Toute la noirceur du monde, Pierre Mérot

9782081312739_TouteLaNoirceurDuMonde_cv.inddPrésentation de l’éditeur :

Un soir d’avril, Jean Valmore, enseignant désabusé et écrivain de romans noirs non publiés, bascule : il prend sa carte au Front national et se met à côtoyer un groupuscule d’extrême droite. S’apprêtant à endosser « toute la noirceur du monde » et à assouvir ses rêves criminels, il raconte ses dernières semaines, une plongée froide et démente, cynique et comique dans la folie meurtrière. Dans ce roman, on assiste à la montée en puissance d’une violence qui semble presque irréelle à mesure que progresse la folie du personnage. Jean Valmore « tire » sur tout et tout le monde : un monde envahi par la mollesse et la médiocrité, la féminité, l’enseignement, les étrangers. Pierre Mérot met ainsi en scène la noirceur qui habite nos sociétés tentées par l’extrémisme et gagnées par le mépris et la haine de l’autre. Ce faisant, il nous tend, avec la férocité et l’humour noir dont il est coutumier, le miroir ignoble de ce que l’on se refuse souvent à voir.

Pierre Mérot a été révélé au grand public avec Mammifères (Flammarion, Prix de Flore 2003). Il est l’auteur de huit romans dont Arkansas et Kennedy Junior (Robert Laffont 2008 et 2010).

 

 

Jean Valmore est un anti-héros contemporain. Un homme discret qui « ne supporte pas les explications, [est] mal à l’aise dans les dialogues. Et, bien sûr, les autres [lui] importent peu ».

Un soir, dans un bar, il professe intérieurement : « J’endosserai toute la noirceur du monde. » Dans la journée, il a reçu une réponse de la présidente du parti d’extrême droite à qui il a écrit. Ce soir-là, pour la première fois il va casser du moins blanc que lui. Après les coups vient l’apaisement – « Je me suis senti absous et, comment dire, paisiblement français. » ; et après l’apaisement, encore mieux : la jouissance. Quand il lâche le corps de l’homme, il ressent « un orgasme interrompu ».

Ainsi Jean Valmore a réveillé le tueur qui sommeillait en lui. Le pire est à venir…

 

Ce roman a fait parler de lui bien avant d’être imprimé. Programmé chez Gallimard puis chez Stock, il a, après le décès du meilleur des éditeurs de France et la « démission contrainte » d’un autre qui n’était pas le moins mauvais, été publié par Flammarion.

Sur le bandeau qui orne la couverture, Le retour des chasseurs de Brueghel l’Ancien. La folie criminelle n’est pas une nouveauté mais on en fait volontiers un phénomène de société. Mérot s’emploie ici à analyser l’évolution d’un professeur qui devient tueur. Un cas d’école rapporté avec cynisme et humour. La noirceur ici est moins subie que choisie, et elle est maîtrisée autant que mise en scène.

Entre son obsession ethnique et les promesses avinées de camaraderie de comptoir dans lesquelles il se berce, Valmore se laisse gagner par la haine ; l’extrémisme sera sa solution.

 

Ce roman n’est pas le brûlot qu’on attendait – il ne contient en tout cas rien qui justifie la censure dont il a deux fois de suite fait l’objet. C’est un roman du mal-être ambiant, certes, aux accents houellebecquiens, écrit avec une plume trempée dans l’amertume, qui étudie à la loupe les rouages menant à la violence et aux assassinats ; c’est aussi le portrait (désabusé ou lucide ?) d’un environnement scolaire où l’insulte et le mépris constituent le principal langage. Un texte au pessimisme brillamment mis en mots.

 

Toute la noirceur du monde est peut-être moins un roman sur l’extrémisme ou les pulsions de violence à cibles ethniques qu’un tableau de l’immense solitude de l’homme en société et de sa misère sexuelle qui mènent à toutes les folies. Un tableau très noir, évidemment.

