Petites scènes capitales, Sylvie Germain

Présentation de l’éditeur :

petites-scènes-capitales-germain« L’amour, ce mot ne finit pas de bégayer en elle, violent et incertain. Sa profondeur, sa vérité ne cessent de lui échapper, depuis l’enfance, depuis toujours, reculant chaque fois qu’elle croit l’approcher au plus près, au plus brûlant. L’amour, un mot hagard. »

Tout en évocations lumineuses, habité par la grâce et la magie d’une écriture à la musicalité parfaite, Petites scènes capitales s’attache au parcours de Lili, née dans l’après-guerre, qui ne sait comment affronter les béances d’une enfance sans mère et les mystères de la disparition. Et si l’énigme de son existence ne cesse de s’approfondir, c’est en scènes aussi fugitives qu’essentielles qu’elle en recrée la trame, en instantanés où la conscience et l’émotion captent l’essence des choses, effroi et éblouissement mêlés.

 

 

 

 

Parfois, la scène paraît tout en insignifiance. Ainsi la troisième, qui débute par « Un bestiaire sonore enchante sa petite enfance. »et se termine par « Voix de sa solitude avec son père. ». Entre ces deux phrases, presque rien d’autre que des bruits d’oiseaux. Dispensable, dirait le lecteur qui a abandonné depuis trop longtemps l’enfant en lui, ou celui qui n’a jamais connu le silence des taiseux.

 

Et puis parfois, un monde se déroule en quelques lignes. Un micro événement qui marquera éternellement celle qui le vit. La découverte de son véritable prénom, la rencontre avec un exhibitionniste. « La scène est très brève et se joue à la muette, mais elle l’affecte durablement. » Les petits instants touchent, troublent, frappent souvent plus que les grands. La mort qui s’invite, à plusieurs reprises. Les grands drames aussi forgent l’identité.

 

 

Au fil de ces 49 scènes, l’histoire familiale de Lili-Barbara se déroule, nourrie de tragédies domestiques et de grandes dates d’une époque en ébullition. L’écriture lumineuse de Sylvie Germain dessine les ombres et les lumières d’un effondrement qui a commencé très tôt dans l’enfance – et dont il faudra bien tenter de se relever.

Son style éblouit aussi bien dans la construction du livre, cette sélection apparemment aléatoire dans laquelle, cependant, rien n’est laissé au hasard, que dans la prose presque musicale ; le titre déjà en était une figure.

 

Un roman tout en fragilité et en fausse candeur.

 

 

Albin Michel, août 2013, 256 pages, 19 euros

lu dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire PriceMinister-Rakuten 

 

 

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Quatre phrases :

 

« Le jour où son père lui annonce la mort de cette inconnue qui lui est d’une intimité lancinante et dont elle attend le retour avec une patience inébranlable, elle ne dit rien, ne demande rien, elle court faire de la balançoire à en perdre le souffle. » (page 15)

 

« Elle est un petit animal humain surpris par un goût fade et visqueux, saisi par une pensée bien trop vaste pour lui. » (page 18)

 

« Deux élans inverses se disputent en elle : celui d’un tenace désir de vivre, celui d’un violent attrait de la mort. » (page 46)

 

« Elle mange sans faim, le silence qui sature la chambre de sa grand-mère se transforme lentement en nœud dans sa gorge ; mais elle mange en abondance, pour lutter contre ce nœud, précisément. » (page 49)

Danbé, Aya Cissoko & Marie Desplechin

DanbéLa boxeuse Aya Cissoko a un palmarès impressionnant : championne du monde de boxe française amateur femmes en 1999 et 2003, championne de France, d’Europe et du monde de boxe anglaise femmes en 2006.

 

Lorsqu’elle reçoit son premier titre, elle a 12 ans. C’est dans la catégorie benjamins qu’Aya est championne de France. Avant cela, l’adolescente a connu la vie dans la cité du 140, à Ménilmontant (Paris XXème), la mort de son père et de sa sœur dans un incident criminel, la mort encore de son petit frère moins d’un an plus tard.

La carrière sportive d’Aya sera brutalement interrompue en 2010 par une fracture des cervicales. La jeune femme reprendra alors ses études en entrant à l’Institut d’études politiques de Paris.

 

« Ceux qui savent se battre sur un ring savent se battre dans la vie. » répète son entraîneur à Aya. Le récit de son parcours n’est pas une apologie du sport comme alternative au quartier – au contraire. C’est le témoignage d’une personnalité qui s’est forgée sans attendre les années, qui s’est nourrie de l’amour des siens et a su trouver de la force dans les difficultés.

 

C’est un livre bref et très accessible qui donne aussi à voir une autre image de la boxe. C’est enfin la voix sincère et touchante d’une Française fille d’immigrés qui s’est construite malgré l’inévitable déchirement inhérent à sa condition en choisissant de prendre le meilleur de ses deux cultures.

 

AVT_Aya-Cissoko_2226Danbé a reçu roman le Grand prix de l’héroïne Madame Figaro en 2011.

Il est en cours d’adaptation pour Arte.

