Pourquoi écrivez-vous, Philippe Jaenada ?

jaenada2

photo (c) Sophie Adriansen

 

Philippe Jaenada est né en 1964. Il est l’auteur de huit romans, dont Le Chameau sauvage (Julliard, Prix de Flore 1997 et prix Alexandre-Vialatte, adapté au cinéma par Luc Pagès sous le titre A+ Pollux), Vie et mort de la jeune fille blonde (Grasset, 2004), La femme et l’ours (Grasset, 2011), Sulak (Julliard, 2013).

.

 .

Pourquoi écrivez-vous ?

C’est la question que je me pose depuis plus de vingt ans. Non, pour être honnête (tant qu’à faire), au début je ne me la posais pas, la réponse était évidente. A un moment de ma vie où, jeune, j’allais plutôt mal (c’est un euphémisme, je brûlais mes mains à la cigarette, je m’empêchais de dormir pendant toute une semaine, je me forçais à ne me nourrir que de café au lait pendant un mois, je tombais parfois en catalepsie à cause d’une grosse boule verte qui, je croyais, tourbillonnait dans ma tête – bref, le pauvre gars), je me suis enfermé un an chez moi en espérant une sorte d’électrochoc salvateur, volets clos, sans téléphone, sans télé, sans radio, sans ouvrir la bouche. Je m’ennuyais tellement (on imagine) que je me suis mis à écrire, alors que je n’y avais jamais pensé jusqu’alors.

 

Mais maintenant, cette réponse n’est plus valable. Je ne m’ennuie pas beaucoup, je mange des tartiflettes et des rôtis de veau, je dors à peu près toutes les nuits. Et pourtant, je continue à écrire, et je ne pense même qu’à ça, je n’ai envie de faire PhJ1que ça (si on laisse de côté la tartiflette, les whiskies au comptoir du bar de mon quartier, les fesses des filles qui passent dans la rue, les voyages avec ma femme et mon fils). Il est donc normal que je me demande pourquoi (le whisky, les filles qui passent, ma femme et mon fils, pas besoin de se demander, c’est naturel). Je procède par élimination. Je n’écris pas pour gagner de l’argent (ce n’est pas le moyen le plus ingénieux…), je n’écris pas pour être « connu » (dans la vie, mon but est plutôt de rester inaperçu, invisible si possible), je n’écris pas pour faire plaisir aux gens (d’une part ce serait un peu prétentieux, d’autre part je suis plutôt égoïste). Mais en réfléchissant très intensément (ça fait mal à la tête mais il faut ce qu’il faut), je me suis dit que ça avait quand même quelque chose à voir avec cette dernière raison possible. Je lis beaucoup, et je prends tellement de plaisir à lire, j’ai même envie d’écrire PLAISIR, j’éprouve un tel sentiment de reconnaissance envers ceux qui me procurent ce PLAISIR (voilà, j’avais envie), que je ne peux pas ne pas essayer de rendre un peu, à ma mesure, si possible, ce que je reçois.

 

On voit souvent dans la rue, sur les vitrines des cabines téléphoniques ou sur les réverbères, des affiches de chats perdus, avec un numéro de téléphone. Pendant des années, elles m’ont paru vaines, voire pathétiques, des bouteilles jetées dans une mer à sec, je me demandais comment ces gens pouvaient espérer un résultat. Et puis un jour, mon chat, Spouque, ma chatte, est tombée par la fenêtre de mon appartement. Elle n’était pas sur le trottoir, elle avait disparu. J’étais effondré (j’aimais beaucoup ce chat). Une amie a confectionné un tas de petites affiches qu’elle a disposé partout dans le quartier, malgré ma certitude désespérée que ça ne servirait à rien. Et deux jours plus tard, une femme, une gardienne de parking, a appelé pour me dire que Spouque était peut-être sous une voiture garée. J’y suis allé : oui. J’aurais aimé sauter au cou de cette femme et la couvrir de baisers. Mais je suis timide. Du coup, je me suis mis à noter tous les numéros de téléphone de ce genre d’affichettes. Et quatre ans plus tard, sur la corniche de la fenêtre de ma chambre, côté cour, j’ai vu un chat noir qui miaulait. Je l’ai reconnu. J’ai téléphoné au couple qui l’avait perdu. Service rendu. Je crois que c’est un peu dans le même esprit que j’écris.

 

 

 

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

J’en donne régulièrement (disons plutôt des avis, des points de vue, que des conseils), je reçois pas mal de manuscrits, on me pose des questions. Et je dis toujours la même chose, à peu près. Deux trucs. D’abord, j’ai une conviction, du moins une PhJ2opinion, c’est qu’un livre (je ne parle pas d’un objet commercial – que je respecte, par ailleurs, chacun fait ce qu’il veut – mais d’une création artistique, littéraire) est, doit être, le reflet de son auteur, l’expression écrite de ce que l’auteur « contient » à l’intérieur, en profondeur, et qui est inexprimable autrement que par l’art, quel qu’il soit. Le but est donc assez simple, pas la peine de s’inquiéter : il suffit de tenter de traduire ces choses internes et profondes en mots, en phrases, en livre, roman ou pas, le plus fidèlement possible, quelle que soit la manière, le langage, utilisés, en essayant de ne pas perdre trop de substance dans le processus. Donc ça, c’est un travail, avec la simplicité mécanique qu’il peut y avoir dans ce mot. Il faut le faire le mieux possible, ce travail, s’entraîner, s’appliquer, s’acharner si nécessaire, y consacrer beaucoup de temps, mais ça reste un travail. La matière première est déjà déterminée, fixée, à l’intérieur. Si l’on est quelqu’un de, comment dire, « intéressant », pour simplifier, particulier, on a une chance de produire un livre intéressant, particulier. Sinon, même avec beaucoup d’efforts, non. Donc inutile d’angoisser, de stresser, de croiser les doigts en tremblant : c’est déjà décidé. Il suffit de faire de son mieux pour se traduire, et ce sera aux autres de juger si on est intéressant ou pas, et par conséquent le livre. De même qu’on ne peut être que ce qu’on est (dixit, très justement, Jacques le fataliste), on ne peut écrire que ce qu’on est. C’est rassurant, non, de se dire qu’on ne peut pas changer les choses ? Ça enlève de la pression, de l’inquiétude (très mauvais, l’inquiétude). Ça enlève cette saleté pernicieuse et corrosive qu’on appelle l’espoir.

