Toute la noirceur du monde, Pierre Mérot

9782081312739_TouteLaNoirceurDuMonde_cv.inddPrésentation de l’éditeur :

Un soir d’avril, Jean Valmore, enseignant désabusé et écrivain de romans noirs non publiés, bascule : il prend sa carte au Front national et se met à côtoyer un groupuscule d’extrême droite. S’apprêtant à endosser « toute la noirceur du monde » et à assouvir ses rêves criminels, il raconte ses dernières semaines, une plongée froide et démente, cynique et comique dans la folie meurtrière. Dans ce roman, on assiste à la montée en puissance d’une violence qui semble presque irréelle à mesure que progresse la folie du personnage. Jean Valmore « tire » sur tout et tout le monde : un monde envahi par la mollesse et la médiocrité, la féminité, l’enseignement, les étrangers. Pierre Mérot met ainsi en scène la noirceur qui habite nos sociétés tentées par l’extrémisme et gagnées par le mépris et la haine de l’autre. Ce faisant, il nous tend, avec la férocité et l’humour noir dont il est coutumier, le miroir ignoble de ce que l’on se refuse souvent à voir.

Pierre Mérot a été révélé au grand public avec Mammifères (Flammarion, Prix de Flore 2003). Il est l’auteur de huit romans dont Arkansas et Kennedy Junior (Robert Laffont 2008 et 2010).

 

 

Jean Valmore est un anti-héros contemporain. Un homme discret qui « ne supporte pas les explications, [est] mal à l’aise dans les dialogues. Et, bien sûr, les autres [lui] importent peu ».

Un soir, dans un bar, il professe intérieurement : « J’endosserai toute la noirceur du monde. » Dans la journée, il a reçu une réponse de la présidente du parti d’extrême droite à qui il a écrit. Ce soir-là, pour la première fois il va casser du moins blanc que lui. Après les coups vient l’apaisement – « Je me suis senti absous et, comment dire, paisiblement français. » ; et après l’apaisement, encore mieux : la jouissance. Quand il lâche le corps de l’homme, il ressent « un orgasme interrompu ».

Ainsi Jean Valmore a réveillé le tueur qui sommeillait en lui. Le pire est à venir…

 

Ce roman a fait parler de lui bien avant d’être imprimé. Programmé chez Gallimard puis chez Stock, il a, après le décès du meilleur des éditeurs de France et la « démission contrainte » d’un autre qui n’était pas le moins mauvais, été publié par Flammarion.

Sur le bandeau qui orne la couverture, Le retour des chasseurs de Brueghel l’Ancien. La folie criminelle n’est pas une nouveauté mais on en fait volontiers un phénomène de société. Mérot s’emploie ici à analyser l’évolution d’un professeur qui devient tueur. Un cas d’école rapporté avec cynisme et humour. La noirceur ici est moins subie que choisie, et elle est maîtrisée autant que mise en scène.

Entre son obsession ethnique et les promesses avinées de camaraderie de comptoir dans lesquelles il se berce, Valmore se laisse gagner par la haine ; l’extrémisme sera sa solution.

 

Ce roman n’est pas le brûlot qu’on attendait – il ne contient en tout cas rien qui justifie la censure dont il a deux fois de suite fait l’objet. C’est un roman du mal-être ambiant, certes, aux accents houellebecquiens, écrit avec une plume trempée dans l’amertume, qui étudie à la loupe les rouages menant à la violence et aux assassinats ; c’est aussi le portrait (désabusé ou lucide ?) d’un environnement scolaire où l’insulte et le mépris constituent le principal langage. Un texte au pessimisme brillamment mis en mots.

 

Toute la noirceur du monde est peut-être moins un roman sur l’extrémisme ou les pulsions de violence à cibles ethniques qu’un tableau de l’immense solitude de l’homme en société et de sa misère sexuelle qui mènent à toutes les folies. Un tableau très noir, évidemment.

 

Flammarion, septembre 2013, 240 pages, 18 €

 

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Toute la rentrée littéraire 2013

 

Phrases choisies :

 

pieter_brueghel_heimkehr_der_jaeger_1010967« J’étais fatigué, énervé, comme beaucoup d’élèves de la classe atrocement inculte devant laquelle j’officiais, une terminal technologique, une STG pour être précis, autrement dit, dans l’ensemble, un ramassis de pétasses et de paresseux gavés de séries américaines, de téléréalité, de SMS, de chewing-gums et de Coran, incapables de distinguer un point d’une virgule, le XVè siècle du XXè, écrivant « jété » pour « j’étais », et ainsi de suite. » (pages 22-23)

 

