[Prix du Style 2013] Une année qui commence bien, Dominique Noguez

seconde-selection-2013Comme l’année dernière, j’ai le plaisir de lire la sélection du Prix du Style, qui sera remis le 19 novembre prochain au Palais de Tokyo. Six titres figurent sur la deuxième liste et seront ici présentés. Les voici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

 

Présentation de l’éditeur :

Une année qui commence bien« Je vais essayer de tout dire. J’ai un retard de sincérité à rattraper, il y a longtemps que j’y pense. » Dans ce récit autobiographique, Dominique Noguez raconte le début tumultueux de sa relation amoureuse avec Cyril Durieux, très beau jeune homme aussi attendrissant que cruel, obsédant et néanmoins volatil. À partir de ses souvenirs, de ses carnets, de ses photos, « sans aucune altération du vécu », l’auteur revient sur cette rencontre qui a profondément affecté sa vie. Entre Paris et le Japon, Une année qui commence bien est un voyage au cœur même de l’intimité d’un écrivain qui s’interroge, entre autres, sur la nature de l’amour – et sa puissance.

 

 

Une année qui commence bien raconte six années d’un amour compliqué né lors d’une soirée à la Société des Gens de Lettres. Dans le chic cadre de l’hôtel de Massa, le narrateur, écrivain de son état, rencontre Cyril Durieux, un très beau jeune homme lui-même en train d’écrire un roman (qui s’intitule ( !) La Première Pierre). Nous sommes à la fin de l’année 1993. Les deux hommes se revoient et, entre ce lien qui se créé et d’autres corps que le narrateur frôle, l’année 1994 semble s’annoncer pour lui sous les meilleurs auspices.

 

Sauf que l’imprévisible Cyril, qui n’est peut-être pas moins faussaire en littérature que dans ses rapports aux autres, va faire vivre bien des tourments au sensible narrateur. Les joies sont moins nombreuses que les peines, mais les unes comme les autres assurent au narrateur qu’il est vivant – enfin, et plus même qu’il ne l’a jusqu’ici jamais été.

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style  www.sachalenormand.comAutobiographique, ce roman est celui d’une obsession. Dominique Noguez s’y livre sans fard, et il est loin d’être tendre avec lui-même. A la première phrase de son récit, il annonce qu’il dira tout. Il s’y tient : son livre regorge de détails. Ce besoin de tout consigner pour garder une trace de temps révolus, pour se prouver que l’histoire entre le jeune homme et lui a existé est touchant – même si dans la profusion d’informations le lecteur peut se perdre un peu. Le roman est mâtiné d’émotion mais aussi d’humour, d’autodérision du moins ; il en faut pour narrer les humiliations en présence de tiers, les lapins posés, les frustrations physiques. Noguez a moins d’indulgence pour lui-même que pour celui qui est la cause de ses tourments et qui l’a placé si longtemps sous son emprise.

 

Et il se révèle maître dans l’art de mettre en mots l’attente, le silence, le manque de l’autre, comme dans celui de décrire tous ces bouleversements intimes, physiques comme psychologiques, qui sont la conséquence de l’état amoureux, indépendamment de toute préférence de genre.

Son écriture est riche, ample et voluptueuse, truffée de références littéraires soigneusement listées en fin d’ouvrage (tout dire, encore), mais elle sait aussi être plus efficace et crue quand il s’agit de parler de désir.

 

Le projet de Dominique Noguez, donner sa vérité de cette relation, est ambitieux et fort bien mené, cependant qu’il rejoint « l’inutile littérature sur l’amour » pointée par l’auteur. C’est une très juste analyse de la dépendance affective – celle dans laquelle on se place, l’autre n’y étant (presque) pour rien. Tout avoir consigné permet aussi cela : se faire, avec plus ou moins de bonheur, le psychanalyste de soi-même. Fait-on l’amour avec ou contre l’autre ?

 

Banniere Px style« Tu crois le tenir, il t’évite. Tu veux l’éviter, il te tient. » La réalité de l’amour est décidément bien décevante. Heureusement, il reste les livres.

 

Flammarion, septembre 2013, 400 pages, 20 euros

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

L’édition 2012 du Prix du Style

Le Prix du Style 2010

Toute la rentrée littéraire 2013

 

Citations :

 

« Les fatalités sont des fétus de paille qu’un peu de volonté ou que le caprice, l’esprit d’aventure, le goût de la liberté balayent. » (page 9)

 

« L’amour est un grandiose n’être rien. » (Robert Walser, cité page 20)

 

« Il n’y a que sur un oreiller qu’on puisse se parler intimement, à une distance suffisamment rapprochée et à loisir. » (page 22)

 

« Le soupçon m’effleura qu’il ne mettait la barre si haut que pour me dissuader de sauter. » (page 28)

 

« Je tenais enfin un remède à l’amour : la conscience de l’humiliation. » (page 32)

 

« On est soudain comme en pilotage automatique. Le même phénomène ayant lieu chez le partenaire – chez cette sorte particulière d’étranger que l’on va bientôt pouvoir appeler un partenaire -, les gestes précis répondent aux gestes précis, les mains, les lèvres et bientôt d’autres parties du corps trouvent spontanément leur chemin, tout s’ajuste ; c’est, dans l’ordre de la vie « intelligente » (et qui ne l’est soudain plus qu’en un sens purement physique), ce qu’il y a de plus proche de l’implacable mécanique de l’instinct, ce puissant, cet aveugle processus qui, même chez les animaux novices et qui ignoraient encore, une seconde plus tôt, les gestes de l’amour, fait les élytres frotter les élytres, les antennes heurter les antennes, les poils se mêler aux poils, les secrétions recouvrir les muqueuses et les organes les plus différents s’emboîter miraculeusement. » (pages 40-41)

 

« Il y avait un lien direct entre cet allègement du corps et l’état de mon esprit – je devrais dire de mon être, car la passion d’amour est un bouleversement de tout : du sommeil, de l’appétit, de la respiration, du regard, de la circulation du sang, de la salinité des larmes. » (page 47)

 

« Très tôt dans ma vie, et presque sans douleur, sans me l’avouer, j’avais renoncé à être heureux en amour et charnellement. Je m’en étais depuis longtemps remis à l’amitié et aux compensations glorieuses – ambition politique, littéraire, universitaire, etc. Et voilà soudain que ce décor de stuc se crevait, que l’arrière du théâtre s’ouvrait sur une profondeur inouïe et que l’avenir vibrait comme un jour d’été. » (page 49)

 

« cette parenthèse, même courte, d’accalmie et de confiance réciproque, sans laquelle il est impossible de partager un plaisir sexuel. » (page 75)

 

« Il arrive une ou deux fois dans une vie que ce qu’on rêve se réalise. » (page 103)

 

www.prixdustyle.com

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