 

Ensuite, je leur suggère de ne surtout jamais écouter les conseils (techniques, j’entends). Ceux des éditeurs, des critiques, des amis, de la boulangère. Personne n’est spécialiste incontestable en art, en âme humaine, en littérature. Si un spécialiste affirme que tel passage est trop long ou que tel personnage est inutile, l’un de ses confrères spécialistes peut affirmer que le passage mériterait d’être développé et que le personnage est discrètement essentiel. Si un éditeur vous explique que les digressions nuisent à la fluidité du récit, au confort de lecture, à l’essence de l’histoire principale, un critique (ou vice versa, bien sûr) pourra vous assurer qu’au contraire elles constituent la saveur, la spécificité « jubilatoire », comme ils disent, du livre. (Pour ce dernier exemple, au sujet des digressions et parenthèses, je sais de quoi je parle.) Selon ma théorie (c’est un grand mot) qui veut qu’un livre soit « réussi » (ce qui ne veut pas dire « bon ») s’il ressemble d’une manière ou d’une autre à son auteur, une seule personne peut le juger, ledit livre (hormis l’auteur lui-même, mais il n’est pas souvent le mieux placé – c’est comme lorsqu’on se regarde fixement dans un miroir pendant une heure et qu’on se demande (avec anxiété) si on est beau ou pas), c’est celle, sur la planète, qui connaît le mieux ledit auteur – c’est d’une logique implacable, seul un Islandais peut vous dire si votre livre est bien traduit en islandais. Il faut la trouver, cette personne, et ne se fier qu’à elle, qu’à son jugement (elle ne pourra pas affirmer que le livre est bon, mais elle saura si le livre est réussi – or, comme je disais plus haut, c’est à mon sens tout ce qu’on peut espérer : que le livre qu’on a écrit soit réussi, d’autres et le temps se chargeront de décider s’il est bon ou pas). En ce qui me concerne, cette personne, c’est ma femme. Pas un être humain ne me connaît mieux, donc je n’écoute, réellement, qu’elle. C’est rassurant (j’aime bien conseiller des trucs rassurants, ça ne fait pas de mal d’être un peu rassuré, ce n’est pas du luxe), de ne pas avoir à se demander s’il faut écouter les suggestions d’Untel ou de Tartempion, de ne pas craindre d’être en train de commettre une erreur, non ?

 

 

 

.

Précédent rendez-vous : Bertrand Guillot

Prochain rendez-vous : Hugo Boris

 

A lire aussi sur Sophielit :

Sulak

La femme et l’ours

Vie et mort de la jeune fille blonde

5 questions à Philippe Jaenada

Toutes les réponses à « Pourquoi écrivez-vous ? »

Publicités

[Prix du Style 2013] Une année qui commence bien, Dominique Noguez

seconde-selection-2013Comme l’année dernière, j’ai le plaisir de lire la sélection du Prix du Style, qui sera remis le 19 novembre prochain au Palais de Tokyo. Six titres figurent sur la deuxième liste et seront ici présentés. Les voici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

 

Présentation de l’éditeur :

Une année qui commence bien« Je vais essayer de tout dire. J’ai un retard de sincérité à rattraper, il y a longtemps que j’y pense. » Dans ce récit autobiographique, Dominique Noguez raconte le début tumultueux de sa relation amoureuse avec Cyril Durieux, très beau jeune homme aussi attendrissant que cruel, obsédant et néanmoins volatil. À partir de ses souvenirs, de ses carnets, de ses photos, « sans aucune altération du vécu », l’auteur revient sur cette rencontre qui a profondément affecté sa vie. Entre Paris et le Japon, Une année qui commence bien est un voyage au cœur même de l’intimité d’un écrivain qui s’interroge, entre autres, sur la nature de l’amour – et sa puissance.

 

 

Une année qui commence bien raconte six années d’un amour compliqué né lors d’une soirée à la Société des Gens de Lettres. Dans le chic cadre de l’hôtel de Massa, le narrateur, écrivain de son état, rencontre Cyril Durieux, un très beau jeune homme lui-même en train d’écrire un roman (qui s’intitule ( !) La Première Pierre). Nous sommes à la fin de l’année 1993. Les deux hommes se revoient et, entre ce lien qui se créé et d’autres corps que le narrateur frôle, l’année 1994 semble s’annoncer pour lui sous les meilleurs auspices.

 

Sauf que l’imprévisible Cyril, qui n’est peut-être pas moins faussaire en littérature que dans ses rapports aux autres, va faire vivre bien des tourments au sensible narrateur. Les joies sont moins nombreuses que les peines, mais les unes comme les autres assurent au narrateur qu’il est vivant – enfin, et plus même qu’il ne l’a jusqu’ici jamais été.

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style  www.sachalenormand.comAutobiographique, ce roman est celui d’une obsession. Dominique Noguez s’y livre sans fard, et il est loin d’être tendre avec lui-même. A la première phrase de son récit, il annonce qu’il dira tout. Il s’y tient : son livre regorge de détails. Ce besoin de tout consigner pour garder une trace de temps révolus, pour se prouver que l’histoire entre le jeune homme et lui a existé est touchant – même si dans la profusion d’informations le lecteur peut se perdre un peu. Le roman est mâtiné d’émotion mais aussi d’humour, d’autodérision du moins ; il en faut pour narrer les humiliations en présence de tiers, les lapins posés, les frustrations physiques. Noguez a moins d’indulgence pour lui-même que pour celui qui est la cause de ses tourments et qui l’a placé si longtemps sous son emprise.

 

Et il se révèle maître dans l’art de mettre en mots l’attente, le silence, le manque de l’autre, comme dans celui de décrire tous ces bouleversements intimes, physiques comme psychologiques, qui sont la conséquence de l’état amoureux, indépendamment de toute préférence de genre.

Son écriture est riche, ample et voluptueuse, truffée de références littéraires soigneusement listées en fin d’ouvrage (tout dire, encore), mais elle sait aussi être plus efficace et crue quand il s’agit de parler de désir.