 

Points, 2012 (et Calmann-Lévy, 2011), 188 pages, 6 euros

 

 

Passages choisis :

 

« Je ne sais pas si l’Afrique a un problème avec l’Histoire. Mais je suis à la bonne place pour constater que l’Histoire a un problème avec l’Afrique. » (page 15)

 

« Mon destin français vient en bonne partie d’une législation foutraque née d’une appréhension bigleuse des phénomènes migratoires. » (page 19)

 

« Je peux relire le passé comme un manuel de lecture édifiant. » (page 25)

 

« Quand on est le personnage d’une tragédie, on ne s’épuise pas à chercher des coupables. On s’efforce tout juste d’aller jusqu’à demain. C’est ce que j’ai fait pendant des années. Je suis allée d’aujourd’hui à demain. » (page 45)

 

« Et puis il y a le corps. Il prend loyalement sa part des tourments de l’âme, il les détourne, il les bricole, il les apaise à sa manière. » (page 49)

 

« La traduction la plus approchante du malinké danbé serait le français « dignité ». La dignité, la vertu cardinale, le pivot autour duquel ma mère entend articuler notre existence. Sa propre mère le lui a transmis comme code de conduite. Elle s’y est tenue, nous nous y ferons. » (page 50)

 

« A partager une existence confite dans la misère, on développe toute une batterie de sentiments inconfortables, dont il faut bien penser qu’ils sont aussi distrayants, l’envie, la méfiance, la malveillance. » (page 56)

 

« Au destin qui s’acharne on ne peut opposer que la ténacité, et le recommencement. » (page 59)

 

« Echanger un conditionnement parfait contre une parfaite solitude n’est pas forcément une affaire en or. » (page 61)

 

« L’enfance n’est pas une partie de plaisir. » (page 61)

 

« Dehors est glacé, dedans est écrasant. » (page 66)

 

« De moi, on attend juste que je sois dure au mal. » (page 72)

 

« Le sport m’a donné une conscience très précise de mon corps. Le respect que je me porte impose aux autres de me respecter. » (page 85)

 

« Boxer me prouve, à longueur d’entraînement, que j’existe. Chaque coup reçu, chaque impact, la douleur même me rappellent que je suis vivante. […] Jamais, durant ces années d’entraînements et de combats, je ne conçois la boxe comme un moyen de « m’en sortir », comme une bonne manière, pour une enfant de pauvres, de s’élever socialement. Boxer n’est pas un accès au monde des autres. C’est une aventure intime. Une histoire de moi à moi. » (page 88)

 

« Je préfère la défaite. Perdre est un piment. Perdre est une promesse. Le chemin sera plus long que prévu, plus ardu, le labeur plus constant. » (page 89)

 

« Le plaisir n’a rien à voir avec la boxe. Il faut, pour se battre, avoir ses raisons, une douleur plus profonde, à peine visible, difficile à dompter, et qu’elle seule permet d’exprimer. » (page 90)

 

« Tout ne s’arrange pas du jour au lendemain, on ne renonce pas en une fois à toute sa vie d’avant. Mais un mouvement se met en place, qui ne s’arrêtera plus. Ce n’est plus le vague désir d’en sortir qui nous obsède, c’est la volonté qui nous guide. » (pages 95-96)

 

« Il faut se percevoir comme un peuple en danger pour organiser la transmission d’une histoire, comme d’un patrimoine, d’une distinction. » (page 106)

 

« Notre couleur parle pour nous, et nous ne savons pas ce qu’elle dit. » (page 106)

 

« L’avantage du dilettantisme, c’est qu’on risque moins de souffrir d’ambition déçue. » (page 116)

 

« Il n’y a que l’expérience pour dissoudre le préjugé. » (page 121)

 

« On ne peut pas mener deux luttes à la fois. » (page 159)

 

« Le passé me revient en même temps qu’il m’échappe. » (page 181)

Ecrire, Lionel Duroy

ecrireUn livre est-il capable de tuer ?

 

Marc, écrivain de son état, écrit une lettre à Curtis, son éditeur depuis vingt ans, avec qui il dialogue sans cesse, pour de vrai ou intérieurement. Quatrième d’une famille de dix enfants, le narrateur a choisi l’écriture comme arme pour se défendre contre son propre passé (a choisi, ou n’a trouvé que, à moins que l’écriture ne l’ait trouvé). Ainsi a-t-il écrit un roman pour décrire ce qu’a été son enfance, l’expliquer et se l’expliquer, s’en défaire, rendre justice à son père, perdant du duel parental, venger ses frères et sœurs aussi, qui ont comme lui souffert. Croit-il : car à l’annonce de la publication future, ses frères et sœurs les uns après les autres le conjurent d’y renoncer. Ce livre, assurent-ils, tuera leurs parents.

 

Le livre est publié, et la famille en fait payer le prix à son auteur. Celui-ci s’emploie ensuite à écrire un roman sur sa compagne qui l’a quitté, afin de comprendre les raisons de cette rupture autant que par désir de faire renaître un peu d’amour des cendres qui seules subsistent et de rester homme. Besoin viscéral d’écrire pour avancer et ne pas devenir fou. Mais ce qui est de l’ordre de la survie pour certain est plus que de l’impudeur pour d’autres – jamais un livre n’est reçu comme on croit qu’il le sera.

 

Que faire de ce que l’on a à exprimer, lorsque c’est une nécessité, une question de vie ou de mort, s’il existe une possibilité même minime que cela nuise à d’autres ? Dans ce court roman en forme de lettre, Lionel Duroy interroge sur le rôle de la littérature pour éclairer ce que l’on peine à saisir de ce qui se passe autour de soi. Ecrire est aussi une réflexion sur les dommages collatéraux de la publication d’un livre. Lui-même a fait les frais de plusieurs procès, et il est aisé d’identifier les romans (réels) dont il est l’auteur dans la bibliographie du Marc qui s’exprime ici.

 

C’est un livre à mettre entre toutes les mains qui écrivent, à donner à lire en particulier à ceux qui font fiction de la réalité – et plus encore de leur réalité.

 

Mais Ecrire est surtout un chant, la complainte magistrale d’un écrivain qui ne peut rien faire d’autre qu’écrire parce qu’il n’y a qu’ainsi qu’il peut essayer de comprendre et de tenir debout, et qui va au bout de sa démarche en donnant ses livres à la publication, quels que soient les risques, parce qu’il n’y a qu’ainsi qu’il peut espérer sauver sa peau.

