Bois sans soif, François Perrin

Bois sans soifPrésentation de l’éditeur :

« Il m’en avait fallu du temps, avant de comprendre de quel bois j’étais fait, et quel serait son usage le plus approprié. Pupitre, étai, manche de pioche – je n’avais pas déniché ma carrière. »

Au moment de se choisir un avenir, le narrateur de Bois sans soif pousse la porte d’un bar. Et se découvre plus qu’un métier, une vocation : « À chaque cul son tabouret, à chaque arbre son étagère Billy. » Pour lui, ce sera donc le zinc, meilleur poste avancé pour observer et comprendre le monde qui l’entoure. Pour développer, aussi, de mystérieux superpouvoirs, indétectables par les accoudés d’en face, et qui ne durent que le temps du service.

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Bosser dans un bar. Prêcher en zinc. Le narrateur sait de quoi il parle. Bistrot, troquet, rade, il a pratiqué, des deux côtés du comptoir. Des années d’observation et d’analyse qui lui permettent de livrer une version très personnelle, désabusée et souvent férocement drôle de ce qui s’y passe, de qui y vient, de pourquoi on y vient, de ce qu’on y cherche, de ce qu’on y trouve (ou pas), de pourquoi on y revient, de comment on en sort à l’heure où parfois on ne retrouve plus son chemin.

 

Qu’est-ce qu’un bar ? Sur le papier, « un lieu disposant d’une licence IV, débitant de boissons alcoolisées au vu et au su de la maréchaussée, et selon les goûts de tout un chacun. » Bien plus que cela en réalité. « Ni plus ni moins que la chambre dont on ne dispose pas chez soi. » ose le narrateur.

 

Le grand, le très grand Philippe Jaenada, qui signe la préface de ce livre qualifié de fiction quand on l’estampillerait plus facilement chronique, voire étude sociologique (mais puisque l’on déplore les étiquettes, passons-nous ici d’estampille), l’affirme : « On a dans les mains, tombé du ciel, le plus complet, le plus précis des manuels de vie en milieu baristique. […] On y apprend surtout ce qu’est la vie sur terre. » (Cette préface est une exception de la part de l’auteur de Sulak, mais pas un hasard : « les trois trucs [qu’il] préfère au monde (si on met de côté les choses intimes, comme la famille ou la levrette), ce sont les bars, les livres et François Perrin. » On a connu pire adoubement pour un premier livre.)

 

La visite guidée que propose François Perrin de ce monde qui bruisse derrière les vitrines embuées d’envie de rencontres est une formidable galerie de portraits. Le personnage principal est celui que l’on connaît le moins : le barman. Il devient ici un inoubliable Super-Héros (avec majuscules, ja).

 

Mais on ne naît pas Super-Héros. On ne le devient pas non plus. On est identifié et choisi comme tel. Et ensuite, il faut bien faire avec ce statut et les Superpouvoirs associés. Pas toujours simple. La blonde peut se révéler amère en fin de verre. Perrin distille des pincements de cœur au fil des pages.

Triste sort que celui du Super-Héros, célibataire à durée indéterminée – les Superpouvoirs seraient-ils solubles dans le couple comme le rhum dans le coca-cola ? Car si « chaque cul [a] son tabouret », l’amour, apprend-on, se trouve d’un seul côté du bar. L’autre, donc. Et si le célibat se fête au champagne, le champagne et le rade, ça fait deux.

 

C’est la solitude du buveur de fond(s) comme de celui qui le sert que raconte, dans une langue riche et imagée, François Perrin. Les formules pleines d’esprit coulent à flots (facile). L’humour vient contrebalancer un désenchantement qui n’est rien d’autre que de la lucidité. Et qui mène à une forme de résistance sociale – refuser l’exploitation est un choix politique qui se paye. La bière heureusement reste encore abordable.

Bois sans soif est à lire sans modération (re facile) et à jeun avant de se poser un instant la question de ce qu’on a fait, espéré, manqué, etc. la dernière fois qu’on a bu sous une enseigne licence IV. Et de ce qu’on a bu. Et de pourquoi c’était (encore et toujours) de l’alcool.

 

Pousser la porte d’un bar, c’est bien. Ne pas en ressortir trop tard, c’est bien aussi. Que l’on siège d’un côté ou de l’autre de la pompe à bière.

