Une illusion passagère, Dermot Bolger

Une illusion passagèrePrésentation de l’éditeur :

Martin, haut fonctionnaire irlandais d’une cinquantaine d’années, rattaché à un ministère en bout de course, se retrouve, le temps d’un voyage officiel en Chine, seul dans sa luxueuse chambre d’hôtel. Accablé par une existence terne, entre son épouse et ses trois filles, il décide de s’offrir un massage durant son séjour. La jeune femme chinoise qui vient le masser ne parle pas sa langue et ne partage rien de sa vie : mère célibataire, elle peine à joindre les deux bouts, mais ce qu’elle lui procure est autrement précieux : le plaisir d’être touché, la sensation d’être désiré. Une complicité naît entre eux, que rompt la proposition de la jeune femme de monnayer ses charmes. Martin va-t-il céder à cette tentation?

L’écriture dense et acérée, mais aussi d’une grande sensibilité, de Dermot Bolger condense la vie d’un homme, ses convenances, ses incertitudes et son trouble l’espace d’une nuit.

 

 

Martin fascine par sa très grande banalité. De cet « individu insignifiant déguisé en personnage de marque », Delmot Bolger fait une figure romanesque inoubliable. Martin, qui comptabilise trente ans de mariage avec Rachel (fort de ses trente ans de mariage, pourrait-on dire, si en vérité il n’en était pas plutôt faible), souffre d’un cruel manque d’amour et de tendresse. Longtemps que Rachel et lui font chambre à part. Et sans le contact d’une peau sur la sienne, sans regards aimants, comment se sentir encore exister ?

 

Fascinante aussi, la vision de Dermot Bolger de l’Irlande et de la façon dont y est conduit le pouvoir. Les masques qu’impose la diplomatie sont les mêmes partout. Martin est régulièrement « envoyé à l’étranger pour discrètement masser l’ego d’un sous-secrétaire d’Etat ». S’il se trouve en Chine, c’est à l’occasion de la Saint-Patrick et « afin de maintenir l’illusion que son ministre était un homme politique influent ». Bolger fait preuve de cynisme et c’est jubilatoire.

 

Pékin est « la ville où l’on pouvait avoir tout ce qu’on voulait ». La différence culturelle érige des barrières que le contact de la peau semble pouvoir faire tomber… Ce très court roman se lit d’une traite et happe. Il y règne une ambiance qui n’est pas sans rappeler Lost in translation et ce champ de perspectives qu’ouvre l’expatriation temporaire. Dans la brèche de la solitude s’engouffrent des espoirs aussi grands que sont profonds les abysses du manque. Dermot Bolger analyse au scalpel les ravages de l’absence d’amour sur la confiance en soi. C’est brillant et incisif, tristement lucide aussi. Et ça nous interroge sur notre rapport aux autres, et leur rapport à nous, en nous secouant un peu. Voire beaucoup. Contrat littéraire plus que rempli.

 

Dans sa version originale, le roman s’appelait The Fall of Ireland. Toutes les illusions ne se terminent-elles pas par une chute ?

 

Editions Joëlle Losfeld, 2013, 136 pages, 15,90 euros

Traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas

 

 

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Phrases choisies :

 

« C’était un gouvernement déchu à tous points de vue, sauf officiellement. » (page 12)

 

« Pour être perçu comme un individu doté de pouvoir il fallait s’entourer de gens qui passaient pour vos subordonnés. » (page 14)

 

« Il valait mieux avoir de jeunes arrivistes sous sa tente et qu’ils pissent dehors plutôt que les laisser dehors et qu’ils pissent sur lui. » (pages 21-22)

 

« Etre secrétaire d’Etat revenait à vivre une éternelle adolescence. » (page 23)

 

« Etait-il trop vertueux pour être infidèle, ou simplement trop lâche ? » (page 31)

 

« Les compromis permettaient de vivre tranquillement, alors que les passions irrationnelles foutaient votre vie en l’air. » (page 33)

