Cet été-là, Jillian Tamaki & Mariko Tamaki

Cet été-làPrésentation de l’éditeur :

Rose et Windy se connaissent depuis l’enfance. Elles se retrouvent chaque été au lac Awago où leurs familles louent des cottages. Cet été là, elles ont 13 ans et 11 ans et demi, passent leurs journées à se baigner, à faire des barbecues en famille et regardent des films d’horreur en cachette. Mais surtout, elles partagent les mille questions de l’entrée dans l’adolescence. Une étroite différence d’âge, suffisante à cet étape charnière pour que leurs préoccupations diffèrent : Rose suit avec beaucoup d’intérêt les démêlés d’un groupe d’ados plus âgés, Windy aime encore jouer. Chacune d’elle se débat en parallèle avec ses problématiques familiales. Une plongée toujours fine et juste dans l’adolescence.

 

Ce qui se passe pendant les étés adolescents reste gravé à jamais. Dans ce très bel album, tout en langueur, en douceur, en légèreté et en profondeur aussi, deux attachantes héroïnes à la croisée des âges et des chemins composent comme elles le peuvent avec ce qui leur arrive. On les accompagne avec délice le temps d’un été en pente douce.

 

L’ambiance estivale est palpable jusque dans le rythme du récit, et ce roman graphique réveille chez le lecteur les parfums et les souvenirs de ses propres vacances au bord de l’eau – et peu importe qu’elles se soient déroulées loin d’Awago.

 

Un objet d’une grande justesse et d’une belle sensibilité ; des pages pleines d’émotion à lire, de préférence, au cœur de l’été.

 

traduit de l’anglais par Fanny Soubiran

Editions Rue de Sèvres, 2014, 320 pages, 20 €
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United colors of summer

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Ils sont sortis ces derniers mois, vous êtes passés à côté pour une raison ou une autre (forcément excellente)…

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Les voici récapitulés ici.

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20 livres que l’été va vous permettre de découvrir.

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Classés par couleur (je suis synesthète).

 

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BLEU

BleuUne illusion passagère, Dermot Bolger« Toute relation atteint un stade où les choses sont allées trop loin pour s’arranger. »

Editions Joëlle Losfeld, 2013, 136 pages, 15,90 €

 

La nièce de Fellini, Gilles Verdiani« Personne ne sait comment la postérité choisit parmi les défunts ceux qu’elle aimera. »

Editions Ecriture, mars 2014, 180 pages, 16,95 € 

 

Nous étions une histoire, Olivia Elkaim : « Qu’est-ce qui t’oblige à aimer ton fils ? »

Stock, février 2014, 256 pages, 18,50 €

 

Conception, Ariane Zarmanti« Ton père, tu veux vraiment que je te dise, je l’ai trouvé dans le journal. »

Editions Omniscience, mars 2014, 192 pages, 17,90 €

 

 

ORANGE

Orange.Les cyprès de Patmos, Antoine Silber« Patmos n’est pas une île, mais un rêve d’île. »

Editions Arléa, février 2014, 128 pages, 17 €

 

Nouvelles du couple, collectif : « Je nous voulais, tous deux, et personne d’autre. »

Editions France Empire, mars 2014, 142 pages, 15 €

 

Happé par Sempé, Christophe Carlier : « Sempé était venu à mon secours. Il m’avait distrait de la platitude des choses. »

Serge Safran éditeur, octobre 2013, 76 pages, 7 €

 

Come prima, Alfred : « Je savais pas vers quoi j’allais, mais je savais déjà que je voulais pas rater ça. »

Editions Delcourt, octobre 2013, 224 pages, 25,50 euros

 

ROSE

RoseAu début, François Bégaudeau : « Certains fondent une famille pour racheter la leur. »

Alma éditeur, 2012, 216 pages, 18 €

 

La blancheur qu’on croyait éternelle, Virginie Carton« Lorsque le présent ne propose rien, que l’avenir est incertain, on est parfois tenté de retrouver ce qu’on a bien connu, de revenir là d’où l’on vient. »

Editions Stock, mars 2014, 224 pages, 18 €

 

Les fidélités, Diane Brasseur« J’ai une double vie depuis un an. »

Allary Editions, janvier 2014, 176 pages, 16,90 €

 

Grace Kelly, le roman d’une légende, Sophie Adriansen : « Il suffit d’aller voir derrière le conte de fées pour s’apercevoir que la femme aura tenu des rôles bien différents de ceux que l’on aime à s’imaginer. » 

Editions Premium, 24 janvier 2014, 256 pages + cahier photos 8 pages, 18,90 €

 

