a écrit William Faulkner.

La nuit pacifique est une très belle surprise.

 

Editions Flammarion, janvier 2013, 268 pages, 18 euros

 

Citations choisies :

 

« L’ordre public n’est pas un état naturel. » (page 84)

 

« – Ton travail est nocif. Tout le monde n’est pas légitime à gommer le monde. » (page 93)

 

« Tous ceux qui ne parlent que d’une rébellion et du terrorisme musulmans sont des retoucheurs. Ils mentent. Nous sommes tous avides d’explications simplifiées. » (page 96)

 

« Les semaines qui suivirent ma décision de tuer Jean-Pierre Malle furent les plus riches de mon existence. » (page 123)

 

« Certains hommes parviennent à recevoir la beauté du monde, la respiration des jours, le fourmillement des tons qui forment les itinéraires individuels. Mais très peu tolèrent de ne plus s’en souvenir et d’avoir conscience de cet effacement. Cela n’avait rien à voir avec la nostalgie, c’était beaucoup plus grave, beaucoup plus définitif, c’était le début de la mort. » (pages 139-140)

 

« Kalataesa. Connaître sa place. Un des préceptes les plus importants de la société thaïlandaise : savoir où l’on est, soi, en tant qu’individu doté de limites nettes, mais surtout connaître sa place par rapport aux autres. Le corps social comme une immense pieuvre formée par les millions de consciences individuelles, les millions de réponses instinctives à la question de la « place ». » (page 144)

 

« La Thaïlande restait cette grosse bête bien grasse sur laquelle tous venaient se goinfrer : il y avait une illusion de grandeur, une illusion de pays, mais la politique n’était ici rien d’autre que faire en sorte que chacun continue à trouver sa ration dans le banquet interminable. » (page 159)

 

« La Thaïlande est une bête que tout le monde vient bouffer et il faut les laisser bouffer sous peine de faire sauter les réseaux qui tiennent le pays, qui tiennent cette création magnifique. Mais pour ceux qui survivent, la violence est en eux comme une souillure irréversible. Je recueille les miettes de la cicatrice nationale. » (page 185)

 

« Les souvenirs sont une fiction. » (page 205)

 

Et au détour d’une page, croiser mon cher Louis de Funès

« Pendant le trajet, alors que nous étions chacun passager d’une moto-taxi pétaradant sur Sukhumvit entre les milliers de Toyota multicolores, j’avais débuté un mime de Louis de Funès dans Rabbi Jacob. J’imitais d’abord, alors que nous étions bloqués à un feu rouge, Victor Pivert au volant de sa voiture dans la station-service, expliquant aux gendarmes à moto qu’il s’appelait Pivert comme un pivert, avant d’en reproduire les sons cacophoniques. Les sons de mon enfance. Frappant sur la portière, krrr, tac-tac-tac, effectuant mille grimaces, tirant la langue et levant les yeux au ciel dans une moue sceptique, l’air de dire « ce n’est rien » après avoir agité son visage devenu indépendant. La fameuse langue tirée vers la gauche avec l’œil gauche fermé. Autant de grimaces répétées pendant des heures avec ma sœur, autant de grimaces que je reproduisais avec naturel à ce feu rouge de Sukhumvit, tel un enfant trop heureux d’avoir retrouvé une complice désirable. » (page 91-92)

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2 réflexions sur “La nuit pacifique, Pierre Stasse

  1. Pingback: Pourquoi écrivez-vous, Pierre Stasse ? | Sophielit

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