« J’ignore si vous êtes comme moi, mais je n’arrive jamais à formuler les bonnes choses au bon moment. En général, plus tard, j’y repense et je calcule que j’aurais dû dire ça, et ça, ou encore ça, mais c’est toujours trop tard et, au fond, je l’ai dit et c’est sans doute ce que je pouvais dire à ce moment-là, la vie n’est pas un texte, les dialogues bien pesés et illusionnants, ça n’existe qu’au théâtre, dans les romans, etc. » (page 61)

 

« Quand il n’est pas vulgaire, le journaliste sportif est un littéraire contrarié. » (page 75)

 

« Je me suis demandé si je n’allais pas me flinguer, là, maintenant. Mais j’ai pensé ceci : avoir été mis au monde, être né homme plutôt qu’araignée ou cafard, statistiquement, c’est une chance – même si le mot ne convient absolument pas – sur je ne sais combien de milliards de milliards, alors il faut vivre cette absurdité jusqu’au bout, juste pour voir. » (page 94)

 

« Le Christ annonçait le Royaume, mais c’est l’Eglise qui est venue. » (Alfred Loisy, cité p. 100)

 

« J’ai pensé : « Ma pauvre mère, tu as eu la guerre, l’imposant et banal privilège de la guerre, les rationnements, les bottes allemandes, les bombardements alliés, mais moi j’évolue dans une époque plus dangereuse que la tienne. » » (page 107)

 

« J’ai bouffé deux somnifères. Je voulais juste dormir d’un sommeil sans rien. Un sommeil majuscule doté d’une main, laquelle aurait simplement barré d’un trait douze heures de ma vie. Et j’aimerais ajouter ceci : vous, de quelle poche, par quel tour de passe-passe sortez-vous votre bonheur ? » (page 145)

 

« Ce que je sais tient en une phrase : je ne suis pas heureux. » (page 147)

 

« Qu’aurais-je à dire à un jury, pour ma défense, s’il le fallait ? L’amour, je répondrais – l’amour, en définitive. » (page 156)

 

« Je suis juste venu sur la Terre – hélas, je m’en aperçois seulement aujourd’hui – pour mettre un peu d’ambiance. (page 224)

 

« Il n’y a rien de plus irritant qu’un être humain. » (page 224)

 

« Un paysage répétitif, immuable, quelque chose qui paisiblement rappelle qu’il n’y a aucune réponse, seulement de la présence et un temps limité pour en jouir ou n’en pas jouir. » (page 228)

Q (Confessions érotiques), Pierre Bisiou

QPrésentation de l’éditeur :

C’est une insulte et un mot doux. Ad libido.

Une partie de fesses, menée à fond de train.

Un totem sans tabou.

Vibrant éloge de la sodomie, Q alterne professions de foi et scènes de la vie conjugale, tour à tour comique, langoureux, éruptif. Un constant souci de la langue soutient une plume alerte, de haute tenue, sans considération aucune pour l’horizontal et le bienséant. Libertin sans emprunt, chic et cash, Pierre Bisiou entre joliment en littérature par la porte étroite.

À dévorer, séance tenante.

 

 

A sa parution en grand format, ce livre s’appelait Enculée. Q (Confessions érotiques) est plus aisé à nommer dans les dîners.

 

Alternant le descriptif et l’imagé, Pierre Bisiou met en lumière une pratique sexuelle qui, en fonction des époques et des états, a été (est) considérée comme déviante et intellectualise un acte qui ne l’a pas souvent été.

 

Au-delà de son seul objet, ce premier roman raconte une histoire personnelle et interroge sur nos rapports amoureux. Ce qui naît entre deux êtres. Ce qui se joue entre deux corps. Ce que le sexe a de mystérieux. Comment l’intime partagé peut dépasser ce que chacun en attend.

 

C’est croustillant et tendre, cru et sirupeux, romanesque et juste.

Surtout, inattendu.

 

Pocket, 2011 (et Stock, 2008), 128 pages, 6,10 euros

 

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Tous les premiers romans

 

 

Quelques phrases :

 

« Le genre de pratique telle qu’une fois sur la route elle est sans lendemain. » (page 16)

 

« Tes yeux qui se ferment sont des portes qui s’ouvrent. » (page 13)

 

« C’est qu’il est fascinant, ton sexe de jeune fille. Tu vas vraiment pisser avec ça plusieurs fois par jour ? Je peux à peine y croire. Pour moi c’est un appareil, une civilisation, l’entrée d’un monde. » (page 35)

 

« En façon d’amour, l’essentiel est l’accord complice entre les amants, quelques répétitions, et le goût des voyages. » (page 39)

