Pourquoi écrivez-vous, François Perrin ?

Perrin (c) Dom Garcia

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Riche d’une solide expérience dans la limonade, François Perrin est aujourd’hui journaliste (Ce soir (ou jamais !), Standard, Le Nouvel observateur, TGV Magazine…).

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Bois sans soif, paru aux éditions Rue Fromentin en janvier 2014, est son premier roman.

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 Photo (c) Dom Garcia

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Pourquoi écrivez-vous ?

Je vous jure, j’aurais adoré répondre à cette question quelque chose comme « Parce que je ne peux pas envisager une seconde de vivre pour autre chose », « Parce que mon cœur bat au rythme des pages noircies » ou encore « Parce que rien d’autre ne sort de moi » – en version un peu moins dramatique, plus inquiétante plutôt, voire répugnante -, mais non, je n’y parviens pas. Je ne parviens pas même à me le faire croire, alors vous convaincre !

 

Non, non, plus simplement, j’imagine que si j’écris, et depuis longtemps, un peu à n’importe quelle heure, dans n’importe quel état, et sans avoir réellement jusqu’ici imaginé être publié quelque part (promis), c’est sans doute parce que je me suis toujours exprimé de manière calamiteuse à l’oral. Grand amateur de théories insensées – comprenez : qui reposent sur n’importe quoi, mais veillent ensuite à suivre avec discipline un raisonnement d’une logique à s’effondrer d’ennui -, toujours craintif voire pleutre à la seule idée de devoir exprimer mon avis à haute voix – a fortiori à Noël, en famille -, et rarement confiant en le crédit quelconque qu’on pourrait accorder à mes mélasses discursives, je me suis rapidement converti à l’art du petit-gribouillis-dans-son-coin. Si vous doutez de ma bonne foi quant à mon incapacité à m’exprimer oralement, tentez de relire à haute voix le présent paragraphe, et on en reparle.

 

Marges, cahiers de texte, recto A4 à faire circuler (ou pas), courrier papier, puis électronique, avant l’arrivée – miam, évidemment, étant donné ma pathologie – des blogs. Un bon moyen au départ de balancer mes laïus au pifomètre dans l’espace, plutôt qu’à destination d’une connaissance bien obligée, après un certain temps, de m’inviter amicalement à la fermer, et puis d’arracher mon petit coin de papelard virtuel (pour m’éviter aussi de troller ou d’assoupir à tout-va), de l’étendre au sol et d’y faire mes petites figures, prenant le risque qu’on les repère, pour les applaudir ou les condamner, bien planqué tout de même dans les tréfonds du Grand-Tout.

 

Perrin1Et comme j’avais de la matière, même molle, même indigeste (elle se produisait quasiment toute seule, je n’y suis pour rien), je ne m’en suis pas privé. Un blog-en-2005, d’abord, Moi aussi je suis narcissique, dans lequel j’avais organisé un concours de selfies de pied droit AVANT l’explosion des réseaux sociaux. Clap-clap, tout de même, ça compte. Puis un collectif, Strictement Confidentiel, au sein duquel on m’avait gentiment confié la responsabilité du secteur qui me plaisait/seyait le mieux, à savoir, les poubelles de l’opinion. Étrangement, c’est par ce biais que je suis rentré dans ma présente « carrière » de critique littéraire. Quelques autres choses, ensuite, hébergées par ceux qui le voulaient bien : le fier Anthony Naglaa et sa Revue Noir et Blanc, le constant Arnaud Dudek et son J’irai cracher sur vos blogs, le tout en m’amusant à multiplier les identités parce qu’après tout, si le net peut être aussi – pas seulement, hein, « aussi » j’ai dit – le royaume des pleutres, de ceux qui ne s’assument qu’à moitié ou alors surtout pendant la journée, l’usage de pseudonymes pour s’y prélasser me semblait tomber un peu sous le sens. Un dernier, enfin, mon blog-de-2013, dont je n’ai pas grand chose à dire puisqu’il est possible de le trouver en quatre secondes de recherche, malgré le énième pseudonyme sous lequel je l’ai signé.