 

Le projet de Dominique Noguez, donner sa vérité de cette relation, est ambitieux et fort bien mené, cependant qu’il rejoint « l’inutile littérature sur l’amour » pointée par l’auteur. C’est une très juste analyse de la dépendance affective – celle dans laquelle on se place, l’autre n’y étant (presque) pour rien. Tout avoir consigné permet aussi cela : se faire, avec plus ou moins de bonheur, le psychanalyste de soi-même. Fait-on l’amour avec ou contre l’autre ?

 

Banniere Px style« Tu crois le tenir, il t’évite. Tu veux l’éviter, il te tient. » La réalité de l’amour est décidément bien décevante. Heureusement, il reste les livres.

 

Flammarion, septembre 2013, 400 pages, 20 euros

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

L’édition 2012 du Prix du Style

Le Prix du Style 2010

Toute la rentrée littéraire 2013

 

Citations :

 

« Les fatalités sont des fétus de paille qu’un peu de volonté ou que le caprice, l’esprit d’aventure, le goût de la liberté balayent. » (page 9)

 

« L’amour est un grandiose n’être rien. » (Robert Walser, cité page 20)

 

« Il n’y a que sur un oreiller qu’on puisse se parler intimement, à une distance suffisamment rapprochée et à loisir. » (page 22)

 

« Le soupçon m’effleura qu’il ne mettait la barre si haut que pour me dissuader de sauter. » (page 28)

 

« Je tenais enfin un remède à l’amour : la conscience de l’humiliation. » (page 32)

 

« On est soudain comme en pilotage automatique. Le même phénomène ayant lieu chez le partenaire – chez cette sorte particulière d’étranger que l’on va bientôt pouvoir appeler un partenaire -, les gestes précis répondent aux gestes précis, les mains, les lèvres et bientôt d’autres parties du corps trouvent spontanément leur chemin, tout s’ajuste ; c’est, dans l’ordre de la vie « intelligente » (et qui ne l’est soudain plus qu’en un sens purement physique), ce qu’il y a de plus proche de l’implacable mécanique de l’instinct, ce puissant, cet aveugle processus qui, même chez les animaux novices et qui ignoraient encore, une seconde plus tôt, les gestes de l’amour, fait les élytres frotter les élytres, les antennes heurter les antennes, les poils se mêler aux poils, les secrétions recouvrir les muqueuses et les organes les plus différents s’emboîter miraculeusement. » (pages 40-41)

 

« Il y avait un lien direct entre cet allègement du corps et l’état de mon esprit – je devrais dire de mon être, car la passion d’amour est un bouleversement de tout : du sommeil, de l’appétit, de la respiration, du regard, de la circulation du sang, de la salinité des larmes. » (page 47)

 

« Très tôt dans ma vie, et presque sans douleur, sans me l’avouer, j’avais renoncé à être heureux en amour et charnellement. Je m’en étais depuis longtemps remis à l’amitié et aux compensations glorieuses – ambition politique, littéraire, universitaire, etc. Et voilà soudain que ce décor de stuc se crevait, que l’arrière du théâtre s’ouvrait sur une profondeur inouïe et que l’avenir vibrait comme un jour d’été. » (page 49)

 

« cette parenthèse, même courte, d’accalmie et de confiance réciproque, sans laquelle il est impossible de partager un plaisir sexuel. » (page 75)

 

« Il arrive une ou deux fois dans une vie que ce qu’on rêve se réalise. » (page 103)

 

www.prixdustyle.com

Sulak, Philippe Jaenada

Présentation de l’éditeur :

sulak250Aucun romancier n’aurait pu inventer un personnage aussi fascinant que celui de Bruno Sulak. Tout au long des années 80, ses braquages audacieux et ses évasions répétées – sans la moindre effusion de sang – ont défrayé la chronique judiciaire. Ancien légionnaire, parachutiste émérite, charmeur, généreux et intègre, follement épris de liberté, Bruno Sulak a marqué les mémoires avec ses casses spectaculaires. Pendant dix ans ce jeune homme a défié les lois de la République, s’est joué du système carcéral, a bravé l’ensemble d’une société contre laquelle il était entré en guerre à force d’injustices, aux côtés de Steve, son ami et complice, et de Thalie, grande et belle brune, son amour hors la loi. Aussi fulgurante que rocambolesque, son existence s’est achevée sur un point d’interrogation : une mort dans des circonstances obscures qui suscite encore la polémique.

Aucun autre romancier que Philippe Jaenada, doté d’un humour, d’un style inimitable et d’une tendresse non dissimulée pour ses personnages, n’aurait pu s’emparer de la vie mouvementée de Bruno Sulak et retracer avec autant de talent ce temps où les gangsters avaient encore du panache.

 

 

Dans l’absolu, la vie de Sulak m’importe peu. Mais je pourrais lire à peu près n’importe quoi qui soit signé Philippe Jaenada. L’homme, expert en parenthèses (et en parenthèses dans les parenthèses), docteur ès digressions, instille de lui dans le récit (illustrant par exemple par le récit du match de basket par lequel son fils est passé de poltron à (presque) champion cette leçon de Sulak, « Le seul moyen de vaincre la peur, c’est d’agir », page 77) et embarque le lecteur dans son aventure sur les traces de Bruno Sulak, surnommé « le légionnaire », bien connu des services de police, Bruno Sulak dont on dit qu’il a horreur de la violence mais qu’il adore les bijoux.

 

« La vie de Bruno ressemble à un labyrinthe – toutes les vies, je suppose, mais dans la sienne, à chaque intersection, il n’y a qu’une seule porte ouverte. Il change souvent de direction – je le vois marcher, petit bonhomme, dans les couloirs du labyrinthe – mais il n’y a en fait qu’un chemin possible. Il ne s’en rend peut-être pas compte, en bas. » (page 68)

 

Au début des années 80, Sulak est l’homme le plus recherché de France. Son destin contrarié de militaire et de sportif le fait basculer dans la délinquance. Braquages de supermarchés, vols à main armée, puis casses de bijouteries… ses faits d’armes (cambriolages comme évasions, car Bruno Sulak passera plusieurs fois par la case prison) démontrent son imagination, qu’il met au service du premier de ses principes : ne tuer ni blesser personne. Dans son arme, des balles à blanc. Le gentleman braqueur respectera sans faillir le code d’honneur, y compris lors de ses incarcérations.

 

« Il faut refuser la prison, même quand on est dehors, de toutes les manières possibles. Bruno saura se souvenir de ce principe. » (page 76)

 

Philippe Jaenada donne à aimer l’homme en même temps qu’il donne à le connaître. Car si ses actes sont répréhensibles, les valeurs qui sont celles de Bruno Sulak sont nobles.

