Pourquoi écrivez-vous, Philippe Jaenada ?

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photo (c) Sophie Adriansen

 

Philippe Jaenada est né en 1964. Il est l’auteur de huit romans, dont Le Chameau sauvage (Julliard, Prix de Flore 1997 et prix Alexandre-Vialatte, adapté au cinéma par Luc Pagès sous le titre A+ Pollux), Vie et mort de la jeune fille blonde (Grasset, 2004), La femme et l’ours (Grasset, 2011), Sulak (Julliard, 2013).

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Pourquoi écrivez-vous ?

C’est la question que je me pose depuis plus de vingt ans. Non, pour être honnête (tant qu’à faire), au début je ne me la posais pas, la réponse était évidente. A un moment de ma vie où, jeune, j’allais plutôt mal (c’est un euphémisme, je brûlais mes mains à la cigarette, je m’empêchais de dormir pendant toute une semaine, je me forçais à ne me nourrir que de café au lait pendant un mois, je tombais parfois en catalepsie à cause d’une grosse boule verte qui, je croyais, tourbillonnait dans ma tête – bref, le pauvre gars), je me suis enfermé un an chez moi en espérant une sorte d’électrochoc salvateur, volets clos, sans téléphone, sans télé, sans radio, sans ouvrir la bouche. Je m’ennuyais tellement (on imagine) que je me suis mis à écrire, alors que je n’y avais jamais pensé jusqu’alors.

 

Mais maintenant, cette réponse n’est plus valable. Je ne m’ennuie pas beaucoup, je mange des tartiflettes et des rôtis de veau, je dors à peu près toutes les nuits. Et pourtant, je continue à écrire, et je ne pense même qu’à ça, je n’ai envie de faire PhJ1que ça (si on laisse de côté la tartiflette, les whiskies au comptoir du bar de mon quartier, les fesses des filles qui passent dans la rue, les voyages avec ma femme et mon fils). Il est donc normal que je me demande pourquoi (le whisky, les filles qui passent, ma femme et mon fils, pas besoin de se demander, c’est naturel). Je procède par élimination. Je n’écris pas pour gagner de l’argent (ce n’est pas le moyen le plus ingénieux…), je n’écris pas pour être « connu » (dans la vie, mon but est plutôt de rester inaperçu, invisible si possible), je n’écris pas pour faire plaisir aux gens (d’une part ce serait un peu prétentieux, d’autre part je suis plutôt égoïste). Mais en réfléchissant très intensément (ça fait mal à la tête mais il faut ce qu’il faut), je me suis dit que ça avait quand même quelque chose à voir avec cette dernière raison possible. Je lis beaucoup, et je prends tellement de plaisir à lire, j’ai même envie d’écrire PLAISIR, j’éprouve un tel sentiment de reconnaissance envers ceux qui me procurent ce PLAISIR (voilà, j’avais envie), que je ne peux pas ne pas essayer de rendre un peu, à ma mesure, si possible, ce que je reçois.

 

On voit souvent dans la rue, sur les vitrines des cabines téléphoniques ou sur les réverbères, des affiches de chats perdus, avec un numéro de téléphone. Pendant des années, elles m’ont paru vaines, voire pathétiques, des bouteilles jetées dans une mer à sec, je me demandais comment ces gens pouvaient espérer un résultat. Et puis un jour, mon chat, Spouque, ma chatte, est tombée par la fenêtre de mon appartement. Elle n’était pas sur le trottoir, elle avait disparu. J’étais effondré (j’aimais beaucoup ce chat). Une amie a confectionné un tas de petites affiches qu’elle a disposé partout dans le quartier, malgré ma certitude désespérée que ça ne servirait à rien. Et deux jours plus tard, une femme, une gardienne de parking, a appelé pour me dire que Spouque était peut-être sous une voiture garée. J’y suis allé : oui. J’aurais aimé sauter au cou de cette femme et la couvrir de baisers. Mais je suis timide. Du coup, je me suis mis à noter tous les numéros de téléphone de ce genre d’affichettes. Et quatre ans plus tard, sur la corniche de la fenêtre de ma chambre, côté cour, j’ai vu un chat noir qui miaulait. Je l’ai reconnu. J’ai téléphoné au couple qui l’avait perdu. Service rendu. Je crois que c’est un peu dans le même esprit que j’écris.

