Pourquoi écrivez-vous, Michèle Halberstadt ?

Michèle Halberstadt (c) David Ignaszewski

 

Michèle Halberstadt est productrice et distributrice de cinéma.

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Elle est l’auteur de six romans dont Un écart de conduite (Albin Michel, 2010), et La petite (Albin Michel, 2012) et Mon amie américaine (Albin Michel, 2014).

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 Photo (c) David Ignaszewski

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Pourquoi écrivez-vous ?

Je pourrais citer Julien Gracq « J’écris un livre pour savoir ce qu’il y a dedans ».

Halberstadt1Le pourquoi d’un livre, on le découvre, on le comprend, quand le livre est tout à fait fini.
Pourquoi écrire?
Parce que ça me console. On est tous des blessés de la vie. Ecrire me répare, m’apaise.
Pour affronter mes peurs. On a tous les courages quand on écrit…
Parce que c’est une nécessité. Quand je suis entre deux livres, quand je n’ai pas l’idée, le sujet, je suis mal, je me sens vide…

 

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Chacun sa méthode, ses trucs, ses manies.
Halberstadt2Un seul conseil : être foncièrement, totalement, viscéralement honnête.
Ne pas chercher à faire des phrases.
Et, après chacune, se demander inlassablement : est-ce la meilleure, la plus simple, la plus juste façon de le dire ?
Ecrire, c’est très présomptueux : c’est présumer qu’on a quelque chose à dire.
Mais ça doit être un exercice d’humilité.
En tout cas, pour moi, ça l’est.

 

 

 

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Mon amie américaine, Michèle Halberstadt

Mon amie américainePrésentation de l’éditeur :

« Ce matin, Clara m’a demandé pourquoi nous étions amies. Je lui ai répondu que c’était inexplicable. Mais j’ai passé la journée à me poser la question. Pourquoi toi, l’Américaine, la pragmatique, la businesswoman, la midinette, pourquoi occupes-tu une telle place dans ma vie ? »

 

Après Café viennois et La petite, Michèle Halberstadt explore avec lucidité et sensibilité le lien si fort de l’amitié face à l’épreuve. Que cherche-t-on à travers l’autre ? À quoi rester fidèle, lorsque plus rien n’est comme avant ? Que deviennent les sentiments que l’on croyait inaltérables ?

 

 

Molly, l’amie américaine de la narratrice, est plongée dans un profond coma. Avec une inévitable culpabilité – « Pourquoi toi et pas moi ? », la narratrice entame un dialogue sans réponse. A Molly, elle peut tout dire. Alors elle lui dit tout. Ce qu’elle sait déjà, qui a fait leur amitié. Et puis ce qui surgit pendant que Molly ne répond plus. Le coma de Molly devient la planète Virgule – en allemand, Komma signifie virgule.

 

photo (2)

« Je ne savais pas que je pouvais fabriquer autant de larmes. » C’est par cette phrase inoubliable que j’ai découvert ce roman, lu par son auteur qui le travaillait encore. C’était au Pitch me, en juin 2013.

De Michèle Halberstadt, j’ai lu Un écart de conduite – une vraie rencontre, un choc du début à la fin, doublé d’une révélation à la toute fin – et La petite – presque autant aimé.
Sa plume ne change pas, elle reste constante dans son rythme entraînant, musical avec quelque chose de mélancolique.

 

Michèle Halberstadt pourrait aborder tous les sujets qu’elle procurerait au lecteur le même bonheur de lecture. Jamais d’ailleurs les sujets qu’elle choisit ne sont drôles. Pourtant son écriture porte si bien, envoûte tellement que la gravité s’adoucit et que la lecture apporte un étrange apaisement.

 

L’amitié, croit-on, peut prendre le pas sur la maladie. Mais qu’advient-il si la maladie prend le pas sur l’amitié ?

Comme dans ses deux précédents romans, Michèle Halberstadt tourne autour du thème de l’immense solitude qui est la condition de l’homme.

Et encore une fois, c’est une réussite de sensibilité, de subtilité et de finesse.

 

Albin Michel, janvier 2014, 192 pages, 16 €

 

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Phrases choisies :

 

« Je ne savais pas que je pouvais fabriquer autant de larmes. » (page 13)

 

« Molly, il faut que je te parle. Même si tu ne m’entends pas. Les paroles que je ne peux pas échanger avec toi m’étouffent. Alors je vais t’écrire. Pas pour consigner mes faits et gestes, mais pour te raconter ce qui se passe pendant la durée, indéterminée, de ton absence. Tenter de comprendre ce qu’on vit si différemment toutes les deux. Je vais essayer de trouver les mots. » (page 15)

 

« Eduquer, c’est se tromper, en permanence. » (page 72)

 

« C’est toi la malade et c’est moi qui ai peur. » (page 111)

 

« Je n’ai jamais eu autant envie d’avoir la foi qu’en cette seconde. » (page 112)

 

« Il faut que tu trouves en toi des raisons de te battre. Fais-le pour toi, pour nous, pour les enfants que tu n’as pas encore, pour les plages des mers du Sud qu’il te reste à découvrir, pour les souvenirs qu’il te reste à fabriquer, pour les années qu’il te reste à vivre. » (page 127)