 

« Ce qui s’interposait entre la masseuse et lui n’était ni sa nudité, ni sa masculinité, ni sa nationalité, mais sa richesse. » (page 69)

 

« Qu’est-il arrivé à la magie qui émanait de toi au début de notre mariage ? » (page 73)

 

« Toute relation atteint un stade où les choses sont allées trop loin pour s’arranger. » (page 75)

 

« Je suis devenu ennuyeux le jour où tu as décidé que j’étais ennuyeux. » (page 76)

 

« Il avait frôlé l’aventure. » (page 82)

 

« Il avait donné de l’argent à cette femme pour qu’elle lui procure du plaisir, mais maintenant, il désirait surtout lui en donner à elle. » (page 107)

 

« Ce qui venait de se passer ne semblait déjà plus avoir eu lieu. » (page 111)

 

« Elle savait à quel point la malléabilité vous rendait invisible. » (page 125)

 

« Toute réalité est essentiellement fabriquée. » (page 126)

 

« Toute sa vie, il avait commis l’erreur de miser sur la prudence. » (page 128)

 

« C’était seulement quand il n’y avait plus d’avenir que le passé pouvait commencer à prendre une signification. » (page 132)

Happé par Sempé, Christophe Carlier

Mise en page 1Quatrième de couverture :

« Sempé avoue dans un entretien qu’il a commencé à dessiner pour être avec des gens heureux. Ses personnages, taquins et tendres campent sur les places de village et dans les rues de Paris, sur les bords de mer et dans les sous-bois. Le regard vague et le sourire délicieux, ils murmurent une chanson qui se perd dans le silence du papier. J’ai cherché à savoir comment ils étaient nés, d’où venait cet homme – Sempé – qui a servi toute sa vie une certaine idée du bonheur. »

 

 

Christophe Carlier est fasciné par Sempé. Il est fasciné par son talent pour observer ses semblables et révéler d’eux le détail qui en fera des personnages ; l’écrivain et le dessinateur ne sont en cela pas si éloignés.

 

Christophe Carlier a avancé accompagné des albums de Sempé. « En feuilletant les albums de Sempé, j’habitue mes yeux à l’obscurité pour m’entraîner à voir de nuit. » Après s’être épris de l’œuvre, Carlier s’est intéressé à l’homme. Il l’a croisé dans les rues de Paris, lui a écrit (sur l’enveloppe, un timbre du Petit Nicolas) et a cherché à le rencontrer.

 

RienNEstSimpleIl raconte ici son histoire avec Sempé, et ce faisant lui rend un vibrant hommage. Dans ce court essai, un « carnet de croquis » dit-il, il analyse ce que les dessins de Sempé disent du monde et des hommes. Son trait de crayon rend attachants les personnages les plus colériques, les plus détestables, que « l’art du quant-à-soi conduit tout naturellement à l’art de faire rire ». La France de Sempé est « un pays pour les promeneurs ». Son regard est d’une bienveillance et d’une poésie qui n’empêchent pas des accès de corrosivité. Même vieux de cinquante ans, ses dessins restent d’une incroyable modernité. C’est sans doute qu’en dépit du progrès et de l’accélération générale, l’homme change peu.

 

ToutSeComplique

Happé par Sempé est un petit livre décousu qui ne peut plaire qu’à ceux qui déjà aiment Sempé, cet illustrateur né en 1932 et prénommé Jean-Jacques mais qui, contrairement au jeune héros qui a fait sa renommée, n’a plus de prénom depuis bien longtemps. « Plutôt que comme des lecteurs, je vois les amis de Sempé comme des contemplatifs ou comme des spectateurs. Un pédagogue parlerait peut-être de regardants, un commercial, de clients, mais puisque tout le monde n’est pas sensible à l’humour de Sempé, on pourrait aussi bien les considérer comme des élus. » (page 29)

 

Alors, je suis une élue – n’est-ce pas avec Sempé qu’a commencé l’année ? Et si Carlier pointe « l’infinie capacité de l’homme à enchanter le quotidien » que dessine le SauveQuiPeutcrayon de Sempé, cet essai appelle à se replonger dans l’œuvre du grand homme. Doucement mais passionnément. Pour sinon mieux résister au monde, du moins composer sereinement avec son absurdité.