 

« Qui jouit oublie. Mais jouit. » (page 51)

 

« Le plaisir est si précaire et le sexe si rare. » (page 53)

 

« Il faut du temps pour appréhender son corps ; nous aurons fait cette part de route ensemble. » (page 54)

 

« J’ai la pleine conscience que plus nous évoluons vers le fantasme plus je creuse un fossé entre nous. » (page 57)

 

« Crois-tu que je sois normale ? Tu sais je crois que je ne suis pas normale. Ce n’est pas sain d’aimer autant faire l’amour comme ça. J’aime ça plus encore que par la voie normale. C’est pas normal, dis ? » (page 65)

Le Mog, magazine blog de la culture qui vous fait du bien

Le MogLe Mog existe depuis début octobre. C’est un joyeux pèle-mêle de rubriques fort diverses : de la fiction (ou presque), avec les Nouvelles du lundi (un regard décalé sur le quotidien) et les Prêts-à-poster (des courriers un peu timbrés qui font vivre une famille comme les autres… en pire) ; des chroniques autour de la musique (aMuze), du bien être au quotidien (Mogthérapie) et de l’étonnante vie des objets (La vie des choses) ; des découvertes, avec les rubriques Bookclub (qui dépoussière la bibliothèque), Moteur ! (autour du court métrage), Objectif (autour de la photographie), Bulles (autour de la bande dessinée) et le Mog des blogs (pépites du web).

 

Le tout animé par une équipe de choc composée de passionnés spécialistes et multicartes : Marie-Florence Gros, écrivain et parolière, Caroline Vermalle, écrivain, Cyril Delettre, photographe, Jean-Marie Leau, musicien, Noël Esnault, libraire, Michel Roudillon, expert en objets d’art, et moi-même.

 

Si vous ne connaissez pas encore Le Mog, réjouissez-vous : vous tenez là votre cadeau de Noël avant l’heure (en toute impartialité s’entend).

 

Le Mog - CopieLe Mog, c’est un billet chaque jour de la semaine. Pour ne pas manquer ces cinq occasions hebdomadaires de vous faire du bien, souscrivez au Mog : les bonnes nouvelles arriveront directement dans votre boîte à lettre.

Vous ne méritez pas de vous le refuser !

 

http://lemogmag.fr/

La page Facebook du Mog

Les Contes d’Hans Christian Andersen

les-contes-de-hans-christian-andersen-noel-daniel-9783836526777« Une toupie et une balle se trouvaient l’une à côté de l’autre dans une boîte à jouets. « Pourquoi, dit la toupie, ne pas nous fiancer, puisque nous devons passer notre vie ensemble ? » Mais la balle, qui était recouverte d’un beau maroquin et qui n’était pas moins fière qu’une demoiselle de haute volée, ne prit pas la peine de répondre. » (Un couple d’amoureux, page 196)

 

Les contes du « trésor national » danois ne vieillissent pas et en disent plus qu’il n’y paraît sur la société. Vingt-trois contes parmi les plus célèbres de l’inventeur du genre se côtoient dans cette superbe édition qui s’adresse à tous.

 

Lire mon article complet sur MyBoox.

 

Avec sa reliure en tissu et sa couverture aux caractères dorés, ce beau livre à mi-chemin entre l’album jeunesse et l’ouvrage d’art est un parfait écrin pour ces contes d’une grande modernité. On n’est pas loin du cadeau idéal.

 

Les contes de Hans Christian Andersen, édités par Noel Daniel, Taschen, octobre 2013, 320 pages, 29,99 €

 

 

018-289_fairy_tales_of_andersen.indd

va_fairytales_andersen_022-023 - Copie

va_fairytales_andersen_274-275 - Copie

 

 

Quelques idées pour Noël

Noël rouge

Noël approche et évidemment, je ne saurais vous conseiller meilleurs cadeaux que des livres.

.

Gros romans ou affaires d’amour, réflexions sur notre temps ou ouvrages tous publics, voici quelques idées à (re) découvrir ici :

.

 

Vertiges1-184x300.

Trois gros romans

Vertiges de Lionel Duroy (480 pages, 21 €)

Une année qui commence bien de Dominique Noguez (400 pages, 20 €)

L’invention de nos vies de Karine Tuil (496 pages, 20,90 €)

.

.

.

arrete-arete-184x300

Trois fois l’amour

Tout cela n’a rien à voir avec moi de Monica Sabolo (156 pages, 19 €)

Parce que tu me plais de Fabien Prade (128 pages, 14 €)

Arrête arrête de Serge Bramly (128 pages, 12,90 €)

 

.