 

« Tu as toujours affirmé que porter des talons aiguilles et une jupe moulante c’était revêtir une tenue de combat, qui te dopait pour affronter une situation délicate. « Je suis obligée de faire des petits pas, de rentrer les fesses, de me tenir droite, la tête haute. C’est comme une armure. Sur douze centimètres, crois-moi, tu es une guerrière. » » (page 131)

 

« Ca ne reviendra plus. Et la vie qui allait avec non plus. » (page 139)

 

« Enjoy while it lasts. It doesn’t. Profite tant que ça dure. Ça ne dure pas. » (page 149)

 

« Tant que les paroles ne sont pas prononcées, les choses qu’elles recouvrent n’ont aucune réalité. » (page 153)

 

« La vie est une jungle. Et toi, ma Molly, tu es désormais comme Babar dans la grande Ville. Tu as perdu tes défenses. » (page 182)

Pourquoi écrivez-vous, Romain Monnery ?

MonneryNé à Lyon en 1980, Romain Monnery a suivi des études de langues et de communication..

Il est l’auteur de deux romans parus au Diable vauvert : Libre, seul et assoupi (2010) et Le saut du requin (2014)..

Plusieurs de ses nouvelles ont été publiées dans la revue Décapage.

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Pourquoi écrivez-vous ?

Sans doute parce que c’est la seule activité qu’on peut pratiquer en pyjama sans s’attirer les foudres du voisinage quand survient l’irrépressible envie de danser bras par dessus tête. La musique et la tenue de travail, voilà les principaux atouts. A part ça, bof…

Antoine Blondin disait que l’écriture n’était pas pour lui une source de satisfaction : toujours elle l’angoissait, parfois elle l’ennuyait.

Pas mieux…

J’aurais largement préféré être footballeur mais je n’aimais pas courir ; je ne sais pas chanter, je me change en borne incendie dès qu’il s’agit de parler en public, je mange mes mots, je danse comme un abribus, et ma connaissance du langage des signes s’arrête au pouce levé.

MonneryAutant dire qu’il ne me restait pas des masses de moyens d’expression une fois l’état des lieux terminé.

En fait, je crois que l’écriture est aux timides ce que les collants sont aux super-héros : un costume plus ou moins élastique, plus ou moins excentrique, qui procure en tous les cas un sursaut d’assurance.

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Bien traiter sa page blanche, c’est important : la féliciter pour son teint, lui dire qu’elle est la plus belle, la surprendre, la sortir, l’emmener au restaurant ; ne pas hésiter à lui faire des offrandes pour obtenir ses faveurs (on oublie les sacrifices humains, c’est trop salissant ; quant aux strip-teases, ça ne marche qu’un temps) – et si vraiment vous ne pouvez plus l’encadrer : mettez des lunettes 3D.

Non, en vrai j’aurais du mal à donner le moindre conseil dans la mesure où j’ai encore un autocollant « apprenti » collé dans le dos. Ne pas se prendre au sérieux, ça me paraît important, même si je ne suis pas sûr que ce soit d’une grande aide. L’important, je crois, c’est justement de ne pas trop écouter les conseils. L’écriture n’a rien d’une science exacte. C’est hasardeux, instinctif : on tâtonne, on s’égare, on revient sur ses pas, stop ou encore, on désespère, on s’enlise – misère, qu’allions-nous faire dans cette galère – mais au final on arrive toujours quelque part (jamais où on voulait, mais ça c’est un autre problème). Se fier à la boussole d’un autre – aussi grand et reconnu soit-il – ne pourrait mener qu’à des fausses pistes. N’oublions pas ce que disait Tonton David, le sage : « Chacun sa route, chacun son chemin (passe le message à ton voisin) ».

 

PS : cela dit, sur le thème de l’écriture et de la vocation, on peut toujours lire ces petits bijoux que sont « Mémoires d’un métier » de Stephen King et « Autoportrait de l’auteur en coureur de fond » de Haruki Murakami. Voilà pour le coup des gens qui savent (à peu près) de quoi ils parlent.

 

 

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Libre, seul et assoupi

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Libre, seul et assoupi, Romain Monnery

Présentation de l’éditeur :

romain monnery libre seul et assoupi« J’étais un enfant de la génération précaire et, très vite, je compris que viser un emploi dès la sortie de ma scolarité revenait à sauter d’un avion sans parachute. »

Machin vit chez ses parents qui, excédés de le voir ne rien faire, le mettent à la porte. Il rejoint une amie à Paris qui lui propose une colocation, puis tente d’aller se faire exploiter en stage dans une chaîne de télévision. Finances à marée basse, il va, lucide et résigné, devoir se confronter au monde réel.

Le roman naturaliste des désillusions perdues, où l’initiation d’un anti-Rastignac d’aujourd’hui se joue entre échec volontaire et résignation constructive.

 

 

 

« Machin » aime dormir. Et les pâtes. Il observe les filles et le temps qui passe avec la même impuissance. Pour lui, les chemises servent à se déguiser en adulte. Quand il est là, c’est parce qu’il faut bien être quelque part ; et il fait ce qu’il fait parce qu’il ne sait pas quoi faire d’autre et qu’il faut bien faire quelque chose – mais rien, le plus souvent.