Le récit contient, comme toujours chez Jaenada, son lot d’humour et de cynisme. Il est plein d’une forme de tendresse de la part d’un auteur tout acquis à la cause de son personnage.

Jaenada a ce don de savoir faire de toute vie un grand, un inoubliable roman. Et Sulak est aussi le roman d’une époque où les gangsters agissaient avec classe et intégrité ; où on pouvait les admirer, voire les aimer.

 

Sulak a obtenu le Prix d’une Vie/Le Parisien magazine 2013 et figure sur les listes des prix Renaudot et Interallié.

 

Editions Julliard, août 2013, 496 pages, 22 €

A lire aussi sur Sophielit :

La femme et l’ours

Vie et mort de la jeune fille blonde

5 questions à Philippe Jaenada

Toute la rentrée littéraire 2013

Pourquoi écrivez-vous, Bertrand Guillot ?

Guillot

 

Bertrand Guillot est l’auteur d’un roman, Hors jeu (Le dilettante, 2007, et J’ai lu, 2010), d’un livre-reportage sur l’illettrisme, B.a, ba (rue fromentin, 2011) et d’un recueil de nouvelles, Le métro est un sport collectif (rue fromentin, 2012).

.

Bertrand Guillot au salon du livre de Châteauroux, mai 2013 (c) Sandra Reinflet

 .

Pourquoi écrivez-vous ?

Pour raconter des histoires, et pour partager.

Guillot1Ecrire est une activité solitaire qui peut vous couper du monde… mais aussi vous en rapprocher. Je pense aux lecteurs (ou aux auteurs !) qu’on rencontre après la sortie d’un livre. Et avant, aussi ! J’ai rencontré beaucoup de monde en écrivant mes livres : j’ai rencontré des inconnus qui m’ont raconté leur histoire (et certains que je n’aurais pas osé aborder si je n’avais le livre comme prétexte). J’aime aussi me promener dans le monde avec un personnage en tête et faire des expériences en son nom. Pour Hors jeu, par exemple, j’ai participé à un casting, passé un entretien pour inventer les questions du jeu, j’ai même trouvé une fausse petite amie pour participer à une émission « spécial couples »… (Nous avons été éliminés très vite.)

… Je pourrais aussi vous répondre en citant Virginie Ledoyen : « Pourquoi je joue ? Parce que, au-delà d’aimer profondément le cinéma, c’est l’une des rares questions à laquelle je ne cherche pas de réponse. » Adopté.

 

 

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Lire, écrire, lire, relire, écrire, réécrire ! Cela a déjà été dit cent fois ici, non ?

… C’est peut-être parce que c’est vrai.

 

Guillot2L’écriture, ça se joue beaucoup avant de poser les mots sur le papier (ou sur l’écran). Il s’agit d’abord d’avoir quelque chose à dire… ou plutôt non : une histoire à raconter, à un lecteur imaginaire (chacun aura le sien). Ca peut sembler évident, mais cela peut éviter un des défauts les plus classiques des manuscrits d’auteurs débutants : une écriture qui tourne autour de son sujet au lieu d’aller au but, une écriture qui dit d’abord « regardez, j’écris » avant de dire quoi que ce soit à son lecteur. (notez qu’on peut en dire autant de pas mal de textes publiés)

La forme vient ensuite. Sur ce sujet, un (gros) écueil à éviter, peut-être : je crois que le plus grand danger, pour un auteur, c’est de se prendre pour un écrivain, ou de se forcer à écrire comme-on-croit-qu’écrit-un-écrivain. Plus l’écriture vient naturellement, meilleur sera le livre !

… C’est pour ça, notamment, que rien ne vaut la lecture. Alternez la lecture d’auteurs dont l’écriture vous inspire (ou vous donne envie de vous mettre au travail) et d’autres, au hasard, bons ou mauvais. Repérez ce qui fonctionne et tâchez de voir pourquoi/comment. Repérez aussi ce qui ne marche pas (les dialogues, les descriptions, etc.)… puis retournez vers vos textes et constatez que vous avez commis les mêmes maladresses.

 

Bon, cela dit, je ne voudrais pas paraître trop donneur de leçons : j’ai écrit quelques livres, j’en ai édité d’autres, mais je continue à apprendre de mes lectures, et à me désespérer de certains passages quand je me relis !

 

 

.

Précédent rendez-vous : Paul Vacca

Prochain rendez-vous : Philippe Jaenada

 

A lire aussi sur Sophielit :

Hors jeu

Le métro est un sport collectif

Toutes les réponses à « Pourquoi écrivez-vous ? »

Hors jeu, Bertrand Guillot

Hors jeuPrésentation de l’éditeur :

Pour Jean-Victor Assalti, il existe deux sortes d’individus : les dominants et les dominés. Membre actif de la première catégorie, son statut est pourtant ébranlé lorsqu’il est licencié. Déterminé à ne pas sombrer de l’autre côté, il participe à un jeu télévisé : La cible. Mais, entre son entraînement intensif, les entretiens d’embauche et les rencontres, pas si simple de rester au top !

 

 

Jean-Victor est diplômé de l’Ecole. La gagne, il l’a dans le sang, formation oblige. Alors toutes ses astuces (le pouvoir est une attitude) et autres méthodes de préparation, Stratège, ainsi que le surnomment ses camarades, va les mettre au service de ce jeu auquel il participe à la suite d’un malentendu en forme de blague de pote. Ce faisant, sa route va croiser celle d’Emma, et l’enjeu médiatique va se doubler d’un enjeu amoureux qui va obliger Jean-Victor à se révéler plus imaginatif que jamais (leçon de romantisme 2.0 incluse).

 

Hors jeu, premier roman remarqué à sa sortie, est une fable de l’ère télévisuelle. Bertrand Guillot y déploie des trésors d’humour, une bonne dose d’ironie, ainsi qu’une lucidité à toute épreuve et une joyeuse critique du businessmonde médiatique où l’apparence est encore plus qu’ailleurs un jeu. Jean-Victor est un antihéros attachant parce qu’on le connaît : c’est le boy next door, le jeune cadre dynamique aux dents qui rayent le parquet mais que la malchance a temporairement laissé sur le carreau – et les dents sur le carreau, on imagine ce que ça fait.