 

Serge Safran éditeur, octobre 2013, 76 pages, 7 €

 

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LaGrandePaniqueCollection de phrases :

 

« Quand on se retrouve sur un quai de gare, sa valise dans une main, son billet dans l’autre, on manque terriblement d’imagination. » (page 9)

 

« Sempé était venu à mon secours. Il m’avait distrait de la platitude des choses. » (page 10)

 

« Si Kafka a révélé l’emballement des machines administratives et la culpabilité sans cause qui étreignent l’homme moderne, Sempé, lui, a mis en scène ces moments simples où l’absurdité nous sourit au lieu de nous détruire. » (page 11)

VaguementCompetitif

 

« Le dessin s’inscrit dans le moment d’avant la chute. […] Souvent, l’accident qui survient ressemble moins à une catastrophe qu’à une réparation. » (page 28)

 

« Quand on tombe par hasard sur quelqu’un qu’on n’a vu qu’en photo, son image semble irréelle. Au lieu de se fondre dans le décor, elle s’en détache, comme si on ne sait quelle aura l’empêchait de se mêler au monde ordinaire. » (page 36)

 

« Prévert sourit à Louis de Funès. » (page 41)

 

SimpleQuestionDEquilibreBis« L’actualité m’a toujours paru très éloignée de ce qu’on pourrait appeler l’existence. » (Sempé, cité page 44)

 

« Ne rien écrire qui ne fasse réfléchir. » (page 44)

Grace Kelly – D’Hollywood à Monaco, le roman d’une légende, Sophie Adriansen

Grace Kelly_roman légende_Adriansen_ptDans quelques semaines sortira sur les écrans le film d’Olivier Dahan consacré à l’année 1962 de la princesse Grace de Monaco. Un biopic qui fait parler de lui depuis de longs mois et est au cœur de polémiques mêlant le réalisateur, les producteurs, le Rocher…

 

Ce n’est pas à la seule année 1962 (le rock’n’roll venait d’ouvrir ses ailes) que je me suis intéressée, mais à toute la vie de cette princesse née Grace Kelly à Philadelphie en 1929, dans cette biographie qui paraît aujourd’hui aux éditions Premium.

 

Écrire sur Grace Kelly, c’est s’attaquer à un iceberg. Pour la glace, bien sûr, cette froideur, cette distance pudique qui ont fait son succès à Hollywood puis son mystère à Monaco.
Pour sa superbe étincelante, son apparente dureté toute germanique, son énigmatique beauté et son puritanisme de façade. Mais surtout pour son caractère inattingible, abrupt, vertigineux.

Écrire sur Grace Kelly, c’est aborder par sa partie émergée une figure publique qui s’est tant de fois exprimée, a enregistré tant d’interviews, posé pour tant de photos qu’on croit tout en savoir…

Écrire sur Grace Kelly, c’est s’attaquer à un iceberg, mais c’est se préparer à voir fondre la glace… C’est dépasser les sourires pour essayer de cerner les tourments intérieurs. C’est « essayer d’envelopper de la fumée dans du papier. » Car Grace Kelly est une icône et son destin est une légende… J’en ai fait un roman.

 

Quatrième de couverture :

KELLY tumblr_mlmei11hJQ1r9fd2wo1_500Fille de millionnaire, comédienne obstinée, reine du cinéma, éternelle amoureuse, mélancolique chronique, mère accomplie et princesse au grand cœur, Grace Kelly est une icône et son destin est une légende, celle d’une reine d’Hollywood devenue souveraine après avoir trouvé son prince charmant.