 

Pour « Machin », le travail n’est « qu’une perte de temps visant à déposséder le peuple de ses loisirs. » Néanmoins, et parce qu’il faut bien payer son loyer, il accepte de jouer le jeu du stage. Il découvre l’entreprise, ce monde peuplé de gens qui se persuadent qu’ils sont des adultes. « A les entendre, renoncer au présent suffisait à se construire un avenir en or. » Pour « Machin », c’est un choc. Après le stage viendra l’emploi (le loyer, toujours) : un premier job pendant le Mondial de l’automobile, cet événement insensé où l’on recense plus de femmes au mètre carré que n’importe où ailleurs. Avant, pendant, après, la vie de « Machin » n’est qu’une série de grandes désillusions et de victoires microscopiques. L’âge de renverser la vapeur arrivera bien assez tôt.

 

Romain Monnery choisit un ton direct pour dresser le portrait de son personnage plus révélateur qu’il n’y paraît du malaise d’une époque, et de toute une génération. C’est frais et accrocheur, largement dialogué et très rythmé, empreint d’un humour qui parfois cède à la facilité mais ne gâche pas le plaisir – au contraire.

Mention spéciale pour l’hilarante scène du match de football France-Italie pendant la coupe du monde en Allemagne, en 2006, resté dans les annales pour le coup de tête de Zidane à Materazzi.

 

Libre, seul et assoupi est une fable du XXIème siècle, générationnelle et tordante, dont la morale se dissout dans la réalité. « Machin »  est un anti-héros attachant et finalement très familier.

Un premier roman hyper accessible et juste – en un mot, réussi.

 

 

Au Diable Vauvert, 2010, 308 pages, 18 €

 

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Tous les premiers romans

Toute la rentrée littéraire 2010

 

Phrases collector :

 

« Je me retrouvais dehors, avec pour seul bagage un diplôme bac+5 qui me servait d’oreiller. » (page 8)

 

« La vie, je la préférais en solitaire. Libre, seul et assoupi. » (page 11)

 

« Professionnellement, je n’avais pas d’ambition. » (page 27)

 

« J’étais un paresseux jusque dans la gestion de mes relations : je préférais qu’on me quitte plutôt que l’inverse. » (page 52)

 

« L’introspection n’était plus à la mode. Au risque d’aller droit dans le mur, l’époque exigeait d’avancer. » (page 63)

 

« Si le statut de guignol implique l’absence de responsabilité, de pression et d’horaire, alors c’est exactement ce que je cherche. » (page 84)

 

« Travailler me semblait être le meilleur moyen de grandir. Et devenir adulte la dernière des choses à faire en ces temps difficiles. » (page 121)

 

« Tout allait trop vite. Les gens semblaient savoir ce qu’ils faisaient, ce qu’ils voulaient, où ils allaient ; et toutes ces certitudes me les rendaient détestables. J’étais jaloux. » (page 131)

 

« Je n’avais pas plus de goûts que de personnalité. » (page 137)

 

« L’idée d’un livre me vint alors. Je n’avais rien à dire mais au moins j’aimais écrire. » (page 156)

 

« Ma peur de l’échec n’était que l’alibi de mon orgueil. » (page 190)

 

« Bruno avait raison : l’important n’était pas de savoir mais de faire croire. » (page195)

 

« Ton premier salaire, c’est ton entrée dans l’âge adulte. Il faut que tu marques le coup. C’est un truc dont tu te souviens toute ta vie. » (page 208)

 

« Plus que jamais, j’aurais voulu être le héros d’un roman, rien que pour sauter ces pages de mon histoire qui me semblaient superflues. » (page 238)

 

« J’entretenais des champs de regrets. » (page 277)

 

« Je ne pouvais faire un pas sans regretter le précédent. » (page 278)

 

« M’encombrer de souvenirs supplémentaires, c’était prendre le risque de me noyer dedans. » (page 278)

 

« Le battement de ses paupières était une mélodie que j’aurais aimé chanter sous la douche. » (page 281)

Pourquoi écrivez-vous, Diane Brasseur ?

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Diane Brasseur est franco-suisse.

Née en 1980, elle a grandi à Strasbourg et fait une partie de sa scolarité en Angleterre.

Après des études de cinéma à Paris, elle devient scripte et tourne, entre autres, avec Albert Dupontel, Olivier Marchal et Abd Al Malik. Elle habite à Paris.

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Les fidélités, paru chez Allary éditions en janvier 2014, est son premier roman.

 

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Pourquoi écrivez-vous ?

Enfant, avant même de savoir écrire, je passais beaucoup de temps dans ma chambre, assise à mon petit bureau, à tracer des boucles au feutre noir sur des feuilles A4 blanches.

« J’écris », je disais à mes parents et à mes sœurs.

Avant de raconter une histoire ou d’exprimer une idée, avant de décrire une image, il y a l’acte physique : écrire.

Avec un stylo à encre, au critérium, sur une feuille blanche ou un carnet, c’est pour moi très voluptueux.

 

Dans son roman « Intimité », Hanif Kureishi s’attarde avec précision sur la pointe du crayon avec laquelle il aime écrire et la texture des papiers qu’il utilise comme support. L’achat d’un nouveau carnet l’enthousiasme et il les accumule comme autant de projets à venir.