 

Hors jeu est un roman qu’on ne lâche pas. La pression monte et le lecteur subit la même que le narrateur. A souligner, parmi les passages d’anthologie, la séquence du casino, remarquable scène de préliminaires en plein temple du vice – s’il en est.

Hors jeu est un roman intelligent et accessible, une agréable détente – comme un jeu télé pseudo culturel à l’heure du déjeuner, mais en plus fin et sans chauffeur de salle. Une friandise dont on aurait tort de se priver, qu’on soit joueur ou non. Mais peut-on ne pas l’être ? Après tout, la vie est un jeu…

 

Le projet insolite de l’animateur de «La cible»[une fois n’est pas coutume, aparté-confession : La Cible et ses coulisses, je connais bien. J’étais un peu plus jeune que Jean-Victor Assalti lorsque, comme lui, j’ai tenté l’expérience. A deux reprises. Jusqu’en finale, les deux fois. Avec Olivier Minne puis Marie-Ange Nardi aux commandes. Cette époque est fort lointaine – l’émission s’est arrêtée en 2007-, mais certaines choses ne s’oubliant pas, cette lecture a pris une saveur toute particulière…]

 

J’ai lu, 2010 (et Le dilettante, 2007), 288 pages, 6 euros

 

A lire aussi sur Sophielit :

Le métro est un sport collectif

Tous les premiers romans

 

Morceaux choisis :

 

large2_image-000520« Le jour où Ben Laden a détruit le World Trade Center, nous avions tous les yeux rivés pour prendre la mesure de l’évènement, effrayés par la violence de l’attaque et fascinés par l’audace de l’entreprise, comme un méchant de James Bond qui aurait réussi son plan diabolique. Après France-Brésil en 1998, c’était notre deuxième Evènement Historique.

Le lendemain matin, on a eu du mal à se remettre au boulot, on se disait que c’était quand même un peu futile de se secouer les méninges sur des spots de pub quand le Monde Libre était en danger. Ce qu’on ne mesurait pas encore, c’est que nos clients se diraient la même chose. » (page 11)

 

large2_image-001307« A ce moment, j’ai su que j’avais sûrement autre chose à gagner dans l’affaire que la cagnotte de La Cible. » (page 112)

 

« Les hommes ont toujours respecté les salopes. » (page 116)

 

« Il y a deux façons de faire des affaires. Dans la journée, avec une cravate et de bons arguments. Et la nuit, avec quelques verres dans le nez et une chemise ouverte. » (page 140)

 

large2_la_cible« S’il y avait eu une bande-son de nos années d’Ecole, Pink Floyd en aurait été le single. Ne pas être une brique de plus dans le mur : parfois nous écoutions The Wall en boucle, volume à fond, fenêtres ouvertes sur nos ambitions. » (page 180)

 

« De mes années rugby, j’avais retenu ce grand principe : si ça ne passe pas en finesse, il faut y aller en force. » (page 202)

La vie critique, Arnaud Viviant

La vie critiquePrésentation de l’éditeur :

Il aurait voulu être rock star, il est devenu critique littéraire. Fidèle aux grands textes et aux rituels d’un métier en voie de disparition, curieux, amoureux, inconvenant, il défend les fous, les inventeurs et les modernes.

Voie facile ? Non, vie critique, où l’on compose avec stocks et désirs, découverts et découvertes, obsessions sexuelles et professionnelles.

Un texte intime et risqué, une mise à nu littéraire et politique, où tout conflue vers le désir d’être vivant. À l’ère de la littérature mondialisée et du journalisme prolétarisé, la situation est critique, mais pas désespérée.

 

Arnaud Viviant est journaliste et critique littéraire (Libération, Les Inrocks, Ça balance à Paris, Le Cercle, Le Masque et la plume, Transfuge). Un « myope sévère » à scooter (on en connaît d’autres, dans le métier) depuis longtemps installé dans le petit monde des gens de lettres et de ceux qui gravitent autour.

 

La vie critique, Arnaud Viviant la résume ainsi : « lire, vivre et conjuguer le verbe aimer. » La sienne, ainsi que le démontrent régulièrement ses interventions fracassantes, consisterait plutôt à conjuguer le verbe détester. Son roman est truffé d’anecdotes et de visages connus qui font oublier l’irrégularité du rythme et l’ennui des séances du critique chez le psychanalyste.

L’indéniable sens de la formule de l’auteur, aiguisé à longueur de papiers, et particulièrement réjouissant.

 

Mais sa réflexion sur la critique comme moyen qu’il a trouvé de rester en marge de la vie réelle, scooter-précarité-liberté plutôt que métro-boulot-dodo, est bien plutôt profonde qu’il n’y paraît. Politique, presque. « La vie critique, avec l’espèce de colossale passivité qu’elle paraissait exiger », dit-il. Même quand on a fait le choix de vivre, il faut bien bosser un ti peu.

 

L’humilité brille par son absence dans les pages de ce roman qui n’en est un qu’à moitié. Cependant, la lecture en reste un grand moment de jubilation pour qui a à faire avec la littérature française contemporaine et joue le jeu de ses mondanités germanopratines.

 

Avec ce livre, Arnaud Viviant donne le bâton pour se faire battre – et laisse un peu de soi aussi, sans doute. Bosser un ti peu, et perdre des plumes.

 

Belfond, août 2013, 188 pages, 17,50 euros

 

A lire aussi sur Sophielit :

Toute la rentrée littéraire 2013

 

Passages choisis :

 

« Jamais il n’avait succombé à une si forte addiction : pire que le tabac, le sexe, l’alcool. Il sifflait les livres les uns après les autres, alternant gins forts et bibine, mais le plus souvent les mélangeant, en habitué qu’il était des cocktails littéraires, ingurgitant deux ou trois livres en même temps, polar et philo, roman et socio, la biographie d’un facho et un essai sur les impôts, des textes de Pinguet sur le Japon et un pamphlet du collectif Pièces et main-d’œuvre sur la musique techno, une nouvelle traduction de William Blake et, en souffrant, le premier roman du comédien François Fini. » (page 21)

 

« Le roman était désormais un miroir que l’on promenait le long des autoroutes de l’information. » (page 25)

 