Elle a passé tant de temps dans la lumière qu’on croit connaître d’elle le moindre secret. Mais les images ne disent pas tout. Grace Kelly a tout au long de son existence incarné un idéal qui n’était qu’un trompe-l’œil.

 

Voici une plongée dans les profondeurs floues du protocole monégasque et des plateaux hollywoodiens, une invitation à découvrir l’envers de tous les décors d’une vie passée devant les objectifs et mise en scène sur pellicule.

Grace Kelly est un iceberg dont la légende s’écrit comme un roman. Ce portrait, brossé d’une plume remarquable, ressuscite la femme et fait fondre la glace.

 

Editions Premium, 24 janvier 2014, 256 pages + cahier photos 8 pages, 18,90 €

GRACE KELLY Adriansen Couverture complete

Bourrasques et accalmies, Sempé

Bourrasques et accalmiesPrésentation de l’éditeur :

Dans Enfances, Sempé s’attardait avec douceur et mélancolie sur le bonheur de l’insouciance. Avec son nouvel album Bourrasques et accalmies, il passe à l’âge adulte et le grand enfant qu’il est s’amuse à en croquer les contradictions.
Entre bourrasques et accalmies donc, on retrouve, éclatante, la poésie de Sempé, ce rire nécessaire qui invite nos esprits (trop) sérieux à poser un regard différent sur le monde, les hommes et soi-même. Une véritable thérapie comme le dit Sempé: «Quand je me suis mis à dessiner, c’était peut-être une sorte de thérapie, j’ai eu envie de dessiner des gens heureux. De faire du dessin humoristique avec des gens heureux. Ce qui est de la folie. Mais c’est mon caractère.»
Cent-vingt petites scènes savoureuses content ces éclaircies pendant la tempête quand chacun tente de maintenir le cap ou de le garder.

 

 

Sempé1Si Sempé ne légende pas toujours ses dessins, c’est parce que le plus souvent ils se passent de commentaires.

Si les personnages ne dialoguent que peu, c’est parce que les rapports humains souvent s’établissent sur des hiatus – et aussi qu’on oublie régulièrement de se taire.

Et si je ne m’étends pas sur ce très bel album grand format, répertorié dans la catégorie humour cependant qu’il est surtout empreint de nostalgie et d’espoir, de rêverie et de fatalité, c’est parce qu’est paru à l’automne un petit essai sur Sempé, dont je parlerai ici même la semaine prochaine, et que je ne saurais dire mieux.

 

Editions Denoël, 2013, 120 pages, 35€

 

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Pourquoi écrivez-vous, Sandra Reinflet ?

(c) Bleuz

 

Sandra Reinflet a 32 ans. Elle se présente comme « chanteuse, écrivain, voyageuse, photographe ». Elle chante sous le nom de Marine Goodmorning, anime des ateliers de créativité en entreprise et interviewe des non-invités sur France Inter.

Elle a publié Same same but different (Michalon, 2010), récit d’un voyage à la rencontre de 81 femmes nées comme elle en 1981, puis Je t’aime [maintenant] (Michalon, 2012), tour du cadran de ses amours passées.

Qui a tué Jacques Prévert ?, son dernier ouvrage, est paru en janvier 2014 aux éditions de La Martinière.

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 Photo (c) Bleuz

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Pourquoi écrivez-vous ?

C’est une question que je ne me suis jamais vraiment posée. Je crois que j’écrivais avant même de savoir le faire. À quatre ans, je dessinais de grosses boucles et des traits pour imiter les lettres de mes parents. Derrière, je voyais des histoires que je modifiais à l’envi et déclamais à qui voulait bien les entendre (ou plutôt à qui devait bien les entendre – je crois que je n’étais, déjà, pas très discrète).