VERT

VertLa vie privée, Olivier Steiner« Sa façon de me regarder est déjà une pénétration. »

Gallimard, L’Arpenteur, mars 2014, 148 pages, 13,90 euros

 

Le silence des rails, Franck Balandier : « Ceux qui possèdent les armes ont toujours raison. »

Flammarion, février 2014, 220 pages, 12 €

 

Mon amie américaine, Michèle Halberstadt : « Je ne savais pas que je pouvais fabriquer autant de larmes. »

Albin Michel, janvier 2014, 192 pages, 16 euros

 

Bois sans soif, François Perrin : « Un bar ne constitue ni plus ni moins que la chambre dont on ne dispose pas chez soi. »

Editions rue fromentin, janvier 2014, 140 pages, 16 euros

 

JAUNE

JauneLe saut du requin, Romain Monnery : « Ils avaient couché le premier soir. Elle s’était dit « Soyons fous », il avait trouvé ça normal. »

Au Diable Vauvert, janvier 2014, 272 pages, 17 euros

 

Dossier océan, Claudine Aubrun : « J’étais à la limite. A la limite du défendu mais à la limite tout de même. »

Le Rouergue, février 2014, 107 pages, 9,70 euros

 

Germain dans le métro, Vincent Maston : « Pour calmer mes nerfs, j’applique la seule technique de relaxation que je connaisse. Par petits coups discrets, je fais trébucher les passagers importuns.

JCLattès, février 2014, 304, 17 euros

 

Drôles de familles !, Sophie Adriansen & Claudine Aubrun : « Vivre comme des Peaux-Rouges, c’est ce que propose le Camp du Totem d’or.»

Nathan, L’énigme des vacances, avril 2014, 194 pages, 7,99 €

 

 

 Bon été de lectures !

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Ferdinand et les iconoclastes, Valérie Tong Cuong

Présentation de l’éditeur :

ferdinand_2Avancer, progresse, toujours faire plus, toujours faire mieux pour ne pas rejoindre les ombres… Ferdinand est parfait. Beau, intelligent, récemment diplômé des plus prestigieuses écoles, c’est une recrue de choix pour le grand groupe de cosmétiques HBM. Esprit d’initiative, sens du management, force de travail, exceptionnelle, Ferdinand gravit les échelons à une vitesse vertigineuse. Et pourtant, petit à petit, il étouffe et commence à rêver de liberté pour tous. Le businessman utopiste ne se doute pas que la chute peut être terrible…

Ferdinand est un être hors du commun. Une graine de génie poussée sans crier gare. Sa carrière démarre sur les chapeaux de roues, son salaire comme les bénéfices qu’il engrange pour le compte de son employeur décollent, Ferdinand bientôt s’envole et évolue dans les plus hautes sphères. Mais, rattrapé par la quête de sens, il « passe des nuits entières à traquer toutes les formes de progrès susceptibles de rendre le monde meilleur. » Car Ferdinand est « l’instrument complaisant de ce [qu’il] exècre ».

Comment compose-t-on quand son existence toute entière est une contradiction ? Comment survivre à l’impossible équilibre d’une vie construite sur des mensonges ? Combien de temps tient-on avant l’implosion – ou l’explosion ?

Avec une écriture percutante, Valérie Tong Cuong dresse le fascinant portrait de quelques-uns de ces êtres inadaptés au monde – et ô combien aimables pour cela – tout en posant des questions fortes et essentielles. C’est aussi une plongée vertigineuse dans l’univers du marketing. Et le début d’un chemin…

Découvert dix ans après sa parution, ce roman est un vrai coup de cœur.

J’ai lu, 2009 (et Grasset, 2003), 254 pages, 5,60 euros

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

L’Atelier des miracles

La Battle

Pourquoi écrivez-vous, Valérie Tong Cuong ?

Morceaux choisis :

« Il ne s’autorisait aucune pause. Lorsqu’il disparaissait aux toilettes, il en revenait avec une idée ; au déjeuner, il mangeait en lisant, ingurgitant plus de connaissances que de protéines. » (page 33)

« A aucun moment elle n’imagina qu’il posait entre eux ces barrières pour se protéger de ses propres sentiments. Pour cela, il aurait fallu qu’elle soit une de ces petites filles gâtées par la vie, sur lesquelles se penchent des mères disponibles et tendres. Une de ces petites filles que leurs pères juchent sur leurs épaules en leur jurant qu’elles sont les plus jolies merveilles du monde. » (page 60)

« Elles savaient ce que coûtaient à leurs parents la volonté farouche de leur offrir une autre condition. » (page 60)