 

 

 

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

J’en donne régulièrement (disons plutôt des avis, des points de vue, que des conseils), je reçois pas mal de manuscrits, on me pose des questions. Et je dis toujours la même chose, à peu près. Deux trucs. D’abord, j’ai une conviction, du moins une PhJ2opinion, c’est qu’un livre (je ne parle pas d’un objet commercial – que je respecte, par ailleurs, chacun fait ce qu’il veut – mais d’une création artistique, littéraire) est, doit être, le reflet de son auteur, l’expression écrite de ce que l’auteur « contient » à l’intérieur, en profondeur, et qui est inexprimable autrement que par l’art, quel qu’il soit. Le but est donc assez simple, pas la peine de s’inquiéter : il suffit de tenter de traduire ces choses internes et profondes en mots, en phrases, en livre, roman ou pas, le plus fidèlement possible, quelle que soit la manière, le langage, utilisés, en essayant de ne pas perdre trop de substance dans le processus. Donc ça, c’est un travail, avec la simplicité mécanique qu’il peut y avoir dans ce mot. Il faut le faire le mieux possible, ce travail, s’entraîner, s’appliquer, s’acharner si nécessaire, y consacrer beaucoup de temps, mais ça reste un travail. La matière première est déjà déterminée, fixée, à l’intérieur. Si l’on est quelqu’un de, comment dire, « intéressant », pour simplifier, particulier, on a une chance de produire un livre intéressant, particulier. Sinon, même avec beaucoup d’efforts, non. Donc inutile d’angoisser, de stresser, de croiser les doigts en tremblant : c’est déjà décidé. Il suffit de faire de son mieux pour se traduire, et ce sera aux autres de juger si on est intéressant ou pas, et par conséquent le livre. De même qu’on ne peut être que ce qu’on est (dixit, très justement, Jacques le fataliste), on ne peut écrire que ce qu’on est. C’est rassurant, non, de se dire qu’on ne peut pas changer les choses ? Ça enlève de la pression, de l’inquiétude (très mauvais, l’inquiétude). Ça enlève cette saleté pernicieuse et corrosive qu’on appelle l’espoir.

 

Ensuite, je leur suggère de ne surtout jamais écouter les conseils (techniques, j’entends). Ceux des éditeurs, des critiques, des amis, de la boulangère. Personne n’est spécialiste incontestable en art, en âme humaine, en littérature. Si un spécialiste affirme que tel passage est trop long ou que tel personnage est inutile, l’un de ses confrères spécialistes peut affirmer que le passage mériterait d’être développé et que le personnage est discrètement essentiel. Si un éditeur vous explique que les digressions nuisent à la fluidité du récit, au confort de lecture, à l’essence de l’histoire principale, un critique (ou vice versa, bien sûr) pourra vous assurer qu’au contraire elles constituent la saveur, la spécificité « jubilatoire », comme ils disent, du livre. (Pour ce dernier exemple, au sujet des digressions et parenthèses, je sais de quoi je parle.) Selon ma théorie (c’est un grand mot) qui veut qu’un livre soit « réussi » (ce qui ne veut pas dire « bon ») s’il ressemble d’une manière ou d’une autre à son auteur, une seule personne peut le juger, ledit livre (hormis l’auteur lui-même, mais il n’est pas souvent le mieux placé – c’est comme lorsqu’on se regarde fixement dans un miroir pendant une heure et qu’on se demande (avec anxiété) si on est beau ou pas), c’est celle, sur la planète, qui connaît le mieux ledit auteur – c’est d’une logique implacable, seul un Islandais peut vous dire si votre livre est bien traduit en islandais. Il faut la trouver, cette personne, et ne se fier qu’à elle, qu’à son jugement (elle ne pourra pas affirmer que le livre est bon, mais elle saura si le livre est réussi – or, comme je disais plus haut, c’est à mon sens tout ce qu’on peut espérer : que le livre qu’on a écrit soit réussi, d’autres et le temps se chargeront de décider s’il est bon ou pas). En ce qui me concerne, cette personne, c’est ma femme. Pas un être humain ne me connaît mieux, donc je n’écoute, réellement, qu’elle. C’est rassurant (j’aime bien conseiller des trucs rassurants, ça ne fait pas de mal d’être un peu rassuré, ce n’est pas du luxe), de ne pas avoir à se demander s’il faut écouter les suggestions d’Untel ou de Tartempion, de ne pas craindre d’être en train de commettre une erreur, non ?

 

 

 

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Précédent rendez-vous : Bertrand Guillot

Prochain rendez-vous : Hugo Boris

 

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5 réflexions sur “Pourquoi écrivez-vous, Philippe Jaenada ?

  1. Merci pour cette interview ! Je reconnais bien son style :-).
    J’aime ses raisons d’écrire (si un jour, je devais écrire un roman, ce serait un peu pour les mêmes raisons 🙂 et sa façon de voir les choses.

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