Voilà un paragraphe qui m’a touchée.

 

Très tôt, j’ai commencé à tenir un journal mais il s’agit plus de décrire ce qui m’entoure que ce que je ressens. Je prends beaucoup de notes, parfois très désordonnées, j’ai le goût des listes.

Ecrire est un mode d’expression et de communication qui me convient : j’écris encore des lettres, je m’applique à la rédaction d’un mail et même à celui d’un texto.

 

Brasseur1J’aime écrire parce qu’il y a quelque chose qui se joue dans mon rapport au temps : quand j’écris, le temps passe plus lentement.

Depuis mon poste, la table de ma salle à manger-cuisine, par la fenêtre – j’habite au-dessus d’un carrefour – je vois les restaurateurs installer leur terrasse, les rideaux des commerces qui se lèvent, des gens marcher à différentes allures, des joggeurs, les camions de livraisons qui provoquent les embouteillages, les vélib qui passent aux feux rouges, des manifestations, des sorties d’école en gilets jaunes fluorescents, les fumeurs sur le trottoir, des glissades quand il neige, des couples qui s’embrassent, le marché qui s’installe.

L’avenue Trudaine est toujours en mouvement, et moi derrière la vitre comme dans une bulle, à l’abri, j’écris.

Je reste spectatrice même de ce qui m’arrive. J’observe à la recherche du détail qui raconte l’essentiel, j’enregistre et je décris.

 

Je doute beaucoup.

J’écris et je cherche. Je pose des questions. Dans Les Fidélités, il y a un nombre important de points d’interrogation et peu de réponses.

A la table de ma cuisine-salle à manger, comme petite à mon bureau en dessinant mes boucles d’écriture, j’ai l’impression d’être à la bonne place et je me rassemble.

 

Quelques fois, quand j’écris, je sens un fil se tendre dans ma gorge et cela me fait penser aux violons qu’on accorde avant un concert ou à la pose du cordage d’une raquette de tennis.

Alors j’ai la sensation que mon corps en entier se tend vers le texte sur lequel je suis en train de travailler, et je me vois comme une drôle de bête, penchée sur une feuille A4 blanche, les boucles noires sont devenues des lettres, avec mon stylo à encre comme un sixième doigt.

 

Brasseur2

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Je trouve cela très délicat de donner un conseil à quelqu’un qui écrit après la publication d’un seul roman.

Je suis moi-même à l’écoute des conseils des autres. Pour m’encourager, récemment, le libraire Patrick Bousquet m’a offert Notes sur le métier d’écrire. Extraits du journal de Jules Renard.

Sur la quatrième de couverture, j’ai pu lire « Le métier d’un écrivain, c’est d’apprendre à écrire. ».

Brasseur3Le seul conseil que je peux partager c’est celui que j’essaye de suivre moi-même : pratiquer l’écriture comme un sport, avec rigueur et assiduité.

Dans mon cas, c’est la natation.

Certains jours je nage très peu, je m’essouffle, il m’arrive de ne pas nager et de ne faire que des battements avec une planche. De temps en temps, je prends des cours, pour corriger de mauvaises habitudes et pour ne pas m’ennuyer je varie : brasse, crawl, dos crawlé.

Je vais à la piscine avec la régularité d’un métronome.

 

Ecrire tous les jours même quand le temps manque. Même une demi heure. Juste une ligne.

Rien qu’une longueur.

 

 

 

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Les fidélités

Toutes les réponses à « Pourquoi écrivez-vous ? »

Les fidélités, Diane Brasseur

thumbnail_les-fidelitesPrésentation de l’éditeur :

« J’ai une double vie depuis un an.

J’ai glissé dans cette situation sans opposer de résistance.

Je passe la semaine avec Alix à Paris et je retrouve ma femme et ma fille le week-end à Marseille.

Quand je suis heureux je n’ose plus bouger. Je me fais penser au chien de ma grand-mère qui se transformait en statue quand le chat le léchait.

Qu’est-ce que j’attends ?

Qu’on prenne une décision à ma place ? Un drame ? »

Quelques heures avant de partir à New York fêter Noël en famille, un homme de 54 ans s’enferme dans son bureau pour faire un choix : quitter sa femme ou sa maîtresse.

 

 

« Je ne veux pas vieillir. » Voilà comment le narrateur commence son monologue. Et aux côtés d’Alix, 31 ans, le temps pour lui s’arrête. Mais Les fidélités n’est pas simplement l’histoire, somme toute banale, d’un homme qui prendrait une maîtresse pour se donner l’illusion de ralentir le déclin. Le narrateur aime, quoi que de façons bien différentes, les deux femmes de sa vie. Et c’est ce qui lui est, à la longue, insupportable ; l’on ne se sent jamais aussi seul que lorsqu’on a le cœur coupé en deux.

 

Le thème du triangle amoureux a été maintes fois abordé en littérature. Il y a pourtant de l’inédit dans Les fidélités. Avec une écriture d’une grande fluidité, à un rythme enlevé, Diane Brasseur livre une vision très juste des relations qu’il est si compliqué de défaire et des aveux intérieurs de faiblesse. Elle démontre un vrai talent à faire revivre les scènes des deux histoires d’amour qui tiennent le narrateur debout.