Reinflet1Mon rapport à l’écriture n’a pas tellement changé depuis. Les mots sont des clés à molette, des marteaux, des joints, des fers à souder ou des tronçonneuses. Ils sont juste là pour m’aider à construire une histoire. Histoire qui pourrait d’ailleurs tout aussi bien se matérialiser à travers une photographie, une musique, un film ou un tableau, selon le sujet. Nous vivons dans un monde de spécialistes qui n’aiment pas beaucoup que l’on touche à tout. Il y a les vrais écrivains et les autres, les vrais musiciens et les autres… Faites écouter un morceau que vous aimez à un compositeur, il va analyser les accords, l’harmonie, se demander si c’est recherché, original, faire passer un contrôle technique à la pièce avant de conclure si oui ou non, elle a de la valeur. Pourtant la seule chose qui importe, c’est l’émotion que vous, amateur ayant séché les cours de solfège, avez ressenti ou fait ressentir avec cette musique. Il me semble que pour un livre c’est pareil. L’essentiel est ce que le lecteur éprouve en tournant les pages. Et – au risque de froisser les puristes – si un auteur émeut, fait rire ou réfléchir, pour moi il est un « vrai » écrivain.

 

En ce qui me concerne, je ne veux surtout pas que l’on me colle cette étiquette (pas plus que celle de la photographe, de la chanteuse ou de la journaliste d’ailleurs). Je veux garder la liberté de changer d’outil pour modeler le réel, puisque malgré tout le mal qu’on en dit, j’en suis amoureuse. Je joue avec lui, le colorie, le mets en scène pour inventer des histoires vraies. Ou de faux mensonges, selon.

 

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Mais à vrai dire (puisqu’il est question d’honnêteté), plus j’essaie de répondre, plus je réalise qu’au fond si j’écris, c’est surtout parce que je le sens. Il n’y a pas tellement d’explication. Je commence souvent un projet parce que je l’ai rêvé – les insomnies où se pointent de nouvelles idées sont mes moments préférés. Juste avant de commencer, là au fond de ton lit, quand tu te dis que tout est possible. Comme je ne me fie qu’à l’intuition, c’est toujours elle qui me guide (si je croyais en Dieu, au Feng Shui ou à mon horoscope tout serait peut-être différent).

Écrire, ou disons créer, est un drôle de jeu dont on fixe les règles (pratique pour ceux qui n’ont jamais su obéir à celles des autres) et qui permet de continuer à dessiner des boucles en étant, parfois, pris au sérieux.

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Reinflet3Ne pas trop se poser de questions. Parce qu’à prendre du recul, on en vient toujours à la conclusion que rien ne sert à rien. Que d’autres le font mieux, que tout a été écrit ou qu’il est prétentieux de penser avoir son mot à dire. Il faut cultiver la naïveté pour oser se lancer. Rester léger, modeste, et surtout écouter son instinct. Celui que tout le monde cherche à étouffer à coup de sérieux depuis que l’on a quitté l’enfance. Parce qu’il faut être raisonnable, faire des études. Choisir un métier.

Écrire c’est pouvoir tous les faire.

 

Le seul conseil pratique que je peux donner est de s’armer d’un coton de dissolvant pour enlever tout le vernis que l’on pose sur « le monde inaccessible de la Littérature ». S’autoriser à faire. Pour soi d’abord. En écrivant par exemple chaque jour dans un carnet auquel personne n’a accès (ce qui permet de sortir de la quête de perfection, d’écrire pour le plaisir de renouer avec le geste).

Ensuite vient la deuxième étape, celle de l’écriture pour un possible lecteur. Mais là encore, je crois qu’il vaut mieux ne pas trop y penser. Ne pas essayer de plaire, mais être sincère. Comme en amour, il faut surtout chercher le naturel (au fond, personne n’a envie d’embrasser une bouche peinte au rouge à lèvres, ça tâche les joues et les chemises).

 

Ensuite il y a le détail, la construction, les relectures, en un mot : le travail. Mais pour ça demandez à un spécialiste. Il y en a plein qui courent ce blog. Moi, je suis une élève trop dissipée.