.

parce-que-tu-me-plais-184x300Trois points de vue sur la place de l’écriture (mais pas que) dans l’existence

Instinct primaire de Pia Petersen (112 pages, 8,50 €)

La vie critique d’Arnaud Viviant (188 pages, 17,50 €)

Ecrire de Lionel Duroy (144 pages, 17,50 €)

.

.

.

chambre-2-209x300Trois romans français qui sortent des sentiers battus

Chambre 2 de Julie Bonnie (188 pages, 17,50 €)

A l’arrache de Patrick Goujon (160 pages, 14,10 €)

La vie qu’on voulait de Pierre Ducrozet (248 pages, 17,90 €)

.

.

Trois livres tous publics

pyjama-raye-208x300

Le hit parade des chansons qu’on déteste de Claudine Desmarteau (40 pages, 15,50 €)

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman (24 pages, 4,10 €)

Le garçon en pyjama rayé de John Boyne (205 pages, 6,45 €)

 

 

Joyeux préparatifs !

Pourquoi écrivez-vous, Pierre Ducrozet ?

Photo-Pierre-Ducrozet

 

Pierre Ducrozet est né en 1982 à Lyon.

Il est traducteur et journaliste.

Son premier roman, Requiem pour Lola rouge, paru en 2010 chez Grasset, a remporté le prix de la Vocation 2011.

Son deuxième roman, La vie qu’on voulait, est paru en avril 2013.

 

.

 

.

.

Pourquoi écrivez-vous ?

J’écris (enfin, j’essaie) dans l’espoir (illusoire) d’être plus libre (enfin, un peu).

J’écris pour descendre (en moi) et voir ce qu’il y a (pas grand-chose).

Ducrozet1

J’écris parce que je suis un imbécile quand je ne le fais pas, et que je le suis peut-être un peu moins quand je m’y mets – ou alors plus encore, mais avec de la tenue.

J’écris pour pouvoir enfin me taire.

 

Parce que c’est la manière que j’ai trouvé de rester cet enfant caché dans une armoire, et qui tremble de joie d’être découvert / pour être seul, enfin / dans l’espoir, là aussi illusoire, d’être peut-être moins terrorisé par ce truc noir gluant qui m’apparaît la nuit / parce que j’ai eu le malheur de lire un jour Céline, Cendrars, Kerouac, Miller, Cortázar, et que dès lors j’étais foutu.

J’écris parce que je n’ai rien à dire / parce que je ne sais pas dessiner un crachat / parce que j’aime bien être assis et regarder le soleil tomber de ma fenêtre.

Alors du coup j’écris.

 

 

 

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Ducrozet2L’apprenti-écrivain, c’est moi, donc il faudrait que je me donne à moi-même des conseils, ce qui est délicat. Je lui/me dirais de travailler encore un peu plus, feignant. Je lui/me dirais d’être patient, qu’il faut sans doute beaucoup de temps et de travail pour un écrire un seul bon livre. Il me dirait qu’il déteste ça, la patience. Je lui dirais qu’il n’a pas le choix. Je lui dirais que c’est long, aride et solitaire, cette histoire-là. Il me dirait si tu crois que tu m’apprends quelque chose. Je lui dirais ben fous le camp alors, et reviens avec quelque chose. Il serait déjà parti.

 

 

 

.

Précédent rendez-vous : Patrick Goujon

Prochain rendez-vous : …

 

A lire aussi sur Sophielit :

La vie qu’on voulait

Toutes les réponses à « Pourquoi écrivez-vous ? »

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Stig Dagerman

dagermanPrésentation de l’éditeur :

Depuis la découverte, en 1981, de ce texte où Stig Dagerman, avant de sombrer dans le silence et de se donner la mort, fait une ultime démonstration des pouvoirs secrètement accordés à son écriture, le succès ne s’est jamais démenti. On peut donc, aujourd’hui, à l’occasion d’une nouvelle édition de ce « testament », parler d’un véritable classique, un de ces écrits brefs dont le temps a cristallisé la transparence et l’inoubliable éclat.

 

Ecrit en 1952, deux ans avant que son auteur ne se suicide, ce texte évoque les faiblesses qui nous font hommes, nos limites, notre finitude et le désespoir qui peut découler de leur conscience. Même entouré, l’on est seul alors autant devenir soi pour donner tout son sens au mot vivre.

Ce que Stig Dagerman a parfaitement compris, il n’aura pas réussi à le mettre en pratique, et c’est ce qui rend ce sublime texte, où tout, véritablement tout est d’une infinie justesse, bouleversant et déchirant.