 

 

Editions rue fromentin, janvier 2014, 140 pages, 16 €

 

 

 

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Brèves de comptoir :

 

Bois sans soif-extérieur« Etre le plus beau pour lever une dinde, en gros, l’orateur le plus subtil pour postillonner le plus fort dans une oreille moite, vers un cerveau flasque avide de généralités. » (page 22)

 

« Un bar ne constitue ni plus ni moins que la chambre dont on ne dispose pas chez soi. » (page 26)

 

« Je trouverais forcément quelque chose à y faire. Perdre de l’argent, dans tous les cas. » (page 44)

 

« C’est parce que les gens ne s’adressent que rarement à vous que, passé les années d’adolescence, vous prenez le parti d’aiguiser votre oreille. » (page 63)

 

« Mais si tu es derrière le bar, à ce moment-là, et que les types sont des habitués, qui te causent en permanence, au fond, même quand ils parlent entre eux ? Parce qu’il ne faut pas croire, les clients d’un bar te classent par définition dans la catégorie des interlocuteurs évidents. Et les habitués plus encore que les autres. Même quand ils se parlent à eux-mêmes, ils t’incluent dans leur échange, ne serait-ce que pour ne pas trop flipper. » (page 66)

 

« On passe de Rien à Client Mémorable dès l’instant où naît la curiosité d’arrière-bar. Le Postulant Sérieux sait déjà qu’il sera embauché, et a décroché le poste de Stagiaire Prometteur avant même d’en avoir fait la démarche. Pendant cette période, il fait l’expérience de ses nouveaux Superpouvoirs. » (page 74)

 

« Les Super-Héros, au fond, porteraient en eux-mêmes les germes de leur propre déclin. » (page 86)

 

« La frontière entre le cynisme et l’errance, c’est l’allergie aux lauriers. » (page 87)

 

« Quelle que soit l’étendue de ses Superpouvoirs, le barman ne peut pas plus les expérimenter en congés ni en plein jour – sans son masque, disons – qu’un quelconque héros de Marvel ou de DC Comics. » (pages 87-88)

 

« Un Super-Héros sans masque n’est ni plus ni moins qu’un dégénéré, un Superpouvoir à l’air libre est un faire-valoir humiliant pour l’entourage. » (page 89)

 

« Les Clients Mémorables se déclinent en alcools, ils sont ce qu’ils consomment, leurs intentions débordent dès la première commande. » (page 95)

 

« En commandant d’entrée une bière, le Client Mémorable hurle à l’assistance qu’il n’a pas de plan précis pour la soirée. […] La bière est une fille facile, mal dégrossie certes, mais qui vous semble toujours un peu familière. […] Téter une bière avec quelqu’un revient à ne rien partager tout en exhibant sa nudité, sans artifice. » (pages 96-97)

 

« La bière accouche autant d’amis-pour-la-vie que d’implacables verrues. » (page 98)

 

« Qu’on le dise une fois pour toutes, même les mousseux racés n’ont rien à faire en rade. Si le champagne est délicieux en mariage, incontournable en cocktails et raouts – où quémander un whisky vous classe à l’extrême, une bière plus bas que terre -, ses courbes comme ses effets ne se marieront jamais avec les quatre murs de nos troquets. » (page 100)

 

« Quand la vodka promet une gifle solide, flamme pure aux effets bornés dans le temps, le rhum tient autant du feu que de la colle, équilibre impeccable entre tourbe et brasier qui en fait la plus aliénante des mixtures. » (page 101)

 

« Les gens qui apprécient de se la mettre, comme on dit, s’alcoolisent toujours à mort en fonction des circonstances. » (page 103)

 

« Les groupes s’arsouillent à la bière, à la bière, au vin rouge quand ils dînent, puis à la bière, enfin au whisky ou à la vodka quand des cibles avenantes se radinent. On rompt souvent au vin rouge, fête son célibat au champagne, sa liberté au rhum, sa dépression à la tequila. » (page 104)

 

« On peut n’être plus que ce que l’on boit, pour un instant ou une heure, une soirée ou une vie. » (page 107)

 

« A chaque cul son tabouret. »(page 109)

 

« L’esprit d’entreprise : œuvrer au succès de son employeur au prix de son propre effacement. Parce que c’est plus facile. Effectivement. Bien des VRP s’avèrent plus capables de pousser à l’achat d’un batteur à œufs que de trouver dulcinée, bien des sergents-majors inaptes à dresser marmaille, et ainsi de suite. Vendre un produit, faire appliquer une discipline ou défendre la veuve et l’orphelin s’avère toujours plus simple que de se vendre, discipliner ou défendre soi-même. Ainsi – magie ! – naît le salariat. » (page 110)

 

« Quand on apprend en un mois, d’un collègue d’open-space, quels sont sa couleur préférée, les prénoms de ses mômes et la nture de sa carrière estudiantine – voire son parfum préféré de capsule Nespresso -, on accède en trois services tout au plus au nombre de fausses couches, séjours en taule et admissions aux urgences – pou diverses raisons – d’un collègue de limonade. » (page 115)

 

« Portes closes, tripes ouvertes. » (page 122)

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Une réflexion sur “Bois sans soif, François Perrin

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