 

 

 

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Précédent rendez-vous : Frédéric Gruet

Prochain rendez-vous : …

 

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Qui a tué Jacques Prévert ?, Sandra Reinflet

Qui a tué Jacques PrévertQuatrième de couverture :

Je suis passée devant mon école primaire. De l’extérieur, il m’a semblé que des carreaux étaient cassés J’ai escaladé la grille et l’ai retrouvée éventrée. A l’abandon. Au fil des pas, les souvenirs ont ranimé chaque salle, chaque couloir de l’école Jacques Prévert. Vingt ans plus tard, rien n’a changé, ou presque.

 

 

Depuis 2008, l’école primaire par laquelle est passée Sandra Reinflet est désaffectée. De ce lieu initiatique désormais à l’abandon, l’écrivain-photographe a pris des dizaines de clichés. Salles de classe saccagées, murs tagués, vitres brisés, et souvenirs qui se ramassent à la pelle, avec les feuilles mortes jonchant le sol de la cour. Sous la couverture, l’ouvrage hybride, à mi-chemin entre la balade poétique et l’album d’anecdotes, entre le beau livre et le carnet de correspondance (carnet de vie scolaire dit-on), emballé dans son protège-cahier, des textes courts accompagnent les images – et parfois celles-ci prennent toute la place.

 

sandra_reinflet_3Sandra Reinflet rappelle les souvenirs avec une bienveillance qui éloigne définitivement toute nostalgie paralysante ; le passé est passé. Son regard est tendre, et la contemplation tend à la rêverie.

Qui a tué Jacques Prévert ? est le journal d’une part de soi.

 

Un adulte créatif est un enfant qui a survécu. Ce détour par son école primaire semble avoir fait à Sandra Reinflet l’effet d’un bain de jouvence. Ce livre, c’est la confirmation qu’elle ne se trompe pas. C’est rare, ça fait du bien, ça fait se sentir moins seul et ça donne envie de partager.

 

Comme avec son précédent livre, Sandra réussit, en parlant d’elle, à faire s’interroger celui qui tourne les pages. Elle inciterait presque à aller voir ce qu’est devenue son école primaire – et à vérifier qu’on n’a pas tout à fait trahi celle (celui) qu’on était lorsqu’on y apprenait.

 

La Martinière, janvier 2014, 144 pages, 24 €

 

Jusqu’au 19 février 2014, plusieurs photographies issues de l’ouvrage sont exposées à la Bibliothèque nationale de France (quai François Mauriac, 75013) dans le cadre de la Bourse du talent et de la photographie.

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La bande-annonce du livre :

Pourquoi écrivez-vous, Frédéric Gruet ?

Frédéric Gruet

 

Né en 1980 au Mans, polytechnicien, Frédéric Gruet s’est nourri de Joseph Kessel, Romain Gary, Amin Maalouf, Victor Hugo et Joseph Conrad.

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Son premier roman, L’art de creuser un trou, paru en 2011 chez Gallimard, a remporté le prix du Jeune romancier 2011.

 

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Pourquoi écrivez-vous ?

Gruet

Par le passé, j’avais une mauvaise vie. Donc, j’ai chopé le truc. Je ne sais pas qui me l’a refilé. Certainement une coquine dans un bouge sordide. Peut-être en Thaïlande. Ou ailleurs.
J’ai été voir le médecin de famille. Mais il n’a rien pu faire. C’est comme l’herpès. Tu peux soigner les symptômes. Parfois, ils disparaissent complètement pendant de longs mois. Mais ils reviennent. Tout le temps. On m’a dit que c’était à cause d’un virus qui se dissimulait dans les glandes. Il montrerait le bout de son nez à la moindre faiblesse. Je ne sais pas si c’est vrai. J’espère pas.

 

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

On m’a dit que traité tôt, ça peut disparaître. Donc allez consulter. Si ça se soigne, vous êtes béni des Dieux. Dans ce cas, arrêtez les bêtises. Faites du surf, voyagez au soleil, aimez les femmes. Et tout ira bien.
Si on vous a diagnostiqué trop tard,  alors vous êtes mal barré. Vous êtes condamné à errer dans les rues en criant à tout le monde que vous êtes un génie incompris.
Et ça c’est nul.