 

Celle qui m’a offert ce petit livre est elle aussi en quête de consolation. Je lui souhaite de la trouver dans des bras aimants ou dans les lignes de tout ce qui reste à écrire.

Ici, ça va mieux.

Merci.

 

traduit du suédois par Philippe BOUQUET

Actes Sud, 1981, 24 pages, 4,10 €

 

A lire aussi sur Sophielit :

Le petit livre des gros câlins, Kathleen Keating

 

Quatre extraits :

 

« Comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.

Qu’ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur. » (page 12)

 

« La liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l’indépendance. » (page 16)

 

« Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j’aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? » (page 18)

 

« Tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. » (page 21)

 

 

 

Instinct primaire, Pia Petersen

Instinct primairePourquoi la femme serait-elle une moitié d’elle-même lorsqu’elle fait le choix de n’avoir ni conjoint ni enfants ? Pia Petersen donne sa vision, inhabituelle mais salvatrice, de la condition féminine dans Instinct primaire, un livre sur la liberté comme mode de vie et sur la difficulté de son acceptation par une société que rien ne rassure tant que les sentiers bien balisés.

 

J’ai dit sur My Boox tout le bien que je pensais du roman de Pia Petersen paru en octobre dernier (NiL, collection Les Affranchis, 112 pages, 8,50 € – voir aussi la présentation sur le site de l’éditeur).

Ci-dessous, en complément, un florilège de morceaux choisis.

 

 

« Il est grand temps que la femme arrive au stade de l’être humain, au lieu d’être toujours coincée dans ses instincts primaires. » (pages 58-59)

 

« Ce droit de propriété, induit et bétonné par le contrat de mariage où l’on appartient entièrement à quelqu’un, où l’on est dépossédé de soi et de sa liberté élémentaire. » (page 24)

 

« Si cette institution n’est plus sacrée mais dépassée depuis un bout de temps pourquoi continuer à célébrer ce lien, en punissant ceux qui n’y accèdent pas, entre autre par des désavantages fiscaux ? » (page 30)

 

« Notre itinéraire nous change, on vit une métamorphose permanente, on n’est jamais vraiment le même, alors comment peut-on s’établir dans un lien, soutenu par un contrat ? » (page 30)

 

« Depuis mon enfance, on m’a raconté qu’une femme doit désirer se marier, elle doit vouloir des enfants et si ce n’est pas le cas, elle n’est pas normale, une vraie femme cherche l’homme avec qui construire le nid, un homme prêt à s’engager jusqu’au bout, ce bout étant la construction de la famille et accessoirement, elle peut viser une carrière mais toujours accessoirement, l’enfantement étant le but final. » (page 39)

 

« Tu as la conviction de t’y connaître en matière de femmes. Apparemment tu ignorais que je ne suis pas une femme en général. » (page 38)

 

« Etre amoureux est un état généreux. Pourquoi se priver de cela ? » (page 42)

 

« Le mariage, c’est signer un contrat dans lequel il est stipulé qu’il ne faut plus jamais tomber amoureux de quelqu’un d’autre. Est-ce que l’on a si peur de perdre l’autre que l’on soit obligé de lui mettre un contrat autour du cou ? Jamais je ne me suis imaginée t’enchaîner à moi par peur de te perdre. Pourquoi te contraindrais-je à rester avec moi si tu ne le veux pas ? Je ne veux pas d’un homme qui resterait par devoir. » (page 45)

 

« En guise d’excuse j’ai tenté de m’expliquer, j’ai dit que c’était un choix, j’avais décidé de ne jamais avoir d’enfants et pas de mari non plus, que je voulais mener mon existence autrement, j’étais un écrivain et j’aimais ma vie, vraiment, je n’avais jamais regretté ma décision. » (page 52)

 

« Etre épanouie sans être mère, sans avoir d’enfants, réveille presque toujours une agressivité qui ne dit pas franchement son nom. » (page 55)

 

« Je les observais et cherchais leur épanouissement mais je ne le voyais pas, elles avaient toutes les cernes marqués par tout ce qu’elles n’avaient pas pu faire et qu’elles devaient refouler à tout jamais. » (page 58)

 

« Ce qui est terrible, c’est qu’on a beau dire que le regard des autres ne compte pas, on ne peut s’y soustraire, on le sent sur soi et ce regard nous enferme dans une vision du monde si étroite qu’on a du mal à respirer. » (page 59)

 

« On ne décide pas qui on aime, ni quand. On décide seulement d’y aller ou pas et pourquoi se refuser quelque chose d’aussi essentiel que l’amour ? Il est hors de question de vivre avec des regrets rien que pour rassurer des gens qui n’ont pas le culot de vivre. » (pages 62-63)