 

Flammarion, septembre 2013, 240 pages, 18 €

 

 

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Phrases choisies :

 

pieter_brueghel_heimkehr_der_jaeger_1010967« J’étais fatigué, énervé, comme beaucoup d’élèves de la classe atrocement inculte devant laquelle j’officiais, une terminal technologique, une STG pour être précis, autrement dit, dans l’ensemble, un ramassis de pétasses et de paresseux gavés de séries américaines, de téléréalité, de SMS, de chewing-gums et de Coran, incapables de distinguer un point d’une virgule, le XVè siècle du XXè, écrivant « jété » pour « j’étais », et ainsi de suite. » (pages 22-23)

 

« J’ignore si vous êtes comme moi, mais je n’arrive jamais à formuler les bonnes choses au bon moment. En général, plus tard, j’y repense et je calcule que j’aurais dû dire ça, et ça, ou encore ça, mais c’est toujours trop tard et, au fond, je l’ai dit et c’est sans doute ce que je pouvais dire à ce moment-là, la vie n’est pas un texte, les dialogues bien pesés et illusionnants, ça n’existe qu’au théâtre, dans les romans, etc. » (page 61)

 

« Quand il n’est pas vulgaire, le journaliste sportif est un littéraire contrarié. » (page 75)

 

« Je me suis demandé si je n’allais pas me flinguer, là, maintenant. Mais j’ai pensé ceci : avoir été mis au monde, être né homme plutôt qu’araignée ou cafard, statistiquement, c’est une chance – même si le mot ne convient absolument pas – sur je ne sais combien de milliards de milliards, alors il faut vivre cette absurdité jusqu’au bout, juste pour voir. » (page 94)

 

« Le Christ annonçait le Royaume, mais c’est l’Eglise qui est venue. » (Alfred Loisy, cité p. 100)

 

« J’ai pensé : « Ma pauvre mère, tu as eu la guerre, l’imposant et banal privilège de la guerre, les rationnements, les bottes allemandes, les bombardements alliés, mais moi j’évolue dans une époque plus dangereuse que la tienne. » » (page 107)

 

« J’ai bouffé deux somnifères. Je voulais juste dormir d’un sommeil sans rien. Un sommeil majuscule doté d’une main, laquelle aurait simplement barré d’un trait douze heures de ma vie. Et j’aimerais ajouter ceci : vous, de quelle poche, par quel tour de passe-passe sortez-vous votre bonheur ? » (page 145)

 

« Ce que je sais tient en une phrase : je ne suis pas heureux. » (page 147)

 

« Qu’aurais-je à dire à un jury, pour ma défense, s’il le fallait ? L’amour, je répondrais – l’amour, en définitive. » (page 156)

 

« Je suis juste venu sur la Terre – hélas, je m’en aperçois seulement aujourd’hui – pour mettre un peu d’ambiance. (page 224)

 

« Il n’y a rien de plus irritant qu’un être humain. » (page 224)

 

« Un paysage répétitif, immuable, quelque chose qui paisiblement rappelle qu’il n’y a aucune réponse, seulement de la présence et un temps limité pour en jouir ou n’en pas jouir. » (page 228)

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4 réflexions sur “Toute la noirceur du monde, Pierre Mérot

  1. Merci et bravo pour cette très belle et très juste chronique qu’aucun grand média (hormis Technikart, à ma connaissance) n’a pourtant réussi à faire.
    L’auteur s’en expliquait dans l’avant-dernier n° de la revue que je viens de citer, et avait avouer que même lui qui s’attendait à une descente en règles de son livre avait malgré tout été surpris de la mauvaise foi et de l’acharnement de certains chroniqueurs qu’il connaissait. Evidemment, tout cela a rebuté les lecteurs et son livre s’est très mal vendu.
    Je ne l’ai personnellement pas encore lu, mais je le ferai avec plaisir.
    Et je vous félicite encore pour votre liberté d’esprit et d’analyse.
    Cordialement.

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