« Est-ce que les hommes n’ont pas le droit de vouloir des enfants autant que des femmes, à l’instar d’elles ? » (page 50)

 

« Son incompétence ne cessait jamais de l’effrayer, elle était synonyme d’imposture, il avait peur qu’on la remarque, qu’on la lise, qu’on l’entende. » (page 53)

 

« En ce temps-là, il était encore beaucoup trop démocrate pour imagine qu’un simple livre puisse changer une vie. » (page 59)

 

« La cigarette, cette utopie… » (page 69)

 

« Un bon critique est plus un bourreau professionnel qu’un bon juge. » (page 73)

 

« L’amitié : cet art qui supporte le moins la critique. » (page 91)

 

« Il rêvait d’être scripteur, il était devenu prescripteur. » (page 92)

 

« – Tu comprends, ma chérie, un critique littéraire n’est jamais en vacances, ni en été ni à Noël, jamais. Sur les sept cent cinquante-six romans qui vont être publiés, je vais en recevoir disons une centaine. Heureusement, on présélectionne pour moi, mais d’une manière ou d’une autre il va falloir que j’aille voir ce qu’ils ont dans les tripes, et j’ai bien peur que ce ne soit possible qu’en les éventrant. Cela va être une boucherie, ma chérie, une sacrée boucherie ! » (page 100)

 

« Des poètes, ces personnages en mie de pain, on s’attendait toujours qu’ils soient fluets, illuminés de l’intérieur, et le visage en vasistas avec des reflets de lune épars, biseautés. C’était Rimbaud ou bien Verlaine qui nous avaient mis dedans pour un bon bout de temps. Le poète ça faisait plus d’un siècle qu’on ne l’imaginait plus qu’en voie de disparition, famélique et aride, le poitrail concave, la peau sur les os, imperméabilisés à fond de drain. » (pages 104-105)

 

« Il feuilleta en vitesse le bottin de ses souvenirs, trop volumineux hélas pour tomber aussitôt à la bonne page. » (page 117)

 

« Un écrivain-fleuve, en crue permanente. » (page 117)

 

« Même le crayon de Dieu n’est pas sans gomme. » (Aimé Césaire, cité page 119)

 

« Il y avait quelque chose de dégoutant dans cette existence exclusivement consacrée à ingérer les œuvres des autres. » (page 122)

 

« Le métier représentait pour lui un immense pas de côté par rapport à la vraie vie, de laquelle il cherchait déjà à se faire exempter comme du service militaire. » (page 127)

 

« La vie critique s’était constituée face à la vie réelle avant de s’y opposer. » (page 127)

 

« La critique n’est pas la passion du cerveau, mais le cerveau de la passion. » (Karl Marx, cité page 129)

 

« Quelque chose hurlait en lui de devenir fou juste une fois dans sa vie, de céder à ses pulsions honteuses, d’en finir avec l’austérité qui à de rares exceptions près avait toujours régenté son existence. » (page 137)

 

« Il avait glissé dans ses bagages un roman corse écrit directement en français. » (page 140)

 

« La littérature, c’est comme la marine. L’une est marchande et l’autre est de guerre. » (page 141)

 

« Aucun dossier ne pouvait être clos à jamais. Même le pire des écrivains était capable de pondre un bon livre de nos jours. Bosser un ti peu. Il fallait toujours tout vérifier. » (page 172)

 

« Pour maintenir en vie une illusion, il suffisait de l’arroser chaque matin avec d’autres illusions, cela marchait très bien. Penser à changer la terre aussi, de temps en temps. » (page 173)

Pourquoi écrivez-vous, Paul Vacca ?

Vacca

.

Paul Vacca est romancier, scénariste et essayiste.

.

Il est l’auteur de deux romans, La petite cloche au son grêle (2008) et Nueva Königsberg (2009) aux Éditions Philippe Rey, et de deux essais, Hyper, ton univers impitoyable – Le système hypermarché mis à nu (1994) aux éditions Alternatives et La société du hold-up – Le nouveau récit du capitalisme (2012) aux éditions Fayard/Mille et une nuits.

.

.

.

.

Pourquoi écrivez-vous ?

Question abyssale… Si je savais vraiment pourquoi j’écris, peut-être que je n’écrirais pas, finalement. À l’acte d’écrire se mêle un tas de motivations conscientes et inconscientes, avouables et inavouables et qui peuvent évoluer d’un livre à l’autre, d’un jour à l’autre. Ecrire est une alchimie très particulière, un paradoxe permanent, à la fois une souffrance et un plaisir, une démarche impérieuse et tellement futile à la fois, une tension vers l’universel par la voie la plus personnelle… Personnelle, mais pas solitaire pour autant. Il y a à mon sens toujours « quelqu’un d’autre » lorsque l’on écrit. Un « lecteur idéal » qui nous renvoie à son tour l’image d’un « écrivain idéal ». C’est un jeu de miroirs assez complexe. Une illusion ou un quiproquo qui peut parfois être source de bonheur – pour l’écrivain et le lecteur.

Paul VaccaDans un livre, je n’ai pas de message particulier à faire passer – même dans mes essais où je cherche plutôt à partager tout au plus un angle de vision sur le monde. À mon sens, un livre constitue plutôt un espace pour partager que pour livrer (un message, une thèse, des états d’âme…)

D’ailleurs, l’idée du livre ne préexiste pas totalement avant d’écrire. C’est un cheminement assez organique : le livre se révèle en s’écrivant. Même si j’ai pu faire un plan précis, il y a toujours un moment où le livre commence à avoir une vie propre, une forme d’autonomie. De même que l’on peut dire qu’une statue préexiste dans le bloc de roche dont elle est issue. En ce sens, je me vois plus comme un découvreur, que comme un démiurge. J’ai l’impression que l’histoire que je raconte – le livre que j’écris – préexiste quelque part dans un espace platonicien – ou borgésien comme on voudra – et que j’en suis finalement l’interprète, le passeur. Pour moi et – si dieu le veut – pour les autres.

Et mon outil de transmission, c’est la narration. Je crois aux vertus de l’histoire, du récit. D’ailleurs, même Proust ne dédaignait pas l’histoire, c’était aussi un storyteller sui generis. Et j’ai jubilé quand un libraire – Hugues Robert de la librairie Charybde à Paris – a remarqué que l’on pouvait « spoiler » À la Recherche du temps perdu… Oui, il y a bien des twists narratifs, des rebondissements, des péripéties même chez Proust (sans parler du twist final, que je ne spoilerai pas, bien entendu).