 

Editions Julliard, 2005, 144 pages, 17,50 euros

 

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Citations choisies :

 

« Rien ne meurt en nous. » (page 11)

 

« La vie nous donne le désir constant de posséder l’autre, mais elle ne nous en offre pas les moyens techniques, vous l’avez certainement remarqué. A la réflexion, c’est une bonne idée, ainsi jusqu’au bout nous courons après ce rêve impossible. » (page 11)

 

« Le prochain livre, s’il y en a un, devra contenir tout ce que je suis. » (page 14)

 

« J’aimerais parvenir à montrer combien nous sommes faits des autres, ceux qu’on ne choisit pas, au début, puis qu’on décide de garder, ou de quitter ; ceux qu’on choisit, plus tard, et aussi ceux que le hasard place en travers de notre chemin. » (page 15)

 

« Les journalistes consacrent une grande partie de leur temps à cela. Ils s’enflamment, ils parlent haut d’honneur et de déshonneur, de vérité et de mensonge, de devoir, d’honnêteté, de faute professionnelle, et l’on s’étonne parfois qu’ils puissent prendre tout cela tellement au sérieux, comme si leur santé mentale en dépendait. C’est à mon sens parce que ce métier est fondé sur une imposture qui les mine secrètement, mais qu’aucun ne se décide à dénoncer : le fameux principe d’objectivité. Il s’apparente un peu à l’infaillibilité pontificale. On sent bien que si l’on commence à le déboulonner, ce principe, c’est tout l’édifice qui risque de se casser la gueule. Alors il faudra admettre que chacun écrit de sa fenêtre, selon ce qu’il a vécu ou n’a pas vécu, ce qu’il a compris ou n’a pas compris, qu’il n’y a plus de vérités, seulement des regards. » (pages 23-24)

 

« Je me mis à écrire de plus en plus vite, submergé par tout ce qui me tombait dessus, comme un type à qui l’on aurait demandé de décharger seul un wagon de marchandises, puis tout le train, puis les cinquante trains à venir. […] Ce qui me portait, c’était la nécessité absolue de sauver notre mémoire, de parvenir à dire ce qui nous était arrivé. » (page 34)

 

« Durant ces vingt années, nous ne nous étions pas donné de plaisir, ou si peu, parce que au fond elle n’était jamais parvenue à me pardonner, mais il ne fallait pas en déduire qu’elle n’avait pas d’aptitude au bonheur. La preuve ! Elle était aussi capable qu’une autre de donner du plaisir, et d’en recevoir, mais pas avec moi. Moi, j’avais fait d’elle une femme amputée, taciturne. C’était ça, le message. Et, pour me le faire entendre, il fallait bien dévoiler certains détails.

Comment n’ai-je pas compris qu’elle me disait tout simplement sa haine pour ces années à demi vécues ? » (pages 43-44)

 

« Il faut ça, la conscience aiguë qu’à un moment toute votre vie tient à un geste, pour commettre ce geste quoi qu’il vous en coûte. » (page 55)

 

« Le chagrin que me provoqua sa liaison me donna presque simultanément l’envie d’écrire sur elle, sur notre rencontre, sur mon éblouissement. D’une certaine façon, pendant qu’elle défaisait notre histoire dans les bras de l’architecte, je m’efforçais, plus ou moins consciemment, d’en sauver l’essentiel dans les dernières pages de mon roman. » (page 58)

 

« Mon livre était dans les librairies, posé sur les tables. L’incroyable s’était donc produit et il ne se passait rien. » (page 68)

 

« L’écriture n’est pas une arme à feu, elle n’est qu’une arme cérébrale, la manifestation la plus élaborée de notre profondeur, de notre richesse, de sorte qu’elle ne peut tuer que ceux qui veulent bien se laisser tuer. » (page 71)

 

« L’écriture appelle une réponse, le dialogue de deux intelligences, de deux mémoires, et je crois que seuls ceux qui refusent de répondre peuvent en être victimes. » (page 71)

 

« J’étais un presque mort continuant d’errer comme par accident dans l’espace familier de gens (mes frères et sœurs, mes parents, Agnès) pour lesquels j’étais complètement morts. » (page 77)

 

« J’espérais retrouver le fil en marchant, mais je n’étais plus dans mon livre. Petit à petit, l’idée se fit jour que je n’allais pas réussir à m’y remettre, comme si toutes les séparations accumulées ces derniers mois avaient cassé mon dernier ressort. J’avais sauvé mon livre, mais le prix à payer avait été tel qu’il n’y en aurait pas d’autres. Alors pourquoi est-ce que je continuais à vivre ? » (pages 81-82)

 

« Qu’est-ce que je n’accomplis pas, en quoi suis-je infidèle à un engagement quelconque lorsque je n’écris plus ? » (page 87)

 

« Je ne me sentais pas la permission d’user de la vie si je ne la mettais pas au propre dans mes grands cahiers à spirale, voilà, comme si je devais payer en pages d’écriture le droit d’aimer, de parler, de manger, de rire. » (page 88)

 

« Il y a un signe infaillible auquel on reconnaît qu’on aime quelqu’un d’amour, c’est quand son visage vous inspire plus de désir physique qu’aucune autre partie de son corps. » (Michel Tournier, (mal) cité page 97)

 

« J’avais pensé qu’en écrivant mon premier roman je sauvais de l’oubli notre histoire commune, or je ne sauvais que ma propre histoire en laquelle aucun de mes frères et sœurs ne se reconnut. C’est une évidence qu’une ou deux années d’écart, dans l’enfance, peut radicalement changer notre perception d’un événement, mais je n’y avais pas pris garde. » (page 111)

 