 

« Ma liberté était une épine dans leur pied, intolérable, elle les forçait à s’observer pour découvrir qu’elles auraient pu faire autrement, choisir leur propre vie en refusant les dogmes que des exigences sociétales leur imposaient et qu’elles avaient acceptées. Je représentais pour ces femmes un autre aperçu de ce que pouvait être la vie et en cela j’étais une agression. » (page 64)

 

« Peut-être que la femme a l’homme qu’elle mérite ? » (page 74)

 

« On se définit par notre capacité à aller au-delà de notre nature première pour nous créer autrement. » (page 76)

 

« En tant qu’homme, tu te définis par tes actes, plus que par ta paternité. Tu trouves cela normal et ça doit l’être. » (page 76)

 

« Toutes les femmes n’ont pas l’instinct maternel mais elles ont toutes une amie qui dit tu vas le regretter un jour. » (page 77)

 

« C’était plus compliqué pour moi que pour toi. Etre enceinte allait changer totalement mon métabolisme, ça me paraissait évident et je ne voulais pas de ce changement-là ni de ce lien qui naîtrait entre moi et l’enfant. Toi, tu le voulais mais ce n’est pas toi qui aurais subi ce bouleversement, ce n’est pas toi qui aurais eu ce lien qui à mon avis est plus fort que tout. C’était facile pour toi de vouloir un enfant. Tu aurais continué à être qui tu étais. Pour moi, ce n’était pas pareil puisque je l’aurais porté dans ma chair. Si je choisissais d’être mère, je choisissais aussi d’abandonner ma vie. » (page 79)

 

« Et tu me dis qu’il faut enfanter ? Avec tout ce qui est à faire, à penser, à découvrir ? » (page 83)

 

« On n’est pas lié qu’à notre famille, ne vivant que pour soi, on est aussi une part de l’universel. » (page 86)

 

« Ressasser les anciens dossiers ne permet pas d’en ouvrir de nouveaux. » (page 89)

 

« Les gens dans leur bon droit sont dangereux. » (page 92)

 

« Je ne supporte plus d’être limitée à la maternité. C’est aussi ma liberté d’écrivain qui est en jeu. » (page 98)

 

« La femme devrait penser plus avec son cerveau qu’avec son utérus. » (page 102)

 

« Tu te souviens de ce que tu m’avais dit à propos de la trace, que sans enfant je ne laisserais pas de trace derrière moi ? D’abord j’en laisse une puisque j’écris des livres et d’ailleurs, qui a dit qu’il fallait impérativement laisser une trace ? » (page 105)

Hit parade des chansons qu’on déteste, Claudine Desmarteau

hit-parade-des-chansons-qu-on-deteste-de-claudine-desmarteau-924197032_MLOn a tous dans le cœur… une chanson qu’on déteste. Plusieurs même. De ces titres incontournables, entendus et entendus encore, mais définitivement associés à de mauvais souvenirs.

 

Claudine Desmarteau en a sélectionné 19. En quelques mots bien sentis et une situation chaque fois croquée avec ironie, elle nous présente son album de ces tubes pop insupportables – les siens, mais aussi les nôtres. Car nous aussi, on a fait semblant de s’amuser avec des gens qui nous emmerdaient sur « Alexandrie, Alexandra » ; nous aussi, on a subi Pascal Obispo s’assumant « Fan » au rayon charcuterie d’un hypermarché hyper glauque ; nous aussi, on a vomi pendant que PaAlexandrie-claudine-desmarteautrick Hernandez répétait «Born, born to be alive ».

 

C’est le meilleur du pire et c’est hilarant.

 

On pourra même compléter la liste…

(cliquer sur les images pour les agrandir)

 

 

http://www.desmarteau.fr/

 

Editions Sarbacane, 2012, 40 pages, 15,50 €

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Troubles, Claudine Desmarteau

 

 

fan-claudine-desmarteauBorn to be alive-claudine-desmarteau

La vie qu’on voulait, Pierre Ducrozet

Présentation de l’éditeur :

Le corps de Manel repose inanimé sur les berges de la Seine. Que s’est-il passé ? Lou, près de lui, repousse les images que ce fantôme a réveillées, celles d’une amitié enterrée. Ils étaient cinq. Ils avaient 20 ans en l’an 2000. Ils espéraient une vie intense. Ils sont paris à Berlin pour fouiller la nuit, la route, la musique. Les années ont passé. Dix ans plus tard, ils essaient de recoller les morceaux de leurs rêves et de se réconcilier avec le monde.

