Pourquoi écrivez-vous, Mabrouck Rachedi ?

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Mabrouck Rachedi est l’auteur du Poids d’une âme (Lattès, 2006), d’Eloge du miséreux (Michalon, 2007), du Petit Malik (Lattès, 2008) et de La petite Malika (Lattès, 2010, écrit avec sa sœur Habiba Mahany).

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Photo :

Mabrouck Rachedi au salon du livre de Châteauroux, avril 2011

(c) Sophie Adriansen

 

 

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Pourquoi écrivez-vous ?

J’ai commencé à écrire pour évacuer une frustration, m’évader. Adolescent, j’avais l’impression que quoique je dise, personne n’y prêterait attention, en particulier ceux qui ne vivaient pas la même chose que moi. C’était vers la fin des années 80 – le début des années 90 et déjà le «jeune de banlieue» était caricaturé. L’écriture était une espèce de cri sans but véritable parmi d’autres activités dont la lecture, frénétique, presque compulsive. C’était aussi une façon de me détacher du monde dans lequel je vivais, où je ne me sentais pas tout à fait à ma place. «Le Père Goriot» a été une révélation, a priori pour des raisons de pure forme – a priori car, après coup, je me dis que l’histoire de Rastignac, jeune homme ambitieux mal dans Mabrouck1son milieu a dû inconsciemment faire écho à la mienne. Le style si fluide, si élégant de Balzac a ébranlé mon rapport à l’écriture. Des pensées personnelles ou des notes faites à moi-même, je suis passé à des trames construites dont l’une des premières fut «Le Poids d’une âme», mon premier roman. J’avais le sentiment de faire quelque chose d’important. Avec le recul, je réalise que ces premiers jets étaient très maladroits, peu nuancés, marqués par le pathos de certaines superproductions américaines que je dévorais à l’époque. La parenthèse enchantée a duré le temps de l’insouciance puis j’ai suivi le chemin de la raison, l’analyse financière dans une société de bourse. Je serais probablement toujours en costume-cravate-bottines en train de m’user les yeux devant un triple écran Bloomberg si je n’avais pas conservé cette part d’adolescence en moi. Au moment où je commençais à très bien gagner ma vie, je me suis posé la question du sens de l’accumulation de valeurs matérielles sans valeurs. Dans cette quête, j’ai trouvé une certaine forme de «pureté» dans l’écriture. M’évader encore mais d’un milieu d’argent cette fois.

 

Il y a quelque chose de grisant à être démiurge, d’avoir le droit de vie et de mort sur ses personnages, de maîtriser le cours de leurs vies. Pour quelqu’un d’extrêmement pudique comme moi, c’est aussi une façon paradoxale de parler sans me montrer. Le luxe du roman est de pouvoir se dévoiler par petits bouts sans que quiconque ne puisse identifier ni où ni dans quelles situations. A l’adolescence, j’écrivais parfois des tribunes dans les journaux, toujours sous pseudonyme. J’avais aussi proposé à mon édtrice de prendre un nom de plume pour mon premier roman. L’ambivalence entre la volonté de m’exprimer et celle, contradictoire, de préserver mon anonymat m’a poursuivi. La publicité autour de mes livres, la nécessité d’intervenir régulièrement a été un bouleversement. J’ai assumé en réalisant que je pouvais aussi être moi-même devant les autres, à l’écrit et à l’oral, sans me trahir. Sans verser dans Mabrouck2l’exhibitionnisme. Aujourd’hui, je n’écris plus pour crier ou pour dénoncer, en tout cas pas systématiquement, mais pour dire, raconter. Je pose une voix, une musique. Mes premiers romans ont été marqués par l’enfance, l’adolescence, les âges de la construction et de la rébellion. Ce que j’écris en ce moment, à la fois les romans et les scénarios, est plus adulte. J’écris comme je suis, par plaisir et par nécessité.

 

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Mon expérience me laisse à penser qu’il y autant de parcours d’écrivains et qu’il y a d’écrivains. Il n’y a pas de chemin balisé. Un premier élément de réponse est dans un conte arabe. Un aspirant poète demande à son maître comment il peut accéder à son rêve. Le maître rétorque qu’il lui faudra d’abord apprendre par cœur mille vers. L’aspirant y arrive à grand peine et se présente après plusieurs mois à son maître en l’interrogeant sur les autres étapes à franchir. Le maître répond : maintenant, oublie tout ce que tu as appris.

Pour moi, il est important d’une part de lire, de regarder, d’écouter, d’observer, de s’imbiber des expériences de vie, de s’intéresser à d’autres formes de créations, de démarches, de narrations et d’autre part de s’affranchir des univers des autres pour s’en inventer un sien propre. «L’artiste doit être disponible» a dit Fellini dans un documentaire. J’essaie à la fois d’être disponible aux autres et d’être moi-même, sachant qu’être à l’écoute est dans ma nature profonde depuis toujours. Certaines rencontres réelles ou virtuelles (à travers les œuvres) auront ensuite plus ou moins d’influence, y compris littéraire.

 

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Précédent rendez-vous :  Delphine Bertholon

Prochain rendez-vous : Monica Sabolo

 

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