Loin de prendre parti, le lecteur s’attache à chacun des trois protagonistes. L’auteur donne à comprendre le déchirement du narrateur, l’impuissance tranquille de la légitime, l’implication d’Alix qui dit à son homme, le seul qu’elle ait, avec lucidité : « Tout ça, c’est plus dangereux pour moi que pour toi. »

 

Et Diane Brasseur instille dans ses pages un suspens qui rend ce premier roman impossible à lâcher. On est captivé par ce drame silencieux et invisible, loin des clichés traditionnels véhiculés par l’adultère. Le mari trompeur n’est pas un homme machiavélique, l’épouse trompée n’est pas une femme délaissée et aigrie, l’amante n’est pas une vamp intéressée.

En dépit des beaux discours, personne, finalement, ne s’engage à moitié. Et c’est ce qui est bouleversant.

 

Ce coup d’essai est un coup de maître(sse).

 

Allary Editions, janvier 2014, 176 pages, 16,90 €

Lire le premier chapitre en ligne

 

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Quelques citations :

 

« A quoi ressemble la maîtresse d’un homme marié ? » (page 8)

 

« Son odeur est autour de moi et ça me rend heureux parce que ce n’est pas un souvenir. » (page 12)

 

« Je vois toute la douleur, encore assez loin, à une centaine de mètres, mais elle me fonce dessus, comme une vague, et je baisse la tête et je vois mon corps et je me dis qu’il n’y a pas assez de place, même si je mesure 1,82 mètre et que je pèse 90 kilos, il n’y a pas assez de place entre mes deux épaules pour recevoir cette vague-là. » (page 26)

 

« Il faudrait peut-être nous vautrer dans notre histoire comme deux boulimiques.

Baiser jusqu’à l’écœurement, la serrer trop fort dans mes bras, manger dans la même assiette e lécher les mêmes couverts, dire tous les mots d’amour à la chaîne comme on allume une cigarette avec la précédente, prendre nos douches ensemble et échanger nos vêtements pour être repus, une bonne fois pour toutes. » (page 35)

 

« J’envie le chagrin d’Alix parce qu’il est identifiable. » (page 57)

 

« Est-ce qu’Alix et moi nous envisagerons un retour sur investissement ? Parce que j’aurai divorcé et qu’elle pensera avoir brisé une famille, déciderons-nous de rester ensemble coûte que coûte, même si nous n’en avons plus envie et que cela nous rend malheureux ? » (page 86)

 

« Les nuits avant mes départs ressemblent à celles des débuts d’histoires, corsetées. » (page 93)

 

« Pourquoi suis-je celui qui part ? » (page 105)

 

« Qu’est-ce que je croyais ? Qu’il y avait différents stades dans l’infidélité comme pour les infractions du code de la route ? » (page 113)

 

« Fantasmer, c’est prendre le risque d’être déçu. » (page 116)

 

« Je fais l’amour avec Alix, je fais l’amour avec ma femme. Je ne sais plus qui je trompe avec qui. » (page 119)

 

« Tous les efforts d’Alix me touchent parce que ce ne sont pas des efforts et qu’ils sont pour moi. » (page 155)

 

« Dans notre cas, le quotidien, c’est exotique.

Nous ne sommes pas un couple. […] Nous n’avons pas de vie sociale tous les deux, nous ne connaissons pas l’excitation d’un projet commun. Nous ne prenons aucune décision ensemble. » (pages 158-159)

 

« Je n’ai parlé d’Alix à personne parce que je voulais garder tous les détails pour moi et pour ne pas répondre à des questions auxquelles je n’avais pas de réponse. » (page 163)

 

Pourquoi écrivez-vous, François Perrin ?

Perrin (c) Dom Garcia

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Riche d’une solide expérience dans la limonade, François Perrin est aujourd’hui journaliste (Ce soir (ou jamais !), Standard, Le Nouvel observateur, TGV Magazine…).

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Bois sans soif, paru aux éditions Rue Fromentin en janvier 2014, est son premier roman.

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 Photo (c) Dom Garcia

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Pourquoi écrivez-vous ?

Je vous jure, j’aurais adoré répondre à cette question quelque chose comme « Parce que je ne peux pas envisager une seconde de vivre pour autre chose », « Parce que mon cœur bat au rythme des pages noircies » ou encore « Parce que rien d’autre ne sort de moi » – en version un peu moins dramatique, plus inquiétante plutôt, voire répugnante -, mais non, je n’y parviens pas. Je ne parviens pas même à me le faire croire, alors vous convaincre !

 

Non, non, plus simplement, j’imagine que si j’écris, et depuis longtemps, un peu à n’importe quelle heure, dans n’importe quel état, et sans avoir réellement jusqu’ici imaginé être publié quelque part (promis), c’est sans doute parce que je me suis toujours exprimé de manière calamiteuse à l’oral. Grand amateur de théories insensées – comprenez : qui reposent sur n’importe quoi, mais veillent ensuite à suivre avec discipline un raisonnement d’une logique à s’effondrer d’ennui -, toujours craintif voire pleutre à la seule idée de devoir exprimer mon avis à haute voix – a fortiori à Noël, en famille -, et rarement confiant en le crédit quelconque qu’on pourrait accorder à mes mélasses discursives, je me suis rapidement converti à l’art du petit-gribouillis-dans-son-coin. Si vous doutez de ma bonne foi quant à mon incapacité à m’exprimer oralement, tentez de relire à haute voix le présent paragraphe, et on en reparle.