 

 

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Précédent rendez-vous : Pierre Ducrozet

Prochain rendez-vous : Sandra Reinflet

 

 

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L’art de creuser un trou, Frédéric Gruet

L'art de creuserPrésentation de l’éditeur :

C’est l’histoire d’un neurologue français qui après avoir fait naufrage adopte un perroquet bleu, d’un aristocrate écossais qui peint des chameaux colorés et d’une jungle pleine de tigres, d’araignées et de geckos.

C’est l’histoire d’un général karen qui ne comprend pas ses prédécesseurs, d’un boxeur thaïlandais qui combat pour des clopinettes et d’un restaurateur d’Anvers qui enfourche sa moto.

C’est l’histoire d’un peuple qui ne se rend pas, d’une mère maquerelle qui aime le calme et de la fille d’une toiletteuse de chiens.

C’est l’histoire d’un colonel birman devenu général et à qui vient l’idée de creuser un trou.

 

 

Il n’y a pas là une histoire mais plusieurs, qui s’entrecroisent. Et pléthore de personnages incongrus – ainsi que des animaux exotiques. En toile de fond, la rébellion karen, « une rébellion sans prétention, sans fioritures ni enjolivements », qui n’a rien d’idéologique, et que finance notamment Lord Richard Flanagan, ressortissant d’Ecosse, peintre expatrié. Au milieu des obus qui s’écrasent à quelques kilomètres du camp, Géraldine, Orléanaise trentenaire, nègre de profession – « incarnation littéraire de la taylorisation du monde » -, recueille les propos de Noël Sixte, un notable de Vierzon devenu médecin dans la jungle birmane.

 

Frédéric Gruet dépeint des individus qui se côtoient sans jamais prendre le risque de s’investir les uns vis-à-vis des autres. Des solitaires plus ou moins déterminés, des voyageurs qui se sont trompé de route, des naufragés de l’existence – ne le sommes-nous pas tous ? Il dépeint encore des perroquets et des geckos en regard desquels l’homme, cet animal politique, paraît étrangement indécis – sinon brouillon. Le tout avec un sérieux et une maîtrise qui laissent toute la place à la véritable richesse de L’art de creuser un trou : l’humour. Sarcasme et fantaisie, bêtise et cynisme : on rit, nonobstant les événements dramatiques qui se jouent. C’est l’absurdité du monde que l’écrivain met ici en mots.

 

Ce premier roman étonne avant tout par son rythme. Les obus qui s’écrasent scandent un récit déjà cadencé par les points de suspension entre parenthèses que Frédéric Gruet sème à tous vents. Dans ces brèches incertaines s’engouffrent des heures et des mondes, la part obscure des personnages, et ce qui ne sera jamais révélé des événements ; tout ce que seuls savent les trois singes de la sagesse. En bande-son alternative, le Rat Pack de Vegas, la ville où l’on naît artistiquement le cas échéant. I’ve got you under my skin, King of the road.

 

Le style de Gruet décape. C’est du jamais lu. Son écriture est foisonnante. A partir de chaque élément de son récit, il tire des fils – et il tire de nouveaux fils des premiers, dans une profusion presque infinie, dans laquelle le lecteur pourrait se perdre si l’auteur ne savait très bien pour deux exactement où il va.

L’art de creuser un trou est une improbable découverte. Une façon aussi originale que prometteuse de démarrer l’année 2014.