« Vous n’aviez jamais cessé d’être mon éditeur et c’est avec vous que j’avais continué de parler silencieusement, du soir au matin, vous prêtant des réponses et des commentaires qui m’avaient constamment aidé à réfléchir. Vous étiez beaucoup plus qu’un ami. » (pages 118-119)

 

« Je n’ai jamais pu en relire aucun. Ils m’excitent et m’enfièvrent quand je les écris, bien qu’ayant le nez dans le guidon j’ai parfois la sensation grisante de pédaler dans les étoiles, mais ensuite ils me font honte. J’en ouvre un au hasard, je lis deux ou trois pages, et je voudrais ne jamais l’avoir écrit. Si bien que je le referme aussitôt et que je dois sortir marcher ou me faire un café pour oublier. » (page 119)

 

« J’entrepris immédiatement un roman qui m’était inspiré par ma rupture avec Agnès, par cette année si particulière où elle avait insensiblement introduit son amant entre nous, tout en me demandant de l’attendre, tout en m’assurant qu’elle tenait énormément à moi, je tiens énormément à toi, Marc. J’avais envie de revivre cette année, non pas seulement pour explorer ma souffrance, mais pour avoir tout le loisir de regarder Agnès aller et venir et, au fond, de l’aimer une dernière fois. » (pages 120-121)

 

« Sans en avoir clairement conscience, je confirmais à travers ce livre que l’écriture était à mes yeux le plus sûr moyen de sauver de l’oubli, du néant, certains héros et moments de notre vie. » (pages 121-122)

 

« Au moment d’écrire j’étais comme une fée devant son chaudron, balançant dedans tout ce qui me traversait, inventé ou emprunté, je n’en avais rien à faire, du moment qu’en bouillonnant le brouet donnait à l’oreille la musique que j’avais en tête. » (page 123)

 

« On n’écrit rien si l’on s’interdit de toucher à ce qui peut heurter l’éthique ou la morale. » (pages 125-126)

 

« On peut bien noter des tas de détails du monde réel, il n’en reste pas moins qu’au moment d’écrire on ne retient que ceux qui ont éveillé un écho particulier en nous. » (page 128)

 

« Je n’avais jamais approché Hélène de si près qu’en la faisant aller et venir dans les pages de mon manuscrit. » (page 130)

 

« Si un livre peut tuer, me disais-je, c’est qu’il peut aussi guérir, sauver. » (pages 130-131)

 

« Oui, moi, j’entendais être lu, et je sais bien pourquoi : parce que dès l’âge de dix-huit ans l’écriture m’est apparue comme le meilleur moyen de faire la guerre, de riposter à tous ces gros salauds, allais-je écrire, retrouvant ma colère et les mots de ce temps-là, tous ces gros salauds qui avaient voulu nous anéantir. » (page 133)

 

« À conserver plus longtemps toute cette fureur en moi je serais certainement mort d’un cancer de la vésicule biliaire. » (pages 133-134)

 

« J’ai fait d’emblée de la littérature une affaire personnelle, une affaire de règlements de comptes. » (page 135)

« Faillir être flingué » de Céline Minard, Prix du Style 2013

Faillir être flingué

Le Prix du Style 2013 a récompensé

Faillir être flingué

de

Céline Minard

 

 

Retour en images sur la soirée de remise du prix au Palais de Tokyo, ce mardi 19 novembre.

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Sauras-tu trouver la principale différence entre ces deux photos  du jury entourant la lauréate ?

 

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style www.sachalenormand.com

Pour (re)découvrir les titres de la deuxième sélection, ici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

Pourquoi écrivez-vous, Patrick Goujon ?

Patrick Goujon (c) Valérie Frossard

 

Patrick Goujon est né en 1978.

Il est l’auteur de quatre romans publiés dans la collection blanche de Gallimard : Moi non (2003), Carnet d’absences (2005), Hier dernier (2008) et A l’arrache (2011).

Il écrit également pour la jeunesse (notamment Sous silence, Actes Sud junior, 2011).

Il intervient régulièrement auprès du jeune public en milieu scolaire.

 

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Photo (c) Valérie Frossard

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Pourquoi écrivez-vous ?

La réponse, en ce qui me concerne, change au fil du temps, pour chaque texte. Elle se creuse, change de rail, avance par étapes, et je crois qu’au moment où la question est posée, je ne sais pas pourquoi j’écris, et tant mieux. Les personnages de mes livres, qui sont pour la plupart des écrivants, s’expriment parfois à ce sujet avec un temps d’avance sur moi. Par exemple, l’un dit « j’écris, comme si j’étais éperdument amoureux de quelqu’un sans savoir de qui » ; un autre « Si j’avais dû écrire un livre, ça aurait été pour voir quel livre j’écrirais si j’avais été d’ailleurs. » Après coup, évidemment, je m’aperçois que je peux reprendre ces paroles à mon compte, ainsi que le mystère qui en est le noyau.

 

Au début, quand même, très simplement, l’envie de raconter des histoires. Des images dans la tête, une musique, un rythme pour les dire. Donner à voir, et à entendre, d’une manière qui me ressemble. Une voix qui s’exprime de façon personnelle et donc ‒ c’est à souhaiter mais pas à fabriquer ‒ de façon singulière.

 

Il y a quelques années, alors que je rencontrais une classe, et que je demandais aux élèves « Pourquoi écrire ? », une petite fille a répondu : « Parce qu’on voit des choses, et quand on a l’impression que les autres ne les voient pas, alors on peut écrire pour leur montrer ». Ça aussi, ça me parle. Comme me parle ce qu’écrit Duras dans « Ecrire » : « Ecrire c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait ».