La vie qu'on voulaitS’ils se sont arrêtés au milieu du chemin, Manel, lui, est allé jusqu’au bout. Son retour va tout chambouler. Entre Paris, Berlin, Londres et Barcelone, ils se lancent dans une cavale folle à la recherche de tout ce qui les portait.

Dans une prose rythmée et imagée, Pierre Ducrozet raconte le coup de sang d’une jeunesse européenne qui voulait une vie en forme de grenade et s’est retrouvé, un matin, des éclats entre les mains.

 

Ils se prénomment Théo, Éva, Lou, Manel, Camille. Trois garçons et deux filles. Parmi eux un frère et une sœur. Ils sont d’une « génération grise », vingt ans à la fin du siècle, « tous noyés dans la masse opaque » alors qu’ils ne rêvaient que du contraire – trouver leur place dans l’existence. Poussés en milieu urbain, ce sont (comme moi) des marcheurs compulsifs, qui arpentent le bitume pour sans doute retrouver leur propre trace. Parmi eux, tête de groupe s’il en est, figure de proue ou leader même quand il brille par son absence, Manel. « J’ai vingt-huit ans, rien derrière, rien devant. Absurde. Parfait. » Manel est un écorché vif. La vie comme combat. Ou comme partie d’échecs : manger plutôt que/avant d’être mangé. Un écorché vif ou un idéaliste, un passionné, un kamikaze qui élimine pour rester vivant. Et qui se demande « pourquoi rien ne change alors [qu’il est] déjà mort cent fois ». Manel autour de qui la petite troupe se sépare et se reforme sans cesse, les amis désormais presque trentenaires questionnant leurs parcours avec un impossible recul – mais un vrai désenchantement.

 

Les jeux sont-ils faits dès le début de la partie, ou le joueur a-t-il la possibilité d’agir comme il l’entend ? Pierre Ducrozet interroge sur le destin et la capacité de chacun à faire de sa vie ce qu’il veut. Faire coïncider son présent et ses rêves d’avant l’apprentissage de la réalité. La vie qu’on a ressemble rarement à la vie qu’on voulait, mais est-elle moins bien pour autant ? Le renoncement signe-t-il nécessairement la fin du jeu ? Et comment survit-on à la désillusion ?

 

Ce deuxième roman de Pierre Ducrozet emporte comme un tourbillon. Les pages se tournent au rythme des humeurs des protagonistes, langueurs ou coups de sang, diatribes ou plages d’excitation, tandis que se dessine en fil rouge cet espoir dont on se persuade qu’il ne pourra disparaître totalement – sinon, à quoi bon ? L’écriture est nerveuse et changeante. Seule son aptitude à happer le lecteur reste constante. Et ces cinq personnages, sait-on vraiment qui ils sont ? Ducrozet en donne une vision volontairement partielle, partiale. Pourtant, très vite grandit la conviction qu’on les connaît. En tout cas moi, je les connais, ô combien…

 

La vie qu’on voulait est le roman d’une génération qui n’arrive pas à abandonner tout à fait ses idéaux et tente de s’accommoder à sa façon d’un monde dans lequel elle ne se reconnaît pas.

Cette génération, c’est la mienne.

Ce roman n’aura pas raté sa cible.

 

Grasset, avril 2013, 248 pages, 17,90 €

 

Morceaux choisis :

 

« On n’est réellement prêt qu’un jour sur cent à bousculer l’ordre des choses. » (page 13)

 

« Elle aime de plus en plus les choses simples. Avant, elle s’en souvient, elle aimait les excès, les délires, les nuances, mais elle s’est lassée, ça ne mène à rien sinon à un vide du cœur plus grand encore. » (page 25)

 

« Vingt-six ans, c’est tard pour commencer à vivre. » (page 27)

 

« On part en Malaisie comme on va au Monoprix, le monde est si petit qu’on en touche les bords. » (page 31)

 

« Elle s’ennuie peut-être parfois, mais c’est une taxe obligatoire sur la vie. » (page 49)

 

« Avant, elle s’en souvient, elle aurait voulu faire de sa vie une toile de Pollock, un truc explosif noir brillant, mais elle n’en est plus sûre à présent. Il y a de la beauté aussi à n’attendre rien, à se contenter d’un souffle par la fenêtre, les pieds sur le rebord. » (page 51)

 

« La réalité est une traînée de seize ans qui se laisse désirer avant de s’enfuir par la porte de derrière. » (page 55)

 

« Le train est toujours une possibilité, qui est là, à côté, si jamais. » (page 68)

 

« Tous ayant claqué la porte, il la claqua à son tour et partit jouer ailleurs. La fin d’une certaine innocence aurait pu déboucher sur l’âge adulte, elle l’engagea finalement plus avant dans sa voie. Il décida de persévérer vers l’oiseau rare. Grandir, ce sera ça. » (page 107)

 

la vie qu'on« – C’est décidé, je vais me remettre à la solution universelle. Je vais travailler.