« Combien, le prix de la liberté ? » (page 66)

« Ferdinand se souvient brusquement qu’il ne s’est plus autorisé de rêve depuis qu’il a cinq ans. » (page 66)

« La plupart des gens sont des inconscients qui marchent au bord d’un gouffre avec des talons hauts. » (page 67)

« S’enrichir, n’était-ce pas se protéger de l’avenir ? » (page 71)

« Le coton de sa peau traîne encore dans ma tête. » (page 80)

« Allons Ferdinand, ne réfléchis pas et avance. N’oublie pas, ce qui compte, c’est de ne jamais s’arrêter. » (page 85)

« Il y a matière à réflexion.

D’un côté, délices de la solitude et désespoir de la masturbation.

De l’autre, frénésie sexuelle et contrainte du partage. » (page 95)

« Je suis seule à me punir. Je suis seule à vomir, c’est ainsi, la vie tourne à l’envers mais je n’en dirai rien. » (page 109)

« Il aimerait oublier que sa vie entière s’est construite sur la peur et la raison. Qu’il a grandi sans enfance, s’est marié sans amour et survit sans plaisir. » (page 111)

« Il faut parfois couper le bras pour sauver le reste du corps. » (page 119)

« Je n’aurais pas fait la moitié de ce chemin sans toi. » (page 143)

« Comment avancer encore puisqu’il était arrivé au sommet ? » (page 157)

« C’était une convention : entre personnages importants, on utilisait les prénoms, y compris lorsqu’on se connaissait à peine. On signifiait ainsi son appartenance à la petite bande des maîtres du monde. » (page 162)

« Tout change lorsqu’on travaille pour soi. […] Diriger une entreprise qui n’est pas la vôtre, c’est comme élever l’enfant du voisin. » (page 163)

« La terre s’écroule, mais ce n’est pas si grave. » (page 164)

« On ne court jamais si vite que lorsqu’on a un revolver pointé sur soi. » (page 169)

« Nous ne demandons même plus d’être heureux, seulement de ne pas se noyer. » (page 170)

« Ma conscience est une tumeur ouverte. » (page 171)

« Nous naissons pour travailler. Nous méprisons ceux qui n’ont pas de travail ou bien nous les fuyons comme des pestiférés. Nous épuisons notre existence dans le travail, au mépris de notre épanouissement, de notre créativité, de nos affects. » (page 176)

« La plupart des hommes ont besoin de travailler pour exister socialement et s’aimer eux-mêmes. Le travail nous structure et nous guide depuis des siècles. » (page 176)

« Le malheur survient chez ceux qui en ont peur. » (page 199)

« Les corps étrangers qui m’ont écrasée surgissent en bataillons serrés. D’abord les enterrer, puis m’autoriser à aimer. » (page 204)

« L’entreprise est un organisme vivant qui s’adapte parfaitement au rythme de celui qui la dirige et aux contraintes qu’on lui fournit. » (page 207)

« Peu importe l’avenir, peu importent les échecs, peu importe l’injustice. Nous sommes vivants ! Nous pouvons encore être heureux. » (page 239)

« C’était dans la nature des femmes de vouloir absolument sauver les hommes malgré eux. » (page 245)

L’écrivain à l’épreuve du quotidien #2 : L’écrivain du mercredi-samedi-dimanche

SA-lecrivain-a-lepreuve-du-quotidienL’écrivain à l’épreuve du quotidien, c’est le titre de l’une des rubriques que je propose désormais sur la plateforme Les Nouveaux Talents.

 

Un écrivain ne devrait pas faire les courses… il faut pourtant bien qu’il mange ! Dans cette rubrique, rencontre avec des écrivains qui se livrent sur la place de l’écriture dans le quotidien… et la place du quotidien dans l’écriture !

 

 

Romancière trois jours par semaine, salariée les quatre autres. Ou l’inverse. La schizophrénie ne semble pourtant pas être une fatalité… Son dernier roman (À qui le tour ?, Le Dilettante, 2013) met en scène des grands gagnants du loto. Dans la vraie vie, Murielle Renault n’a pas gagné – il lui arrive pourtant de jouer ! Rencontre avec un écrivain qui mène une double vie dont les deux volets sont bien cloisonnés. 