 

Goujon1Après, il y a aussi ce trajet plus complexe de la fiction vers le réel. Vase communiquant aux vertus multiples : combler les vides, corriger des trajectoires, gonfler des silences, prendre une revanche, se réconcilier avec les fantômes… En gros, rendre le quotidien plus vivace (ou plus vivable) et quand ce quotidien est nourri de ça, le réinjecter dans la fiction, et ainsi de suite. La recherche d’un shoot en aller-retour permanent.

Exemple cliché, imagine, tu croises cette personne dans une soirée, dans la rue, dans un train, peu importe, et elle, cette personne, fait soudain vibrer l’univers environnant, le brouhaha des conversations, la bouffe dans les assiettes, la fumée de la cigarette, les gestes… Tu restes là, à ta place, tu n’adresses pas la parole à cette personne et pour finir, tu la perds de vue, tu restes seul avec cette troublante sensation.

Tu rentres chez toi, et tu cherches les mots pour transmettre, et retrouver, ces émotions, avec la plus grande acuité possible. Quête de la première fois. Tu te concentres et tentes de faire renaître le reflet blanc de la lumière sur les olives dans les ramequins apéritif, la gueulante d’une mère penchée sur son gamin qui gesticule, pendant que la personne à l’origine de ton coup de cœur passe la main dans ses cheveux en se regardant dans le miroir de l’autre côté du comptoir, tu remarques une fine cicatrice sous sa frange, son visage mangé par les bouteilles des rayonnages et, dehors, derrière les vitres, les points rouges et flous des clopes sur lesquelles tirent des bouches inconnues. Peut-être même, dans le texte, tu te rapprocheras d’elle et lui adresseras quelques mots.

La fois prochaine, dans le réel, quand surviendra un semblant de coup de cœur, tu t’efforceras d’être encore plus attentif au monde qui t’entoure, l’avaler, le digérer.

Ce qui est à la fois, à vivre, une bénédiction et une malédiction.

 

Dernièrement, cela dit, je me demande surtout pourquoi je n’écris pas. Que peut-on dire qui mérite vraiment d’être dit ? Je doute de plus en plus. Même ici, sur ce blog, pour qui, et pour quoi ?

 

 

 

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Le mot « conseils » me met mal à l’aise. Disons, des « pistes » à explorer, en fonction de chacun ? Je n’ai pas plus de certitudes aujourd’hui, sans doute même moins, que je n’en avais avant la publication de mon premier livre.

Ce qui m’accompagne, dans l’idéal : avoir une confiance totale en ce que l’on fait mais également avancer avec autant de doutes.

Goujon2Croire aux pouvoirs de la « simplicité » et de la fiction. Rester honnête, jusque dans le mensonge.

Il y a aussi cette ligne que je tente de suivre depuis peu : ne pas avoir peur d’explorer de nouveaux territoires, nouvelles méthodes de travail, et ne pas craindre que ces territoires neutralisent le tout premier, celui des premiers élans, et qui, probablement à tort, me parait plus pur et plus juste que n’importe quel autre. C’est compliqué, j’y pense encore.

 

 

 

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Précédent rendez-vous : Hugo Boris

Prochain rendez-vous : …

 

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A l’arrache

Toutes les réponses à « Pourquoi écrivez-vous ? »

A l’arrache, Patrick Goujon

A l'arrachePrésentation de l’éditeur :

« J’avais fumé ma cigarette sur le balcon, tandis que les enfants tuaient le temps, au milieu des feuilles entortillées des tilleuls. Un froid humide gelait les sinus et marquait avec retard le cycle des saisons. Les voix des gamins se mélangeaient leurs chamailleries à propos de qui a dit quoi tapé qui gagné quoi, des récits à dix gorges d’épopées minimales. »

Le narrateur et Fred, deux éducateurs, emmènent en vacances cinq jeunes de banlieue pour quelques jours.

Patrick Goujon donne à sentir la réalité d’une certaine frange de la jeunesse des banlieues. Les vies sont observées au ras du quotidien, sans complaisance ni cruauté.

 

Faire du cheval (ou du double poney). S’entendre raconter au bord du sommeil des histoires fantastiques avec des princes plus ou moins charmants. Oublier, un temps, le quotidien dont la cité est le triste décor. Pour ces deux filles et ces trois garçons en pleine adolescence, ce séjour est une bouffée d’oxygène. Pour Fred et le narrateur, qui les encadrent, c’est un moyen différent de les accompagner, dans cette noble ambition qui est la leur de les empêcher d’échouer, et de semer de ces graines dont on a toujours l’espoir qu’elles germent sans savoir ni quand, ni comment, ni si.

 

Quel enfant une cascade n’a-t-elle jamais fait rêver ? Pour montrer à la petite Fatou de l’exceptionnel plus exceptionnel encore, le narrateur va l’entraîner dans une fugue qui va réveiller des souvenirs.

Car avant d’être un éducateur, le narrateur est un adulte. Un être humain qui essaye de l’être, au moins. Un ancien enfant, en tout cas. Mais, rappelle Fred, « il faut essayer de ne pas confondre les rôles, tout comme il est dangereux de mélanger nos histoires et les leurs. » Celle du narrateur qui s’évertue à sauver les enfants à sa manière (il en existe tant) prend sa source dans cette banlieue qu’il ressent le devoir de ne pas quitter. Une mission. Et au-dessus de lui plane le spectre de Claire, l’amoureuse qui le lui a si souvent reproché, et dont il s’est séparé. « J’ai été eux », se justifie-t-il. On l’avait compris – en même temps qu’on avait saisi sa grande fragilité.

 

PGPatrick Goujon fait le choix de la tendresse plutôt que du jugement, celui de la bienveillance en toute lucidité plutôt que de l’apitoiement. Il livre des tranches de vie plus vraies que nature qui échappent aux clichés, des échanges pleins d’enthousiasme, dans une langue riche d’images et de musicalité qui donne à la banlieue d’autres couleurs.