 

Et voilà, vous regrettez de m’avoir posé la question. Tiens, une anecdote gênante pour me faire pardonner : peu après le bac, j’ai du passer une « colle », c’est-à-dire un examen oral, en sociologie ou en économie (je ne sais plus, mais il y avait des chiffres, et j’aime bien ça, moi, les chiffres). A l’issue de celle-ci, tandis que mes mains tremblaient encore et que je pouvais quasiment sentir de l’intérieur mon haleine rance de grand stressé, l’examinatrice m’a dit, cruelle mais bienveillante : « Il faudrait que vous alliez voir quelqu’un, je pense. Entre l’orthophoniste et le psychiatre. » C’était corsé, bien sûr, comme remarque, mais tout à fait justifié.

 

Du coup, tiens, une réponse en une phrase : si j’écris, c’est parce que le métier d’ortho-psychiatre n’existe pas. Et que même si j’arrive un peu mieux aujourd’hui qu’à l’époque à m’exprimer devant plus de six connaissances et, disons, trois parfaits inconnus (en pensant à autre chose, en évitant d’émettre une opinion franche, en faisant le petit malin), ben disons que si je peux m’en passer, je préfère, quoi.

Vous me direz, là encore – si, je le sais, vous allez me le dire alors arrêtez donc de nier -, « Vous auriez pu aussi bien faire des maths, alors, et devenir ingénieur, expert-comptable, ou quelque chose d’approchant. » Je vous répondrai, alors : « Oui, tout à fait. C’est très juste. » Et comme on m’a toujours reproché d’écrire des textes trop longs pour être vraiment digestes, je vais passer à la question suivante puisque, d’ailleurs, tiens, justement, il faut encore que j’avance un peu dans mon programme de mathématiques-section S : j’ai bien l’intention de me faire repasser mon bac d’ici quelques temps, pour mesurer l’étendue des dégâts provoqués par plus de dix ans passés à trinquer régulièrement sans toucher matrice ni espace vectoriel. Demandez-moi donc l’an prochain « Pourquoi calculez-vous ? », et on verra bien. C’est vrai, ça, pourquoi ne pose-t-on pas cette question aux ingénieurs, après tout ? Je me suis mis à écrire aussi parce que je trouvais ça moins ludique, plus sérieux que les maths, mais après tout, on peut s’amuser aussi en écrivant, alors quoi ?

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

De ne jamais cesser de bosser ses mathématiques, déjà, donc, parce que la logique mène à tout, et même au chaos vous l’aurez compris. De s’abstenir d’écouter les conseils qu’on leur donne, ensuite, surtout s’il s’agit de choses comme « Crois toujours en toi » – c’est faux, ne jamais se remettre en question, c’est le destin d’une huître -, « Si tu tombes de cheval, relève-toi et enfourche à nouveau » – n’importe quoi, il existe des tas d’autres sports moins dangereux, ou que vous maîtriserez mieux – ou encore « Ne faites confiance à personne » – si, si, il ne s’agit pas non plus de ne pas apprendre de vos erreurs, ni d’ailleurs de s’abstenir de faire de belles rencontres.

 

Perrin2En revanche, si, j’en ai un, tout de même, que l’apprenti écrivain susmentionné (mais que suis-je, sinon exactement la même chose que lui ?) pourra choisir de suivre, ou non, au choix, comme indiqué plus haut : ne jamais, jamais, se prendre pour un écrivain. Ça, c’est vraiment l’Enfer, à savoir le début des Petits-Fours certes, mais aussi la Fin du Monde.

 

Ah, et vous n’êtes pas obligés de mettre des majuscules à tous les substantifs, non plus, pour vous donner du relief – sauf si vous écrivez en Allemand, bien sûr.

 

 

 

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Précédent rendez-vous : Sandra Reinflet

Prochain rendez-vous : Diane Brasseur

 

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2 réflexions sur “Pourquoi écrivez-vous, François Perrin ?

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