 

 

Je suis un écrivain douze heures minimum par semaine


Murielle Renault (c) Wilfrid GerberJe ne suis pas un écrivain à temps plein, je suis un écrivain du dimanche. Enfin, du mercredi-samedi-dimanche. Les autres jours, je me consacre à mon « vrai » travail, celui qui me rapporte de l’argent et me fait manger (je travaille dans l’informatique, aux 4/5èmes, donc). Les jours où je travaille, je n’écris pas, même pas le soir, je ne suis pas assez « fraîche ». De même que je n’écris pas quand je pars en vacances. Mais revenons aux mercredi, samedi, dimanche : ces jours-là, j’essaie de travailler au moins quatre heures. Ça peut sembler peu, mais il faut aussi s’acquitter des corvées et garder du temps pour se détendre (et ne pas vivre comme un ours !)… Donc, douze heures minimum par semaine. Ça peut être plus (j’essaie), ça peut être moins (j’évite). Est-ce que ça me convient ? Non, ça n’est pas assez, j’aimerais pouvoir y consacrer plus de temps, entre autres pour éviter que mes projets
… (lire la suite)

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Voyage au bout du livre #1 : Conjuguer les écritures et les contraintes

Pourquoi écrivez-vous, Murielle Renault ?

Tous les articles de la rubrique « Les Nouveaux Talents »

Pourquoi écrivez-vous, Olivier Steiner ?

Olivier.Steiner

Né en 1976, Olivier Steiner est l’auteur de deux romans parus aux éditions Gallimard : Bohème (collection Blanche, 2012, Prix Rive Gauche à Paris 2012) et  La vie privée (collection L’Arpenteur, 2014).

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 Photo (c) Jean-Baptiste Deneuve

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Pourquoi écrivez-vous ?

Il faut bien faire quelque chose de ses dix doigts et de sa vie, j’ai trouvé ça.

SteinerEt puis il me semble que le temps coule mieux quand on écrit.

Mais il faut tout de suite ajouter qu’avant d’écrire il y a lire, il y a la lecture, les livres des autres. Je me demande si on écrit pas aussi pour faire comme les autres, ceux qui ont écrit les livres. Le mystère serait le cas très particulier du premier auteur, celui qui n’avait pas d’exemple à copier ou sur lequel rêver… A quoi pensait-il ? Qu’est-ce qu’il lui a pris ? .

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Ne jamais s’arrêter. Ne jamais terminer quelque chose avant d’avoir commencé autre chose. Rester dans le flux, coûte que coûte, tendu vers les pages blanches.

 

 

 

Précédent rendez-vous : Franck Balandier

Prochain rendez-vous : …

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La vie privée

Bohème

Toutes les réponses à « Pourquoi écrivez-vous ? »

La vie privée, Olivier Steiner

La vie privéePrésentation de l’éditeur :

Huis clos dans une maison du bord de mer. Tandis que la dépouille d’Émile repose dans une chambre à l’étage, le narrateur attend le dominateur. Une voiture se gare, c’est lui, le voilà dans l’embrasure de la porte, pile à l’heure, et sa ponctualité est déjà une forme de sévérité. Se joue alors la scène primitive, danse d’Éros et Thanatos, entre ombres et lumières, «sexe et effroi». Poussés aux derniers retranchements de la chair et de l’esprit, les corps exultent, souffrent et jouissent, livrent leur essence même. Avec La vie privée, Olivier Steiner signe un voyage sans retour, magnifique oraison funèbre, expérience de lecture rare où se dévoile notre humanité dans ce qu’elle a de plus noir et de plus cru.

 

Le narrateur a passé un pacte avec Emile : « Je m’occupe du bois, des courses, du ménage, de toi ; en retour tu me loges et tu me laisses écrire. » (page 75)

Emile dont il est « le défouloir ».

 

Mais Emile, âgé, finit par s’en aller définitivement.

 

Le narrateur passe d’une domination – physique, sexuelle, psychologique – à une autre : dans la maison d’Emile tout juste mort, il laisse entrer un autre maître rencontré sur un site fait pour cela.

 

Olivier Steiner écrit ces choses qu’on n’a pas envie de lire mais qu’on lit quand même, naviguant entre fascination et dégoût. Ces choses qui se font mais qui ne s’écrivent pas. Il parvient à mettre en mots ces sensations abstraites qui emplissent l’âme quand le corps est pénétré. « Je ne peux plus me projeter dans l’avenir. Tout pourrait s’arrêter là et ce serait parfait. »

 

Sa prose est entêtante, magnétique quand elle n’est pas répulsive. Son écriture est crue et violente autant que sensible et tendre.

 

La vie privée est un huis clos suffocant et sombre qui fait sur le lecteur l’effet du jeu du foulard : l’air manque mais la sensation est grisante.

