L’art de creuser un trou, Frédéric Gruet

L'art de creuserPrésentation de l’éditeur :

C’est l’histoire d’un neurologue français qui après avoir fait naufrage adopte un perroquet bleu, d’un aristocrate écossais qui peint des chameaux colorés et d’une jungle pleine de tigres, d’araignées et de geckos.

C’est l’histoire d’un général karen qui ne comprend pas ses prédécesseurs, d’un boxeur thaïlandais qui combat pour des clopinettes et d’un restaurateur d’Anvers qui enfourche sa moto.

C’est l’histoire d’un peuple qui ne se rend pas, d’une mère maquerelle qui aime le calme et de la fille d’une toiletteuse de chiens.

C’est l’histoire d’un colonel birman devenu général et à qui vient l’idée de creuser un trou.

 

 

Il n’y a pas là une histoire mais plusieurs, qui s’entrecroisent. Et pléthore de personnages incongrus – ainsi que des animaux exotiques. En toile de fond, la rébellion karen, « une rébellion sans prétention, sans fioritures ni enjolivements », qui n’a rien d’idéologique, et que finance notamment Lord Richard Flanagan, ressortissant d’Ecosse, peintre expatrié. Au milieu des obus qui s’écrasent à quelques kilomètres du camp, Géraldine, Orléanaise trentenaire, nègre de profession – « incarnation littéraire de la taylorisation du monde » -, recueille les propos de Noël Sixte, un notable de Vierzon devenu médecin dans la jungle birmane.

 

Frédéric Gruet dépeint des individus qui se côtoient sans jamais prendre le risque de s’investir les uns vis-à-vis des autres. Des solitaires plus ou moins déterminés, des voyageurs qui se sont trompé de route, des naufragés de l’existence – ne le sommes-nous pas tous ? Il dépeint encore des perroquets et des geckos en regard desquels l’homme, cet animal politique, paraît étrangement indécis – sinon brouillon. Le tout avec un sérieux et une maîtrise qui laissent toute la place à la véritable richesse de L’art de creuser un trou : l’humour. Sarcasme et fantaisie, bêtise et cynisme : on rit, nonobstant les événements dramatiques qui se jouent. C’est l’absurdité du monde que l’écrivain met ici en mots.

 

Ce premier roman étonne avant tout par son rythme. Les obus qui s’écrasent scandent un récit déjà cadencé par les points de suspension entre parenthèses que Frédéric Gruet sème à tous vents. Dans ces brèches incertaines s’engouffrent des heures et des mondes, la part obscure des personnages, et ce qui ne sera jamais révélé des événements ; tout ce que seuls savent les trois singes de la sagesse. En bande-son alternative, le Rat Pack de Vegas, la ville où l’on naît artistiquement le cas échéant. I’ve got you under my skin, King of the road.

 

Le style de Gruet décape. C’est du jamais lu. Son écriture est foisonnante. A partir de chaque élément de son récit, il tire des fils – et il tire de nouveaux fils des premiers, dans une profusion presque infinie, dans laquelle le lecteur pourrait se perdre si l’auteur ne savait très bien pour deux exactement où il va.

L’art de creuser un trou est une improbable découverte. Une façon aussi originale que prometteuse de démarrer l’année 2014.

 

Gallimard, 2011, 416 pages, 21 euros

 

 

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L’extrait :

 

« « Les perroquets m’ont toujours semblé être des résumés de l’humanité. » Un condensé de ce qu’était l’homme, de ce qu’il avait été, de ce qu’il serait inévitablement, sans oublier bien sûr de ce qu’il aspirait à devenir. Au fond, il pensait que les perroquets n’étaient rien d’autre que des hommes assumés. […]

Elever ses enfants dans le respect de la morale chrétienne ; se marier à l’église ; mener sa carrière tambour battant ; entretenir sa santé par la pratique d’un sport ; assiste à un concert de reggae un tee-shirt altermondialiste sur les épaules ; s’adonner aux joies du plaisir matin, midi et soir ; contempler un chêne au milieu d’un jardin luxuriant allongé sur une chaise longue en rotin : la majorité des hommes imitaient le commun des mortels. D’autres, comme sa mère, imitaient l’originalité. Et au fond, c’était la même chose. Le perroquet en faisait tout autant : il imitait. Et ce, sans comprendre un traître mot des sons qui sortaient de sa gorge. Mais aucun homme ne comprenait non plus le sens de ce qu’il imitait avec autant d’acharnement. » (pages 287-288)

 

 

Phrases choisies :

 

« Il était donc un divin enfant, de cette espèce en voie de multiplication des fils surprotégés par leur mère. » (page 20)

 

« La famille ne faisait décidément pas partie de ses compétences. » (page 46)

 

« Depuis qu’il était en âge de comprendre qu’on pouvait aussi choisir sa vie, Than Maung Khin ne désirait plus qu’une chose : être tranquille ; et depuis qu’il était en âge de comprendre que ce n’était pas aussi simple, il se disait que tranquille, on ne l’était jamais ni tout à fait, ni pas du tout, et qu’au fond ça n’avait pas tant d’importance. » (page 86)

 

« Il pensait parfois que pour témoigner de l’homme, il fallait voir des choses, et que c’était peut-être pour cette raison qu’il voyageait. » (page 98)

 

« Quand on peut contenter tout le monde, il faut quand même une solide raison pour faire autrement. » (page 116)

 

« Il n’y avait rien de plus constant sur cette terre que le désir de mémoire des hommes. » (page 178)

 

« Le reste du mobilier en tek, simple et raisonnable, se répartissait dans la pièce comme tout mobilier en tek se répartirait, avec simplicité et raison, dans tous les bureaux de commandant en chef simple et raisonnable de tous les romans du monde. » (page 219)

 

« Les premiers tétons tétés par une nuit dorée, les erreurs d’enthousiasme, les sentiments d’invincibilité, les espoirs de l’aube, le sublime instant où l’on prenait conscience que le monde en fait ne se laisserait jamais conquérir. » (page 228)

 

« Pour la première fois de sa vie, il ne se considérait plus jeune. Il découvrait le poids des ratés, des regrets. Ce qui jusqu’à présent apparaissait toujours drapé d’un sûrement plus tard se présentait maintenant devant lui accompagné d’un peut-être jamais et de la longue cohorte des occasions perdues. » (page 276)

 

« Bien souvent la liberté paralysait les hommes. Il fallait donc se contenter de gestes simples : avancer, lentement, mettre un pied devant l’autre. » (page 285)

 

« Les hommes libres tournaient souvent en rond. » (page 286)

 

« On devrait décerner à chaque homme un diplôme de vie réussie. Une fois pour toutes. Dès les premiers mois de la vie. Ce geste anodin simplifierait bien des choses. » (page 288)

 

« La curiosité n’occupait pas la dernière place dans la liste des péchés de Géraldine Allais : on ne se lance pas dans la littérature, même dans les biographies, par hasard. » (page 301)

 

« Rêver permettait aussi d’avancer. » (page 303)

 

« Il n’y avait rien de plus dangereux que les sentiments. Ils empêchaient les hommes de s’accomplir pleinement. » (page 312)

 

« Pour se rebeller, il ne fallait pas grand-chose : il suffisait juste d’en informer celui contre qui l’on se rebellait. (C’était quand même la moindre des politesses.) » (page 329)

 

« Une religion permettait de savoir où aller. Enfer ou paradis levaient le mystère du bout de la route. » (page 397)

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Une réflexion sur “L’art de creuser un trou, Frédéric Gruet

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