 

Marges, cahiers de texte, recto A4 à faire circuler (ou pas), courrier papier, puis électronique, avant l’arrivée – miam, évidemment, étant donné ma pathologie – des blogs. Un bon moyen au départ de balancer mes laïus au pifomètre dans l’espace, plutôt qu’à destination d’une connaissance bien obligée, après un certain temps, de m’inviter amicalement à la fermer, et puis d’arracher mon petit coin de papelard virtuel (pour m’éviter aussi de troller ou d’assoupir à tout-va), de l’étendre au sol et d’y faire mes petites figures, prenant le risque qu’on les repère, pour les applaudir ou les condamner, bien planqué tout de même dans les tréfonds du Grand-Tout.

 

Perrin1Et comme j’avais de la matière, même molle, même indigeste (elle se produisait quasiment toute seule, je n’y suis pour rien), je ne m’en suis pas privé. Un blog-en-2005, d’abord, Moi aussi je suis narcissique, dans lequel j’avais organisé un concours de selfies de pied droit AVANT l’explosion des réseaux sociaux. Clap-clap, tout de même, ça compte. Puis un collectif, Strictement Confidentiel, au sein duquel on m’avait gentiment confié la responsabilité du secteur qui me plaisait/seyait le mieux, à savoir, les poubelles de l’opinion. Étrangement, c’est par ce biais que je suis rentré dans ma présente « carrière » de critique littéraire. Quelques autres choses, ensuite, hébergées par ceux qui le voulaient bien : le fier Anthony Naglaa et sa Revue Noir et Blanc, le constant Arnaud Dudek et son J’irai cracher sur vos blogs, le tout en m’amusant à multiplier les identités parce qu’après tout, si le net peut être aussi – pas seulement, hein, « aussi » j’ai dit – le royaume des pleutres, de ceux qui ne s’assument qu’à moitié ou alors surtout pendant la journée, l’usage de pseudonymes pour s’y prélasser me semblait tomber un peu sous le sens. Un dernier, enfin, mon blog-de-2013, dont je n’ai pas grand chose à dire puisqu’il est possible de le trouver en quatre secondes de recherche, malgré le énième pseudonyme sous lequel je l’ai signé.

 

Et voilà, vous regrettez de m’avoir posé la question. Tiens, une anecdote gênante pour me faire pardonner : peu après le bac, j’ai du passer une « colle », c’est-à-dire un examen oral, en sociologie ou en économie (je ne sais plus, mais il y avait des chiffres, et j’aime bien ça, moi, les chiffres). A l’issue de celle-ci, tandis que mes mains tremblaient encore et que je pouvais quasiment sentir de l’intérieur mon haleine rance de grand stressé, l’examinatrice m’a dit, cruelle mais bienveillante : « Il faudrait que vous alliez voir quelqu’un, je pense. Entre l’orthophoniste et le psychiatre. » C’était corsé, bien sûr, comme remarque, mais tout à fait justifié.

 

Du coup, tiens, une réponse en une phrase : si j’écris, c’est parce que le métier d’ortho-psychiatre n’existe pas. Et que même si j’arrive un peu mieux aujourd’hui qu’à l’époque à m’exprimer devant plus de six connaissances et, disons, trois parfaits inconnus (en pensant à autre chose, en évitant d’émettre une opinion franche, en faisant le petit malin), ben disons que si je peux m’en passer, je préfère, quoi.

Vous me direz, là encore – si, je le sais, vous allez me le dire alors arrêtez donc de nier -, « Vous auriez pu aussi bien faire des maths, alors, et devenir ingénieur, expert-comptable, ou quelque chose d’approchant. » Je vous répondrai, alors : « Oui, tout à fait. C’est très juste. » Et comme on m’a toujours reproché d’écrire des textes trop longs pour être vraiment digestes, je vais passer à la question suivante puisque, d’ailleurs, tiens, justement, il faut encore que j’avance un peu dans mon programme de mathématiques-section S : j’ai bien l’intention de me faire repasser mon bac d’ici quelques temps, pour mesurer l’étendue des dégâts provoqués par plus de dix ans passés à trinquer régulièrement sans toucher matrice ni espace vectoriel. Demandez-moi donc l’an prochain « Pourquoi calculez-vous ? », et on verra bien. C’est vrai, ça, pourquoi ne pose-t-on pas cette question aux ingénieurs, après tout ? Je me suis mis à écrire aussi parce que je trouvais ça moins ludique, plus sérieux que les maths, mais après tout, on peut s’amuser aussi en écrivant, alors quoi ?