Elle rit.

– Souviens-toi.

Elle lui rafraîchit la mémoire, et alors oui, ça lui revient : ses boulots d’intérimaire, ses passages à la caisse, à l’usine de saucisses, rayon emballage, le plastique bien droit et hop on enfourne, et puis ses deux années d’études poussives, sociologie non finalement histoire, bon Dieu les bancs claquent quand on les referme, la fille de la cafétéria est plus excitante qu’Himmler, un café, oui, le quatrième – une licence quand même, à l’usure et puis (sonnez les cloches) ce fut l’heure glorieuse des stages, bibliothèque, association culturelle, organismes régionaux, gestion des fonds publics et des pochettes cartonnées, les chambres étroites et le chauffe-eau qui siffle – et puis un stage avait débouché sur un CDD de trois mois, miracle, ennui, conversation de couloirs avec collègues fascinants, s’asseoir sur une chaise, se lever, s’asseoir à nouveau, s’allonger, et entre les stations des dossiers à classer, des choses à écrire dessus, des rapports à rédiger, une vie à remplir. Il avait finalement choisi de la dégonfler lentement comme un ballon d’anniversaire, de CDD en RMI, puis RSA, des initiales et quelques ronds pour tenir le coup. Et c’est tout.

– Bon, d’accord, on est une génération blablabla, le travail nous emmerde, et de toute façon il n’y en a pas, etc. – mais merde, regarde tous ces gens, ils sont heureux, c’est pas une blague, ils produisent, gèrent, déplacent, renversent, constatent, et rentrent chez eux éperdus, essoufflés, s’affalent dans leur canapé, ils sont repus, ils offrent leur corps à la machine sociale, qui, en retour, leur offre une plénitude en papier cadeau. » (pages 124-125)

 

« Les amitiés masculines sont belles et imbéciles, celle-là ne fut pas différente. Quentin se nourrit de Manel jusqu’à en avoir assez de cette démesure qui s’approchait toujours plus du précipice. Il fit un pas en arrière. Manel l’observa. Très bien, dit-il. Mais pense à une chose, avant de partir : et si le précipice était derrière ? » (pages 127-128)

 

« La nuit n’oublie pas ses enfants. » (page 129)

 

« Il y a parfois, au creux des nuits, des instants purs qui vous tranchent le bas-ventre. […] Si les hommes savaient ce qu’on a dedans, ils prendraient peur – c’est ce qu’ils font, d’ailleurs. » (page 135)

 

« Les gens ne finissent jamais leurs phrases, ils ne savent pas quoi mettre dedans. » (page 139)

 

« Notre époque se trompe. Le problème n’est évidemment pas le terrorisme, mais l’absence de terrorisme. Tous ces imbéciles barbus ou en cagoules ne sont que de grands enfants prêts à sauter sur une mine comme on saute à la corde. Il nous manque précisément l’inverse : une flamme qui nous élève. Je m’en charge. » (page 149)

 

« S’il faut se rendre, ce sera à la nuit. » (page 155)

 

« Tu aimes bien la justice, dernièrement. Tu trouves que c’est une belle valeur, tu en bois plusieurs verres le soir au bar d’en face. » (page 159)

 

« Depuis que j’ai arrêté d’espérer la féérie ça va mieux. » (page 177)

 

« Faudra-t-il donc, comme n’importe quelle tantouze ou lecteur de Paulo Coelho, en venir à se demander Qui suis-je ? » (page 187)

 

« De toute façon, la peau, c’est ce qu’il y a de plus profond, et je suis pas le seul à le penser. » (page 187)

 

« La révolution, il est en plein dedans, mais il y a tant de chaînes qu’il n’arrive jamais sur la bonne, là où ça se passe. » (page 203)

 

Berlin : « Tout le monde semble étudier ici, et manger des pains aux céréales très très bons pour la santé. » (page 212)

 

« On tente toujours de colmater la brèche provoquée par l’irruption de la mort dans le paysage par un déluge de papiers, de mouvements de bras, par diverses manœuvres administratives censées donner corps au néant, mais le vent venu d’en bas est plus fort, l’illusion s’envole avec lui. » (page 233)

 

« C’est souvent comme ça, au moment où votre navire coule quelqu’un vous tend le bras qui n’en savait rien. » (page 238)

 

« Quand on enterre sa jeunesse, ça fait un bien fou. » (page 245)