Donnez-lui un micro et il en fait du slam.

 

Patrick Goujon dit aussi l’admiration dans le regard de l’autre qui donne une telle force – l’admiration du quotidien, l’admiration des petits pas, petits riens faits avec conviction, riens pleins de sens, pas décrocher le Nobel de littérature. Et puis il dit l’admiration qui un jour s’est évaporée, et avec elle les tremblements internes, tout ce qui fait qu’on vibre de la peau de l’autre, partis on ne sait où (mais loin) sans crier gare (et partis à jamais). Cruel mais tellement juste – et inévitable ?

 

A l’arrache est un roman citoyen à fleur de peau, pétri de colère et d’amour ; pour écrire, quoi d’autre ?

 

Gallimard, 2011, 160 pages, 14,10 euros

 

Passages choisis :

 

« Avant de fumer une deuxième cigarette, qui commençait à agir enfin, donnait l’illusion que tout le temps qui compte était à venir. » (page 25)

 

« Fatou tenait Caddie par le cou. Assises dans la piscine, l’eau quasi à hauteur des épaules, elles formaient un deux avec leurs doigts, ou un V, ce sourire de quand on les surprend devant la vitrine de la boulangerie au centre commercial, devant les bonbons, des piécettes dans la poche, elles se tenaient chaleureusement l’une contre l’autre et un instant tout ça était parfaitement ensemble, accordé, les yeux d’enfance ravie, l’explosion des gerbes d’eau, la démultiplication des gouttes et leur tracé graduel sur le noir de la peau. » (pages 41-42)

 

« La lumière se couche aussi sur les parkings. » (page 56)

 

« Si seulement on pouvait troquer la douleur contre la douleur. » (page 70)

 

« Claire me regardait toujours et c’était comme si dans ma vie j’étais en train de changer le monde. » (page 86)

 

« Eminem aura beau être disque de platine et Obama être président, le blanc et le noir ça fera jamais du gris. » (page 126)

 

« C’est pas parce que t’es bon à quelque chose que t’es obligé de le faire. » (page 132)

 

« Quitte-moi, voyage, engage-toi, déconne, écris, va élever des écureuils au Canada, mais par pitié, si t’es en colère, et tu l’es c’est pas imaginable comment, fais-en quelque chose, mets-la quelque part ta colère, recycle-la en quelque chose de bon. » (pages 133-134)

 

« Tu restes là et rien ne se passe, parce que t’auras beau faire des sorties au musée, aider les mômes à faire leurs devoirs, tu changeras pas le monde. Lâche tout et vois ce qui sortirait si tu laissais tout sortir. » (page 134)

 

« Avoir le courage de sa colère » (page 137)

 

« Le plus difficile dans une histoire je me dis, et je suis au bord de m’endormir à cet instant, le plus difficile, pas la première phrase d’un texte à trouver le tout début où ça commence qu’est-ce qu’on en sait le premier cri d’une histoire qu’on tient […]. » (page 147)

 

« quand je mourrai j’emporterai avec moi la synthèse d’un monde qui n’existe plus, une atlantide » (page 150)

 

« […] et elle me fixe, la prof de français, Le plus important c’est qu’il devienne ce qu’il doit et ma mère ne décèle pas, ne sent pas dans mon cœur les éruptions majeures, ce que l’on est parfois une sorte de maladie ça peut, l’amour l’engagement la peur de rater […] » (page 155)

 

« Si on y prend pas garde, en un claquement de doigts, un rien de temps engloutit ce qu’on avait encore de foi, de jeunesse, de raison » (page 157)

Le garçon en pyjama rayé, John Boyne

pyjama rayeL’extrait :

« – Si c’est la campagne, comme tu dis, où sont les animaux ? Si c’était une ferme, il devrait y avoir des vaches, des cochons, des moutons et des chevaux, dit Bruno. Sans oublier des poulets et des canards.

– Et il n’y en a pas, reconnut doucement Gretel.

– Et si on faisait pousser des choses à manger, comme tu le prétends, poursuivit Bruno qui s’amusait comme un fou, alors le sol serait plus joli. Je ne vois pas ce qu’on pourrait faire pousser dans cette poussière.

Gretel regarda à nouveau et acquiesça, car elle n’était pas assez bête pour prétendre avoir raison envers et contre tout quand il était évident que la discussion lui donnait tort.

– Alors, ce n’est pas une ferme, dit-elle.

– Non, approuva Bruno.

– Ce qui signifie que ce n’est pas la campagne.

– Non, dit Bruno.

– Ce qui signifie que nous ne sommes pas dans notre maison de vacances, conclut-elle.

– Je ne crois pas.

Bruno s’assit sur son lit avec l’envie fugace que Gretel vienne le prendre dans ses bras et lui dise que tout irait bien, qu’ils finiraient par aimer cet endroit tôt ou tard et ne voudraient jamais plus revenir à Berlin. Mais Gretel resta à la fenêtre, et, cette fois, elle ne regarda pas les fleurs, ni la bordure, ni le banc avec sa plaque, ni la haute barrière, ni les poteaux télégraphiques en bois, ni les rouleaux de fil de fer barbelé, ni le sol nu au-delà, ni les baraquements, ni les petits bâtiments, ni les nuages de fumée. Elle regarda les gens.