 

Gallimard, 2011, 416 pages, 21 euros

 

 

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L’extrait :

 

« « Les perroquets m’ont toujours semblé être des résumés de l’humanité. » Un condensé de ce qu’était l’homme, de ce qu’il avait été, de ce qu’il serait inévitablement, sans oublier bien sûr de ce qu’il aspirait à devenir. Au fond, il pensait que les perroquets n’étaient rien d’autre que des hommes assumés. […]

Elever ses enfants dans le respect de la morale chrétienne ; se marier à l’église ; mener sa carrière tambour battant ; entretenir sa santé par la pratique d’un sport ; assiste à un concert de reggae un tee-shirt altermondialiste sur les épaules ; s’adonner aux joies du plaisir matin, midi et soir ; contempler un chêne au milieu d’un jardin luxuriant allongé sur une chaise longue en rotin : la majorité des hommes imitaient le commun des mortels. D’autres, comme sa mère, imitaient l’originalité. Et au fond, c’était la même chose. Le perroquet en faisait tout autant : il imitait. Et ce, sans comprendre un traître mot des sons qui sortaient de sa gorge. Mais aucun homme ne comprenait non plus le sens de ce qu’il imitait avec autant d’acharnement. » (pages 287-288)

 

 

Phrases choisies :

 

« Il était donc un divin enfant, de cette espèce en voie de multiplication des fils surprotégés par leur mère. » (page 20)

 

« La famille ne faisait décidément pas partie de ses compétences. » (page 46)

 

« Depuis qu’il était en âge de comprendre qu’on pouvait aussi choisir sa vie, Than Maung Khin ne désirait plus qu’une chose : être tranquille ; et depuis qu’il était en âge de comprendre que ce n’était pas aussi simple, il se disait que tranquille, on ne l’était jamais ni tout à fait, ni pas du tout, et qu’au fond ça n’avait pas tant d’importance. » (page 86)

 

« Il pensait parfois que pour témoigner de l’homme, il fallait voir des choses, et que c’était peut-être pour cette raison qu’il voyageait. » (page 98)

 

« Quand on peut contenter tout le monde, il faut quand même une solide raison pour faire autrement. » (page 116)

 

« Il n’y avait rien de plus constant sur cette terre que le désir de mémoire des hommes. » (page 178)

 

« Le reste du mobilier en tek, simple et raisonnable, se répartissait dans la pièce comme tout mobilier en tek se répartirait, avec simplicité et raison, dans tous les bureaux de commandant en chef simple et raisonnable de tous les romans du monde. » (page 219)

 

« Les premiers tétons tétés par une nuit dorée, les erreurs d’enthousiasme, les sentiments d’invincibilité, les espoirs de l’aube, le sublime instant où l’on prenait conscience que le monde en fait ne se laisserait jamais conquérir. » (page 228)

 

« Pour la première fois de sa vie, il ne se considérait plus jeune. Il découvrait le poids des ratés, des regrets. Ce qui jusqu’à présent apparaissait toujours drapé d’un sûrement plus tard se présentait maintenant devant lui accompagné d’un peut-être jamais et de la longue cohorte des occasions perdues. » (page 276)

 

« Bien souvent la liberté paralysait les hommes. Il fallait donc se contenter de gestes simples : avancer, lentement, mettre un pied devant l’autre. » (page 285)

 

« Les hommes libres tournaient souvent en rond. » (page 286)

 

« On devrait décerner à chaque homme un diplôme de vie réussie. Une fois pour toutes. Dès les premiers mois de la vie. Ce geste anodin simplifierait bien des choses. » (page 288)

 

« La curiosité n’occupait pas la dernière place dans la liste des péchés de Géraldine Allais : on ne se lance pas dans la littérature, même dans les biographies, par hasard. » (page 301)

 

« Rêver permettait aussi d’avancer. » (page 303)

 

« Il n’y avait rien de plus dangereux que les sentiments. Ils empêchaient les hommes de s’accomplir pleinement. » (page 312)

 

« Pour se rebeller, il ne fallait pas grand-chose : il suffisait juste d’en informer celui contre qui l’on se rebellait. (C’était quand même la moindre des politesses.) » (page 329)

 

« Une religion permettait de savoir où aller. Enfer ou paradis levaient le mystère du bout de la route. » (page 397)