Mais ce n’est pas évidemment – et surtout chez Proust – l’histoire pour l’histoire en elle-même, comme pure forme de divertissement – même si elle peut être lue aussi comme cela.

L’histoire constitue une forme d’excipient, un vecteur qui a vertu à faire passer quelque chose d’autre, comme en contrebande. Quoi ? Mystère… Un écho interne au texte que chacun capte avec sa sensibilité et son propre parcours… Le plus important dans un livre, c’est ce qui finalement nous échappe à nous, écrivains ; c’est la part de mystère que chaque lecteur perçoit et qui lui est propre. Que nous pouvons initier mais que nous ne contrôlons jamais complètement. C’est en ce sens qu’on a pu souvent dire que « l’écrivain commence le livre et le lecteur le finit ».

 

 

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Des conseils ? Bigre ! Je ne suis pas sûr d’être le mieux placé pour en donner… Les voies de l’écriture sont tellement impénétrables et diverses. Dans un domaine comme l’écriture de roman, les conseilleurs ne sont vraiment pas les payeurs. D’ailleurs quelque chose devrait nous alerter : pourquoi les coachs en écriture de best-sellers n’écrivent-ils pas eux-mêmes des best-sellers ?

Il y a cependant des conseils qui ne mangent pas de pain. Je pourrais conseiller de lire. Seulement voilà, certains auteurs ont lu moins de livres qu’ils en ont écrits et la lecture de l’intégralité du catalogue de la Très Grande Bibliothèque ne fera pas nécessairement de nous un écrivain… Je pourrais aussi conseiller d’écrire régulièrement. Oui, mais c’est plus un gage de productivité qu’une assurance de qualité… Je pourrais conseiller de participer à des ateliers d’écriture. Pourquoi pas, ce n’est pas inutile pour échanger autour d’un texte… D’être à l’écoute du monde. Mais c’est un conseil que l’on peut donner à un acteur, à un peintre, un journaliste, un médecin ou un violoniste… De faire un plan, même si certains chef-d’œuvres ont été écrits sans plan… Je pourrais tout aussi bien conseiller de (ne pas) faire lire autour de soi, d’avoir un métier à côté, de persévérer malgré les refus, de croire en son étoile, de lirePaul Vacca2 ses contemporains…

Mais en réalité, le conseil le plus utile que je pourrais formuler serait justement de faire fi de tout conseil… Une injonction purement contradictoire, j’en ai conscience, mais que je ne formule pas par simple plaisir de m’en tirer avec une pirouette paradoxale. À mon sens, on devient écrivain lorsque l’on n’attend plus de conseils précisément. Et que l’on décide de se jeter dans le grand bain des voyelles et des consonnes. Forcément seul et dans l’inconnu. Et à ce moment-là que peuvent bien peser les conseils, si pertinents soient-ils ? Sinon à reproduire sans conviction ce qui a déjà été fait ? Lorsque l’on décide d’écrire, il faut justement profiter de sa liberté et savourer sa chance. Alors, écrivain aspirant, « Fais ce que voudra »… et « advienne que pourra » !

 

.

Précédent rendez-vous : Monica Sabolo

Prochain rendez-vous : Bertrand Guillot

 

A lire aussi sur Sophielit :

La petite cloche au son grêle

Toutes les réponses à « Pourquoi écrivez-vous ? »

La petite cloche au son grêle, Paul Vacca

La petite cloche au son grelePrésentation de l’éditeur :

« Un soir, tu entres dans ma chambre alors que je me suis endormi. Le livre m’a échappé des mains et gît sur ma descente de lit. Tu t’en saisis, comme s’il s’agissait d’un miracle. – Mais tu lis, mon chéri ! souffles-tu en remerciement au ciel. Incrédule face à ce prodige, craignant quelque mirage, tu palpes l’objet. Non, tu ne rêves pas : ton fils lit. Intimidée, tu ouvres le livre, fascinée à ton tour… »

Quand la découverte de Marcel Proust bouleverse la vie d’un garçon de 13 ans, de ses parents cafetiers et des habitants de leur petit village du Nord de la France. Des jeux innocents aux premiers émois de l’amour, de l’insouciance à la tragédie : l’histoire tendre et drôle des dernières lueurs d’une enfance colorée par le surprenant pouvoir de la littérature.

 

Le jeune héros grandit entre l’école et le café que tiennent ses parents, au bord de la nationale, et dont tinte la petit cloche au son grêle. Il n’aime pas lire mais sa rencontre littéraire avec Proust va tout changer – à sa vie, à sa vision du monde, à sa relation à sa mère et aux autres. Les livres sont de telles boîtes de Pandore…

 

Le roman de Paul Vacca est d’une fraîcheur délicieuse. La mélancolie, ou la nostalgie déjà, la tendresse aussi, flottent entre les pages, comme l’atmosphère de ce Nord si caractéristique. Toute en finesse, son écriture est chantante et lumineuse. Mais la gravité n’est jamais loin de la beauté, et c’est ce qui fait tout le charme de cette Petite cloche au son grêle. A l’instar de cette phrase qu’on prononce généralement quand on n’y croit plus : « On va être heureux, tu vas voir ! » (page 159)

 

Un premier roman coup de cœur dont les touchants personnages nous accompagnent longtemps.