– Qui sont tous ces gens ? demanda-t-elle à voix basse, comme si la question ne s’adressait pas tant à Bruno qu’à quelqu’un d’autre, une personne susceptible de lui apporter une réponse. Et que font-ils là ? » (pages 39-40)

 

Comment faire pour parler de ce roman sans révéler son mystère – et ce qui fait sa puissance ? La quatrième de couverture même s’y refuse, qui indique : « Vous ne trouverez pas ici le résumé de ce livre. On dira simplement qu’il s’agit de l’histoire du jeune Bruno que sa curiosité va mener à une rencontre de l’autre côté d’une étrange barrière. Une de ces barrières qui séparent les hommes et qui ne devraient pas exister. »

 

Le garçon en pyjama rayé est la rencontre de deux garçons de neuf ans dans des circonstances terribles qu’on ne tarde pas à découvrir. Deux garçons dont chacun, persuadé d’être du mauvais côté de la barrière, envie l’autre…

Cet inoubliable roman est publié dans une collection jeunesse, mais il s’adresse à tous, et résonne peut-être même davantage chez le lecteur adulte.

 

 

Traduit de l’anglais par Catherine Gibert

A partir de 12 ans

Folio junior, 2006, 205 pages, 6,45 €

 

 

Des phrases :

 

« Nous n’avons pas le luxe de penser. Certaines personnes prennent toutes les décisions pour nous. » (page 20)

 

« La guerre n’est pas un sujet de conversation. » (page 70)

 

« Où était la différence exactement ? se demandait Bruno. Et qui avait décrété que les uns porteraient un pyjama rayé et les autres un uniforme ? » (page 98)

 

« L’essentiel dans l’exploration est de savoir si la découverte que l’on fait en vaut la peine. Certaines découvertes sont des choses intéressantes qui se trouvent là, simplement, occupées à leurs propres affaires, en attendant d’être découvertes, comme l’Amérique. Et parfois, ce sont des choses qu’il vaudrait mieux laisser à leur place, comme une souris morte derrière un placard. » (page 111)

 

« Il y a beaucoup de garçons de ton côté ? demanda Bruno.

– Des centaines, répondit Schmuel.

Bruno écarquilla les yeux.

– Des centaines ? répéta-t-il stupéfait. C’est affreusement injuste. De mon côté de la barrière, il n’y a personne avec qui jouer. Personne.

– Nous ne jouons pas, dit Schmuel. » (page 125)

 

« Avec un bon costume, tu entres dans ton rôle. » (page 193)

Pourquoi écrivez-vous, Hugo Boris ?

BORIS Hugo

Subject: BORIS Hugo – Copyright: Patrice NORMAND/Opale – Date: 20130307-

 

Hugo Boris est l’auteur de quatre romans : Le Baiser dans la nuque (Belfond, 2005 ; Pocket, 2007), prix Emmanuel-Roblès ; La Délégation norvégienne (Belfond, 2007 ; Pocket, 2009), premier prix littéraire des Hebdos en Région ; Je n’ai pas dansé depuis longtemps (Belfond, 2010 ; Pocket, 2012), prix Amerigo-Vespucci ; Trois grands fauves (Belfond, 2013), sélectionné pour le Prix du Style.

 

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Pourquoi écrivez-vous ?

J’écris par fidélité à mon plaisir de lire.

Boris

Il n’est jamais aussi grand qu’au détour d’une phrase, lorsque je constate que j’ai déjà ressenti ce qu’exprime l’auteur, confusément, d’une autre manière, dans d’autres circonstances, sans être parvenu à mettre de mots dessus, et que c’est là, sous mes yeux, encapsulé dans une phrase.

Je préfère souvent l’image des choses aux choses elles-mêmes.

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Le même que celui que m’avait adressé Michel Tournier quand j’étais allé le rencontrer, adolescent, dans son presbytère de Choisel : « Lire. Beaucoup. »

 

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Précédent rendez-vous : Philippe Jaenada

Prochain rendez-vous : Patrick Goujon

 

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Trois grands fauves

Je n’ai pas dansé depuis longtemps

5 questions à Hugo Boris

Toutes les réponses à « Pourquoi écrivez-vous ? »

[Prix du Style 2013] Trois grands fauves, Hugo Boris

trois-grands-fauvesComme l’année dernière, j’ai le plaisir de lire la sélection du Prix du Style, qui sera remis le 19 novembre prochain au Palais de Tokyo. Six titres figurent sur la deuxième liste et seront ici présentés. Les voici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

 

Présentation de l’éditeur :

Le portrait de trois prédateurs : Danton, Hugo et Churchill. Trois héros qui ont en commun d’avoir été confrontés très tôt à la mort, d’avoir survécu et d’y avoir puisé une force dévorante. Trois survivants qui ont opposé leur monstruosité à la faucheuse.

Trois grands fauves, ou comment défier la mort en trois leçons.

Trois portraits fragmentés et subjectifs, raccourcis saisissants d’une vérité qui échappe aux historiens. Une filiation imaginaire se tisse entre les personnages, dessinant une figure nouvelle. Qu’est-ce qu’un grand homme ? Où est son exception ?

 

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style www.sachalenormand.com

Tous trois ont très jeunes échappé à la mort. Cette expérience a fait d’eux des risque-tout. Quand on sait que la mort est si vite arrivée, on ressent une certaine urgence à vivre. Quand on a regardé la mort les yeux dans les yeux, on prend la vie à bras le corps. Et on ose. Danton, Victor Hugo et Churchill ont osé. Ils n’ont écouté que ce qu’ils avaient en eux pour décider de leur route. C’est ce qui a fait que chacun d’eux est devenu, à sa manière, un grand homme et a marqué l’Histoire.

 

Danton, défiguré dans l’enfance par un  taureau, deviendra un remarquable tribun – mais autant qu’à être acclamé par l’auditoire, il cherchera l’amour des femmes, car sa quête avide sera celle de tous les amours pour lesquels son physique a priori l’handicape.

 

Victor Hugo est ici un ogre dévoreur de petits. De ses quatre enfants, seule une fille survivra – mais elle sera internée pour ne pas périr à son tour. C’est le prix, croit l’écrivain, qu’on lui fait payer pour son insatiable appétit de chair. Il faudra attendre la génération suivante pour qu’arrive un semblant d’apaisement.