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

De ne jamais cesser de bosser ses mathématiques, déjà, donc, parce que la logique mène à tout, et même au chaos vous l’aurez compris. De s’abstenir d’écouter les conseils qu’on leur donne, ensuite, surtout s’il s’agit de choses comme « Crois toujours en toi » – c’est faux, ne jamais se remettre en question, c’est le destin d’une huître -, « Si tu tombes de cheval, relève-toi et enfourche à nouveau » – n’importe quoi, il existe des tas d’autres sports moins dangereux, ou que vous maîtriserez mieux – ou encore « Ne faites confiance à personne » – si, si, il ne s’agit pas non plus de ne pas apprendre de vos erreurs, ni d’ailleurs de s’abstenir de faire de belles rencontres.

 

Perrin2En revanche, si, j’en ai un, tout de même, que l’apprenti écrivain susmentionné (mais que suis-je, sinon exactement la même chose que lui ?) pourra choisir de suivre, ou non, au choix, comme indiqué plus haut : ne jamais, jamais, se prendre pour un écrivain. Ça, c’est vraiment l’Enfer, à savoir le début des Petits-Fours certes, mais aussi la Fin du Monde.

 

Ah, et vous n’êtes pas obligés de mettre des majuscules à tous les substantifs, non plus, pour vous donner du relief – sauf si vous écrivez en Allemand, bien sûr.

 

 

 

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Bois sans soif, François Perrin

Bois sans soifPrésentation de l’éditeur :

« Il m’en avait fallu du temps, avant de comprendre de quel bois j’étais fait, et quel serait son usage le plus approprié. Pupitre, étai, manche de pioche – je n’avais pas déniché ma carrière. »

Au moment de se choisir un avenir, le narrateur de Bois sans soif pousse la porte d’un bar. Et se découvre plus qu’un métier, une vocation : « À chaque cul son tabouret, à chaque arbre son étagère Billy. » Pour lui, ce sera donc le zinc, meilleur poste avancé pour observer et comprendre le monde qui l’entoure. Pour développer, aussi, de mystérieux superpouvoirs, indétectables par les accoudés d’en face, et qui ne durent que le temps du service.

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Bosser dans un bar. Prêcher en zinc. Le narrateur sait de quoi il parle. Bistrot, troquet, rade, il a pratiqué, des deux côtés du comptoir. Des années d’observation et d’analyse qui lui permettent de livrer une version très personnelle, désabusée et souvent férocement drôle de ce qui s’y passe, de qui y vient, de pourquoi on y vient, de ce qu’on y cherche, de ce qu’on y trouve (ou pas), de pourquoi on y revient, de comment on en sort à l’heure où parfois on ne retrouve plus son chemin.

 

Qu’est-ce qu’un bar ? Sur le papier, « un lieu disposant d’une licence IV, débitant de boissons alcoolisées au vu et au su de la maréchaussée, et selon les goûts de tout un chacun. » Bien plus que cela en réalité. « Ni plus ni moins que la chambre dont on ne dispose pas chez soi. » ose le narrateur.

 

Le grand, le très grand Philippe Jaenada, qui signe la préface de ce livre qualifié de fiction quand on l’estampillerait plus facilement chronique, voire étude sociologique (mais puisque l’on déplore les étiquettes, passons-nous ici d’estampille), l’affirme : « On a dans les mains, tombé du ciel, le plus complet, le plus précis des manuels de vie en milieu baristique. […] On y apprend surtout ce qu’est la vie sur terre. » (Cette préface est une exception de la part de l’auteur de Sulak, mais pas un hasard : « les trois trucs [qu’il] préfère au monde (si on met de côté les choses intimes, comme la famille ou la levrette), ce sont les bars, les livres et François Perrin. » On a connu pire adoubement pour un premier livre.)

 

La visite guidée que propose François Perrin de ce monde qui bruisse derrière les vitrines embuées d’envie de rencontres est une formidable galerie de portraits. Le personnage principal est celui que l’on connaît le moins : le barman. Il devient ici un inoubliable Super-Héros (avec majuscules, ja).

 

Mais on ne naît pas Super-Héros. On ne le devient pas non plus. On est identifié et choisi comme tel. Et ensuite, il faut bien faire avec ce statut et les Superpouvoirs associés. Pas toujours simple. La blonde peut se révéler amère en fin de verre. Perrin distille des pincements de cœur au fil des pages.

Triste sort que celui du Super-Héros, célibataire à durée indéterminée – les Superpouvoirs seraient-ils solubles dans le couple comme le rhum dans le coca-cola ? Car si « chaque cul [a] son tabouret », l’amour, apprend-on, se trouve d’un seul côté du bar. L’autre, donc. Et si le célibat se fête au champagne, le champagne et le rade, ça fait deux.

 

C’est la solitude du buveur de fond(s) comme de celui qui le sert que raconte, dans une langue riche et imagée, François Perrin. Les formules pleines d’esprit coulent à flots (facile). L’humour vient contrebalancer un désenchantement qui n’est rien d’autre que de la lucidité. Et qui mène à une forme de résistance sociale – refuser l’exploitation est un choix politique qui se paye. La bière heureusement reste encore abordable.

Bois sans soif est à lire sans modération (re facile) et à jeun avant de se poser un instant la question de ce qu’on a fait, espéré, manqué, etc. la dernière fois qu’on a bu sous une enseigne licence IV. Et de ce qu’on a bu. Et de pourquoi c’était (encore et toujours) de l’alcool.

 

Pousser la porte d’un bar, c’est bien. Ne pas en ressortir trop tard, c’est bien aussi. Que l’on siège d’un côté ou de l’autre de la pompe à bière.