 

Gallimard, L’Arpenteur, mars 2014, 148 pages, 13,90 euros

 

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Bohème

 

Fragments :

 

« Un cadavre n’est pas un secret qu’on garde pour soi. » (page 20)

 

« Cette journée existe, je ne fais qu’écrire dans le prolongement des heures vécues. » (page 22)

 

« Je suis ce moucheron obstiné qui tournoie autour du lampadaire, c’est plus fort que moi il faut que je m’approche, que je m’approche, toujours plus près de la lumière. » (page 27)

 

« Sa façon de me regarder est déjà une pénétration. » (page 35)

 

« Le secret c’est de se laisser faire. » (page 52)

 

« Il n’y a pas d’histoire, pas le moindre enseignement ; il n’y a que ce qui est maintenant. » (page 54)

 

« Je suis facultatif. » (page 61)

 

« Je ne suis pas une victime mais une offrande. » (page 64)

 

« La beauté n’a de sens que liée à une fonction. » (page 84)

 

« Chacun prend son plaisir là où il peut. Il se trouve juste que nos plaisirs se correspondent. » (page 93)

 

« Le malheur c’est la peur. Et la peur arrive quand on se met à penser à la suite. » (page 113)

 

« Est-ce qu’on existe quand personne n’est là pour nous regarder ? » (page 134)

 

« La vie est trop lourde et la mort trop légère, c’est irrésistible. » (page 143)

Pourquoi écrivez-vous, Franck Balandier ?

Balandier (c) Richard Schroeder - Copie

Né en 1952, Franck Balandier est l’auteur de quatre romans, Les Nuits périphériques (Michel de Maule, 1988), L’Homme à la voiture rouge (Fayard, 2000), Ankylose (Le Serpent à plumes, 2005) et Le Silence des rails (Flammarion, 2014), ainsi que de deux essais, Les Prisons d’Apollinaire (L’Harmattan, 2001) et Des poètes derrière les barreaux (L’Harmattan, 2012).

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 Photo (c) Richard Schroeder

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Pourquoi écrivez-vous ?

Plusieurs manières d’envisager de répondre à votre questionnaire. N’ayant pas su choisir, dans un premier temps, quelle formule était la meilleure, je vous en propose d’abord plusieurs versions, un peu à la manière d’un Cyrano de Bergerac dans la tirade des « nez ».

Alors, à la question, je pourrais répondre :

 

 

Désabusé :

Je n’en sais strictement rien.

 

Dépressif :

Pour me guérir.

 

Prétentieux :

Parce que j’ai du talent.

 

Hautain :

Cela va de soi, non ?

 

Péremptoire :

Ça ne vous regarde pas !

 

Séducteur :

Pour plaire aux filles.

 

Réaliste :

Pour le fric.

 

Timide :

Pourquoi ? C’est pas bien ?

 

Pragmatique :

Ça m’occupe.

 

Mais plus sérieusement :

 

Je crois que l’on écrit d’abord pour soi. Pour exister. Exister sinon aux yeux des autres, du moins pour s’accepter dans le miroir du matin.

J’écris depuis longtemps. Comme n’importe quel gamin épris de littérature, J’ai d’abord beaucoup lu. C’est sans doute en lisant que j’ai voulu écrire. J’ai commencé par des poèmes. Ça me paraissait plus simple. Quelle prétention tout de même ! Leur brièveté me convenait. Ça parlait de roses qui étaient écloses, ça devrait rappeler des choses à certains. Comme j’étais un enfant solitaire, ce face à face avec la feuille de papier m’évitait soigneusement une confrontation douloureuse avec le monde réel. A défaut de me faire raconter des histoires par les adultes, je me les inventais, moi-même.

Balandier1Il y a quelque chose de profondément narcissique dans l’acte d’écrire. Il me semble. J’ai commencé à écrire parce que j’avais le sentiment qu’on ne s’intéressait pas suffisamment à moi. D’ailleurs, je n’intéressais personne. Ce doit être mon côté Caliméro.

Donc, j’ai écrit, pour faire comme les autres. Enfin, je veux dire, pour les imiter. Les autres s’appelaient Rimbaud, Ronsard, etc. J’ai pensé que je pouvais faire aussi bien qu’eux. Voire mieux.

Mais comme écrire pour moi ne suffisait pas (à quoi bon exercer son talent s’il n’y a personne pour l’admirer), il m’a bien fallu me mettre en quête d’un public. Je l’ai déjà dit : j’étais un enfant solitaire et rêveur. J’avais bien des copains. Mais écrire des vers, c’était plutôt un truc de filles. J’avais trop peur du ridicule pour partager mes tentatives.