 

Trois grands fauves

Winston Churchill, dont les parents se sont d’emblée désintéressés, n’aura de cesse de (leur) prouver qu’il n’est pas le bon à rien qu’ils imaginent. Et puisque la mort qui s’est approchée pendant la guerre n’a pas voulu de lui, il se battra du côté des puissants – et des vainqueurs.

 

L’appétit de vivre est ici décliné de trois façons, avec trois partis pris originaux et un rapprochement littéraire entre ces trois personnages d’exception. Danton, Hugo et Churchill ont plus de points communs qu’il n’y paraît.

 

Trois portraits, sommes de petites histoires qui alimentent la grande, remarquablement écrits. Comme on s’arrange pour trouver dans le monde sa juste place après avoir frôlé la mort, chaque mot ici est exactement où il doit être. Hugo Boris ne cache le respect qu’il a pour ses personnages. Il les juge à peine. Son approche inattendue met en lumière leur part sombre et ravit le lecteur avide de détails et de révélations. Dans la vie comme dans les romans, ce sont leurs défauts qui rendent les personnages attachants.

 

Trois grands fauves est un voyage chez les invulnérables supposés. Aux monuments qui  traversent fièrement les siècles, Hugo Boris injecte une sacrée dose d’humanité – qu’elle soit réelle ou fictionnelle n’a que peu d’importance. Et si les figures mythiques n’étaient finalement que des hommes ? Un triptyque fascinant.

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Belfond, août 2013, 204 pages, 18 euros

 

 

 

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Phrases choisies (Danton) :

 

« La lumière seule fait le paysage. » (page 14)

 

« Il s’éloigne d’un pas de somnambule, en équilibre au bord du gouffre. » (page 24)

 

« La voix est l’organe dont il est le plus fier, celui sur lequel il bâtit son œuvre impalpable. » (page 25)

 

« Les énoncés des autres sont de vulgaires escabeaux au service de sa propre éloquence. » (page 26)

 

« Inventer une société nouvelle est si compliqué, alors qu’il est si facile de satisfaire une bouche ou un sexe ? » (page 30)

 

« Il ne sait pas mourir. » (page 43)

[Prix du Style 2013] Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre

Sacha Lenormand pour le Prix du Style www.sachalenormand.comComme l’année dernière, j’ai le plaisir de lire la sélection du Prix du Style, qui sera remis le 19 novembre prochain au Palais de Tokyo. Six titres figurent sur la deuxième liste et seront ici présentés. Les voici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

 

Présentation de l’éditeur :

« Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d’avantages, même après. »

Sur les ruines du plus grand carnage du XXe siècle, deux rescapés des tranchées, passablement abîmés, prennent leur revanche en réalisant une escroquerie aussi spectaculaire qu’amorale. Des sentiers de la gloire à la subversion de la patrie victorieuse, ils vont découvrir que la France ne plaisante pas avec ses morts…

Fresque d’une rare cruauté, remarquable par son architecture et sa puissance d’évocation, Au revoir là-haut est le grand roman de l’après-guerre de 14, de l’illusion de l’armistice, de l’État qui glorifie ses disparus et se débarrasse de vivants trop encombrants, de l’abomination érigée en vertu.

Dans l’atmosphère crépusculaire des lendemains qui déchantent, peuplée de misérables pantins et de lâches reçus en héros, Pierre Lemaitre compose la grande tragédie de cette génération perdue avec un talent et une maîtrise impressionnants.

 

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style  www.sachalenormand.comFin de la Grande guerre, la der des der qu’ils disaient, carnage au bilan effroyable (des morts par millions, 60 millions d’obus tombés sur Verdun). Albert Maillard et Edouard Péricourt ont survécu. Maillard a été enterré vivant dans un trou d’obus, et Péricourt, fils de grande famille bourgeoise, plutôt du genre à avoir de la chance, l’a sauvé d’une mort certaine. Ce même jour, à la veille de l’Armistice, Péricourt a reçu un éclat d’obus qui lui a arraché toute la partie inférieure du visage.

 

A l’origine de cela, le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle, un homme bien décidé à renouer avec la gloire qu’ont connu ses ancêtres, quitte à tuer ses propres soldats – tous les moyens sont bons pour devenir un héros décoré.

 

Dans cet après-guerre, l’on célèbre tellement les morts que l’on en oublie presque les vivants. L’Etat à décidé de faire bâtir dans chaque village un monument aux morts. Abîmés dehors comme dedans, les deux rescapés montent une escroquerie : ils proposeront aux maires un catalogue de différents modèles de monuments et empocheront l’acompte avant de disparaître.

 

Pendant ce temps, Aulnay-Pradelle, qui a épousé la fortunée sœur d’Edouard, se spécialise dans le rapatriement des corps enterrés sur les champs de batailles vers de grandes nécropoles, dignes sépultures sur lesquelles les familles pourront se recueillir. Moyennant le graissage de pattes de fonctionnaires et autres décideurs politiques, il s’autorisera les combinaisons inscriptions/contenus des cercueils les plus aléatoires et les économies en tous genres.

 

« Le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants. »

 

Pierre Lemaitre vient du polar ; à en juger par le nombre des récompenses qu’il a obtenues, il excelle dans le genre. En se basant sur le scandale des exhumations révélé en 1922, il fait une entrée fracassante en littérature blanche : Au revoir là-haut, roman fascinant, efficace, très accessible – populaire, dit-on –  et plein de rebondissements, a été couronné ce lundi par le prix Goncourt 2013.

 

« A la guerre, on veut des morts franches, héroïques et définitives, c’est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu’au fond, on ne les aime pas. »

 

Albin Michel, août 2013, 576 pages, 22,50 euros

 

 

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