 

 

Editions rue fromentin, janvier 2014, 140 pages, 16 €

 

 

 

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Brèves de comptoir :

 

Bois sans soif-extérieur« Etre le plus beau pour lever une dinde, en gros, l’orateur le plus subtil pour postillonner le plus fort dans une oreille moite, vers un cerveau flasque avide de généralités. » (page 22)

 

« Un bar ne constitue ni plus ni moins que la chambre dont on ne dispose pas chez soi. » (page 26)

 

« Je trouverais forcément quelque chose à y faire. Perdre de l’argent, dans tous les cas. » (page 44)

 

« C’est parce que les gens ne s’adressent que rarement à vous que, passé les années d’adolescence, vous prenez le parti d’aiguiser votre oreille. » (page 63)

 

« Mais si tu es derrière le bar, à ce moment-là, et que les types sont des habitués, qui te causent en permanence, au fond, même quand ils parlent entre eux ? Parce qu’il ne faut pas croire, les clients d’un bar te classent par définition dans la catégorie des interlocuteurs évidents. Et les habitués plus encore que les autres. Même quand ils se parlent à eux-mêmes, ils t’incluent dans leur échange, ne serait-ce que pour ne pas trop flipper. » (page 66)

 

« On passe de Rien à Client Mémorable dès l’instant où naît la curiosité d’arrière-bar. Le Postulant Sérieux sait déjà qu’il sera embauché, et a décroché le poste de Stagiaire Prometteur avant même d’en avoir fait la démarche. Pendant cette période, il fait l’expérience de ses nouveaux Superpouvoirs. » (page 74)

 

« Les Super-Héros, au fond, porteraient en eux-mêmes les germes de leur propre déclin. » (page 86)

 

« La frontière entre le cynisme et l’errance, c’est l’allergie aux lauriers. » (page 87)

 

« Quelle que soit l’étendue de ses Superpouvoirs, le barman ne peut pas plus les expérimenter en congés ni en plein jour – sans son masque, disons – qu’un quelconque héros de Marvel ou de DC Comics. » (pages 87-88)

 

« Un Super-Héros sans masque n’est ni plus ni moins qu’un dégénéré, un Superpouvoir à l’air libre est un faire-valoir humiliant pour l’entourage. » (page 89)

 

« Les Clients Mémorables se déclinent en alcools, ils sont ce qu’ils consomment, leurs intentions débordent dès la première commande. » (page 95)

 

« En commandant d’entrée une bière, le Client Mémorable hurle à l’assistance qu’il n’a pas de plan précis pour la soirée. […] La bière est une fille facile, mal dégrossie certes, mais qui vous semble toujours un peu familière. […] Téter une bière avec quelqu’un revient à ne rien partager tout en exhibant sa nudité, sans artifice. » (pages 96-97)

 

« La bière accouche autant d’amis-pour-la-vie que d’implacables verrues. » (page 98)

 

« Qu’on le dise une fois pour toutes, même les mousseux racés n’ont rien à faire en rade. Si le champagne est délicieux en mariage, incontournable en cocktails et raouts – où quémander un whisky vous classe à l’extrême, une bière plus bas que terre -, ses courbes comme ses effets ne se marieront jamais avec les quatre murs de nos troquets. » (page 100)

 

« Quand la vodka promet une gifle solide, flamme pure aux effets bornés dans le temps, le rhum tient autant du feu que de la colle, équilibre impeccable entre tourbe et brasier qui en fait la plus aliénante des mixtures. » (page 101)

 

« Les gens qui apprécient de se la mettre, comme on dit, s’alcoolisent toujours à mort en fonction des circonstances. » (page 103)

 

« Les groupes s’arsouillent à la bière, à la bière, au vin rouge quand ils dînent, puis à la bière, enfin au whisky ou à la vodka quand des cibles avenantes se radinent. On rompt souvent au vin rouge, fête son célibat au champagne, sa liberté au rhum, sa dépression à la tequila. » (page 104)

 

« On peut n’être plus que ce que l’on boit, pour un instant ou une heure, une soirée ou une vie. » (page 107)

 

« A chaque cul son tabouret. »(page 109)

 

« L’esprit d’entreprise : œuvrer au succès de son employeur au prix de son propre effacement. Parce que c’est plus facile. Effectivement. Bien des VRP s’avèrent plus capables de pousser à l’achat d’un batteur à œufs que de trouver dulcinée, bien des sergents-majors inaptes à dresser marmaille, et ainsi de suite. Vendre un produit, faire appliquer une discipline ou défendre la veuve et l’orphelin s’avère toujours plus simple que de se vendre, discipliner ou défendre soi-même. Ainsi – magie ! – naît le salariat. » (page 110)

 

« Quand on apprend en un mois, d’un collègue d’open-space, quels sont sa couleur préférée, les prénoms de ses mômes et la nture de sa carrière estudiantine – voire son parfum préféré de capsule Nespresso -, on accède en trois services tout au plus au nombre de fausses couches, séjours en taule et admissions aux urgences – pou diverses raisons – d’un collègue de limonade. » (page 115)

 

« Portes closes, tripes ouvertes. » (page 122)