 

Alors, ma première lectrice fut ma mère. Auditrice plutôt. Car je lui lisais mes vers. Ma plus grossière erreur fut de lui demander ce qu’elle en pensait. Que du bien, forcément. Là, commence l’imposture et le mensonge.

Très tôt, ma mère, pour se débarrasser de moi, m’a persuadé que j’avais du génie. Encouragé par cet enthousiasme démesuré, je me suis donc persuadé rapidement qu’une carrière d’écrivain s’ouvrait à moi, et je me suis appliqué à la construire en écrivant toujours plus.

 

La seconde imposture, le second mensonge eut lieu quelques années plus tard, lorsque j’osai adresser quelques poèmes à une revue poétique. Hormis la publication du texte, s’il était retenu, la revue s’engageait à adresser à l’auteur un exemplaire de sa publication. J’ai attendu en vain cet exemplaire et je me résignai à ne plus être poète. Tant pis.

Au comble du désespoir, je me mis à écrire sur les tables du lycée, des vers insipides, en espérant qu’un jour, peut-être, quelqu’un les lirait. Quelle ne fut pas ma surprise en constatant, quelques temps plus tard, en revenant m’asseoir à la même place, dans la même salle, que quelqu’un m’avait répondu. Une fille que je ne connaissais pas, d’une autre classe, et qui avait aimé mes divagations à l’encre bleu turquoise comme il se doit quand on est adolescent et romantique de surcroît, désirait me connaître. Cela fut réalisé la semaine suivante. Je ne la trouvai pas à mon goût. L’histoire en resta là. Mais je venais de réaliser pourquoi j’écrirais dorénavant : pour séduire les filles.

 

La troisième imposture est issue de la précédente. J’avais oublié cette histoire de textes envoyés à une revue poétique. Je m’apprêtais à passer mon bac. Un copain vient me voir à l’intercours, tout excité. On venait de lire un de mes poèmes en cours de français. Et que même, le prof, sans en connaître l’auteur, trouvait dans ce texte des « réminiscences de la philosophie hindouiste ». J’ai beaucoup de respect pour cette philosophie que je ne maîtrise toujours pas, pas plus que les autres d’ailleurs, mais autant qu’il m’en souvienne, à l’âge de quatorze ans, la philosophie orientale est aussi présente à l’esprit que l’éventualité d’un Alzheimer précoce. Mon texte avait été publié. On avait omis de m’en avertir. Et c’est à l’occasion de cette journée « spéciale poésie contemporaine » que ce professeur avait demandé à chaque élève d’apporter un poème de son choix, de le lire, et de dire pourquoi il l’avait aimé, qu’une fille que je ne connaissais pas, qui ne me connaissait pas, l’avait lu, aimé, et choisi de le partager. Ce fut une autre grande leçon de sagesse que l’écriture me procurait, au-delà de son pouvoir de séduction sur les filles : celle d’écrire n’importe quoi avec la certitude que quoi qu’il arrive, il y aurait toujours un imbécile quelque part pour trouver cela génial et y trouver des choses, des sentiments, des philosophies, auxquels l’auteur n’avait jamais pensé. Pour ceux qui se souviennent, les plus vieux d’entre nous, merci Lagarde et Michard, merci pour cette vision de la littérature prémâchée. Voire pré-vomie.

 

La dernière imposture à laquelle je voudrais me référer, comme pour m’excuser d’être encore là, de continuer à écrire, malgré tout, se rapporte à un problème d’éphéméride.

Malgré mes certitudes d’être un génie méconnu, mais qu’importe, Dieu, Quel qu’Il soit, y reconnaîtrait les Siens, et de toute façon, les génies c’est d’abord fait pour être morts, je m’étais résolu à embrasser une carrière honorable de fonctionnaire. Je m’y employais de toute mon âme, tout en continuant d’écrire, en cachette presque, quelques nouvelles détestables.

Mon épouse d’alors, ayant eu connaissance d’un concours de nouvelles dans la région, m’encouragea à y participer. Je rechignais. Reculais. De toute façon, c’était magouille et compagnie, etc. Je refusais. Elle alla porter elle-même un de mes manuscrits à l’une des bibliothèques participant à l’opération. Elle trouva porte close. C’était le jour de fermeture hebdomadaire. Trop tard ! La date limite de participation était dépassée. Elle glissa cependant l’enveloppe sous la porte. Et, contre toute attente, je remportais quelques semaines plus tard le premier prix et, avec lui, la première reconnaissance officielle de professionnels. Il y avait dans le jury, Claude Pujade-Renaud (Actes Sud), et son compagnon, Daniel Zimmermann (Julliard, Cherche-Midi, Gallimard). Par un étrange raccourci de l’histoire, ce dernier auteur, aujourd’hui décédé, est cité, pour l’un de ses ouvrages, dans une chronique publiée dans un grand quotidien national, chronique consacrée à mon dernier roman, « Le Silence des rails ». Ainsi, pour des raisons purement littéraires et mystérieuses, inconnues de moi, puisque je n’ai jamais lu cet auteur, me voici rattaché à une lignée invisible d’auteurs qui me place, une fois de plus malgré moi, dans un tiroir que je n’ai pas forcément ouvert. Dernière imposture.