 

Le livre de Poche, mai 2013 (et Editions Philippe Rey, 2008), 168 pages, 6,10 euros

Sélection Prix des lecteurs du Livre de Poche 2013

 

A lire aussi sur Sophielit :

Tous les premiers romans

Le prix des lecteurs du Livre de poche 2012

 

Morceaux choisis :

 

« Avec Proust, votre enfant va partir à l’abordage de l’un des plus magnifiques nouveaux mondes qui soient. Un monde aux ressources inépuisables qu’il aura l’occasion de redécouvrir encore et encore, avec d’autres yeux, plus tard. Quelle chance il a, et vous aussi ! Bonne lecture alors ! » (pages 29-30)

 

petite robe bleue« La vie d’un écrivain, ça n’a pas de rapport avec ce qu’il écrit dans les livres… » (page 51)

 

« Au fond, je préfère l’illusion d’une hypothétique victoire demain à la certitude d’une défaite aujourd’hui. Ainsi, je découvre les vertus du mot « demain ». un mot qui a le pouvoir de préserver intacte ma vie rêvée. C’est l’effet magique de la procrastination : tant que la défaite n’est pas consommée, on peut toujours s’imaginer en vainqueur ! » (page 68)

 

« Comme à ces savants qui découvrirent que droites pouvaient à la fois être parallèles et se croiser dans l’infiniment petit, l’impensable vient de lui être révélé : oui, on pouvait aimer à la fois Proust et le football ! » (page 109)

 

« On est persuadés qu’en refusant de nommer le mal, il finira par se lasser. En l’ignorant superbement, on est sûrs qu’il abandonnera la partie. » (page 115)

 

« Tant pis si l’on froisse les puristes, les connaisseurs ; car quoi qu’il arrive, ils penseront toujours que Proust n’a écrit que pour eux, qu’eux seuls peuvent en pénétrer la subtilité, qu’eux seuls le méritent. » (page 134)

La 25ème heure du livre

 

25eheure2013C’est l’un des plus anciens salons du livre de France. La 25ème heure du livre, le rendez-vous littéraire annuel du Mans, a 36 ans cette année. Avec plus de 25 000 visiteurs habituellement, il est incontournable.

L’édition 2013 se tient ce week-end. Le thème en est « La Route des Incas ».

 

J’y suis invitée et c’est sur le stand Siloë que je dédicacerai mes livres.

 

Sont attendus également, entre autres : Jérôme Attal, Janine Boissard, Hugo Boris, Florence Cestac, Jean-Pierre Coffe, Grégoire DelacourtLionel Duroy, Emmanuelle Eeckhout, Sébastien Gendron, Brigitte Giraud, Patrick Goujon, Hélène Grémillon, René Guitton, Muriel Hermine, Gaëlle Josse, Jean-François Kahn, Douglas Kennedy, Brigitte Kernel, Cloé Korman, Marie-Hélène Lafon, Erwan Larher, Pierre Lemaître, Sabri Louatah, Loïc Merle, Pierre Mérot, Léonora Miano, Céline Minard, Dominique Noguez, Éric Pessan, Boris Razon, Sandra Reinflet, Gilles Servat, Dominique Simonnet, l’omniprésent Geronimo Stilton, Bruno Tessarech, Myriam Thibault, Valérie Tong Cuong

gare_le_mans-big

 

Et peut-être aussi un ou deux invités surprise…

 

>>Tous les invités 

 

 

La 25ème heure du livre

Samedi 12 et dimanche 13 octobre de 10h à 19h

Quai Louis Blanc, au pied de la muraille gallo-romaine et de la Cité Plantagenêt.

Tarif plein 4 €, tarif réduit 2 € (étudiants, comités d’entreprise et carte Cézam), gratuit pour les demandeurs d’emploi et les moins de 16 ans. Le billet d’entrée donne droit à un bon d’achat de livre utilisable auprès des exposants du salon les 12 et 13 octobre (un bon d’achat de 2 € pour les entrées à tarif plein, un bon d’achat de 1€  pour les entrées à tarif réduit).

 

http://www.la25eheuredulivre.fr/2013/

banniere-horizontale25eheuredulivre2013

 

Mon sourire pour guérir, Sandra Dal-Maso & Sophie Adriansen

La chauve qui souritV2.inddQuatrième de couverture :

« Venez manger chez moi pour ma dernière soirée avant l’hospitalisation. Abstenez-vous si vous ne pouvez pas vous empêcher de pleurer. Considérez que c’est comme si je partais en vacances. »

À 27 ans, Sandra découvre qu’elle a une leucémie aiguë. Malgré les semaines d’isolement en chambre stérile, les chimiothérapies successives, la contrainte du port d’un masque, elle ne se laisse pas abattre, soutenue par ses proches et une équipe médicale admirative de sa bonne humeur.

Sauvée grâce à un donneur de moelle osseuse compatible – un « veilleur de vie » –, elle vit désormais dans un corps qui n’est plus tout à fait le sien.

Avec la simplicité et l’humour qui la caractérisent, Sandra fait le récit de ces quelques années durant lesquelles la maladie s’est invitée dans son quotidien. Son expérience est une leçon de vie.

.

Mars 2012. Je reçois un message de Sandra. Nous étions ensemble en classe de 3ème, à Orléans. Nous n’avons pas eu de nouvelles l’une de l’autre depuis quinze ans. En quelques mots, elle me dit qu’elle a eu une leucémie, reçu une greffe de moelle osseuse, créé une association pour sensibiliser au don de moelle osseuse. A présent, elle aimerait témoigner. C’est pour ça qu’elle me contacte.

Etrange coïncidence. Ce qui m’a poussée à écrire, la toute première fois, est un fait divers, l’histoire d’un jeune homme atteint d’une leucémie, et qui a refusé la greffe qui aurait pu le sauver parce qu’il était témoin de Jéhovah. J’ai suivi l’affaire dans les colonnes du Monde, une affaire en forme de chronique d’une mort annoncée. J’en ai fait une fiction.

 

En ce printemps 2012, vient tout juste de paraître le témoignage de mon oncle, touché par une maladie orpheline. Le recueillir n’a pas été facile, le porter à la publication non plus, le témoignage étant entre temps devenu testament. Autant dire que je ne suis guère motivée à l’idée de replonger dans un témoignage autour de la maladie.

Mais Sandra insiste. Elle propose même de venir me voir à Paris pour que nous en discutions. Je me dis qu’en parler ne m’engage à rien. Et sa motivation me dissuade de renoncer sans avoir au moins échangé avec elle.

 

Par un après-midi ensoleillé, à la terrasse d’une brasserie, Sandra commence à me raconter son histoire mais surtout la façon dont elle a envie de la retracer, et le message qu’elle veut faire passer. Sa détermination m’impressionne. Son enthousiasme me convainc.

Il ne me faut pas plus de quelques minutes pour savoir que je vais accepter de l’aider à l’écrire.

Sophie Adriansen, juillet 2012

.

.

Mon sourire pour guérir, sauvée par un veilleur de vie

préface du Dr Magda Alexis

Editions Max Milo, 160 pages, 16 €

 

(cliquer pour agrandir)

Couv et quatrième

Et pour les Orléanais (mais pas seulement) :

Passion Culture 18.10.13