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Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Sur le même ton :

 

Désabusé :

D’arrêter immédiatement.

 

Dépressif :

De se pendre.

 

Prétentieux :

La place est déjà prise.

 

Hautain :

De se regarder dans une glace.

 

Péremptoire :

D’apprendre à lire d’abord.

 

Séducteur :

Vous n’avez pas la tête de l’emploi.

 

Réaliste :

D’écrire de la merde. C’est ce qui se vend le mieux.

 

Timide :

Vous avez tellement plus de talent que moi !

 

Pragmatique :

De passer des concours de la fonction publique pour assurer ses arrières.

 

 

Et plus sérieusement :

Faut-il prodiguer des conseils à un aspirant écrivain ?

A lire ce qui précède, il s’avère que ce sont plutôt les rencontres, les coïncidences, qui font ou défont l’écrivain. Et puis, les conseils sont-ils donnés pour être suivis ? A moins qu’ils ne soient que des mises en garde pragmatiques pour étouffer dans l’œuf toute velléité créatrice et donc utopique, selon les critères en vigueur ?

 

Lorsque j’ai commencé à écrire, je veux dire avec cette prétention de penser déjà avoir du talent, j’ai osé adresser l’un de mes manuscrits à quelqu’un qui publie, qui m’est proche, et en qui j’ai toute confiance. Je n’ai reçu pour tout conseil que celui-ci, le seul dont je m’aperçois aujourd’hui que, non seulement il reste valable pour moi-même, mais pour les autres aussi, et qu’avoir la velléité d’écrire, c’est surtout en avoir la volonté et la persévérance, quelle qu’en soit l’issue : être écrivain, c’est posséder seulement 10% de talent au départ. Le reste, tout ce qui vient après, n’est que du travail.

Mais comment savoir si l’on a acquis ces 10%, nécessaire au départ, pour prétendre poursuivre l’aventure ?

Balandier2Surtout ne pas compter sur soi. Sur son propre jugement. Il n’y a pas pire juge que soi-même. Toujours douter. Se remettre en question. Être humble. Se laisser lire par d’autres. Oser la confrontation. Le regard de l’autre. Ne pas hésiter à soumettre son texte à des professionnels. Accepter les non-réponses. Ou, au mieux, les réponses stéréotypées du style : « votre manuscrit ne rentre pas dans le cadre de nos collections ». Dans ce cas, surtout ne pas se dire : « ils n’y connaissent rien, je vais me faire publier à compte d’auteur ». L’arnaque du siècle, et des précédents, pour croire que l’on a du talent, moyennant finances. Le talent ne se monnaye pas, il se reconnaît. Même à la longue. S’il existe, si l’on y croit soi-même, il y aura toujours quelqu’un, un jour, pour vous dire, sous forme de lettre plus personnalisée : « nous ne pouvons pas en l’état publier votre manuscrit, mais notre comité de lecture a été sensible à … »

Suivent quelques éléments d’appréciation qu’il convient d’accueillir avec circonspection mais néanmoins avec attention, tant il est rare qu’une maison d’édition prenne le temps de vous répondre de cette manière intéressée. Cette réponse, si elle vous parvient, même avec une infime lueur d’espoir en votre avenir littéraire, vous vous devez de l’assimiler, de l’accepter, avec tout ce qu’elle comporte de négatif, parce qu’elle va vous permettre de reprendre confiance. D’avancer. De continuer à écrire. Elle est le signe minuscule, le germe d’un intérêt pour ce que vous venez d’oser consentir, d’offrir à un public qui n’existe pas encore et qui, peut-être, n’existera jamais. Mais il est nécessaire de poursuivre toujours cette exploration avant d’en être convaincu définitivement.

Enfin, c’est un conseil de prudence aussi : ne faites jamais confiance au talent que vous pensez posséder, doublez-le, toujours, d’une modestie semée d’un doute cartésien (le fameux « dubito ergo sum »), anticipez l’échec de votre talent, en prévoyant, futé, un plan »B » de repli.

 

Il n’y a pas d’écrivains maudits. Il n’y a que de maudits écrivains !

 

 

 

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Au début, François Bégaudeau

Présentation de l’éditeur :

au-debutAu début, il y a d’abord le ventre rond, empli de vie, gros de promesses. Promesses mais aussi appréhensions, réflexions, bonheurs, souvenirs… Et déjà une foule de sentiments contradictoires face à l’ « heureux évènement »,  car c’est souvent pour les futurs parents l’occasion de faire le point sur leur propre existence.

 

Au début est un roman de femmes écrit par un homme, qui nous entraîne dans l’infini mystère de la gestation : telle jeune femme n’y avait pas songé et puis c’est arrivé, telle autre a dû avoir recours à la fécondation in vitro, telle autre encore aurait sans doute voulu un enfant mais se voit confrontée aux réticences de son partenaire. À ce chœur féminin se mêle la voix d’un père qui recourt à une mère-porteuse.

Avec son œil sagace et son joyeux sens du verbe, François Bégaudeau transforme l’expérience humaine à la fois la plus banale et la plus essentielle en une tendre aventure pleine de suspense et d’amour. Et d’humour.

 

 

Au début, il y a l’envie d’un enfant, ou une rencontre, ou un miracle, ou un concours de circonstances. Ou encore un accident. Ou encore l’amour. Ou encore le poids des générations antérieures.

 

Au début, il y a un test de grossesse, des vomissements, du déni, des complications, des larmes, de l’espoir, du bonheur, des projets, des promesses.

 

Au début, il y a une réalité tout à fait différente de ce qu’on avait imaginé. Les choses se passent rarement comme prévu.

 

« Au début », ce sont les deux mots par lesquels s’ouvrent chacune des treize nouvelles de ce recueil jubilatoire. Des textes féroces et drôles, une écriture acérée et exigeante. Rien d’inutile. Du concentré de vie(s) autour de celles avortées ou à venir.

 

Au début, c’est un petit livre réjouissant au possible sur cet évènement incroyable, supposé heureux, le plus naturel qui soit pourtant, et extraordinaire autant que d’une banalité affligeante. Du grand art. On en redemande.

 

Alma éditeur, 2012, 216 pages, 18 euros

 

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Tu seras écrivain, mon fils

 

Trois phrases :

 

« On peut raconter les choses sans les comprendre. Le récit c’est justement la parole d’avant la maîtrise. La zone franche entre le silence et le savoir. » (page 186)

 

« Certains fondent une famille pour racheter la leur. » (page 187)

 

« Si les gens devaient attendre d’avoir du fric pour devenir parents, il n’y aurait que des gosses de riches. » (page 190)

 

 

Voyage au bout du livre #2 : L’atelier d’écriture, aiguillon pour l’imagination

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Voyage au bout du livre, c’est le titre de l’une des rubriques que je propose désormais sur la plateforme Les Nouveaux Talents.

 

De l’éditeur au traducteur en passant par les animateurs d’atelier d’écriture, la rubrique Voyage au bout du livre est un patchwork de tous les métiers qui accompagnent le manuscrit jusqu’à ce qu’il devienne un livre.

 

 

Il suffit parfois d’un rien pour oser écrire. Une image, un thème, un délai, l’assurance d’avoir un retour instantané sur son texte… L’atelier d’écriture est un aiguillon pour l’imagination. Rencontre avec Frédérique Trigodet, qui, après avoir dirigé la revue du même nom, anime les ateliers PrOse Ecriture.

 

 

Ecrire, c’est du boulot. C’est aussi accepter de se tromper, de recommencer, de tenter autre chose.

PrOse Ecriture1Je crois qu’il y a un malentendu ces dernières années sur les notions d’auteur et d’écriture. J’ai eu en atelier des personnes qui sont venues avec pour objectif de devenir écrivain. D’autres s’annonçaient comme tels et débarquaient avec des pavés racontant leur vie, qu’ils voulaient que je lise pour leur dire si c’était publiable. Le problème, c’est que leur envie d’être écrivain était la plupart du temps très éloignée de la réalité de l’écriture. Il n’y a pas de règles à apprendre par cœur.

Ecrire est plutôt une question d’alchimie entre ce que l’on est, nos lectures, nos rencontres et les pages que l’on noircit. Je ne crois pas au mythe de la muse. Ecrire, c’est du boulot. C’est aussi accepter de se tromper, de recommencer, de tenter autre chose. La richesse de l’écriture se trouve dans… (lire la suite)

 

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