Pourquoi écrivez-vous, Franck Balandier ?

Balandier (c) Richard Schroeder - Copie

Né en 1952, Franck Balandier est l’auteur de quatre romans, Les Nuits périphériques (Michel de Maule, 1988), L’Homme à la voiture rouge (Fayard, 2000), Ankylose (Le Serpent à plumes, 2005) et Le Silence des rails (Flammarion, 2014), ainsi que de deux essais, Les Prisons d’Apollinaire (L’Harmattan, 2001) et Des poètes derrière les barreaux (L’Harmattan, 2012).

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 Photo (c) Richard Schroeder

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Pourquoi écrivez-vous ?

Plusieurs manières d’envisager de répondre à votre questionnaire. N’ayant pas su choisir, dans un premier temps, quelle formule était la meilleure, je vous en propose d’abord plusieurs versions, un peu à la manière d’un Cyrano de Bergerac dans la tirade des « nez ».

Alors, à la question, je pourrais répondre :

 

 

Désabusé :

Je n’en sais strictement rien.

 

Dépressif :

Pour me guérir.

 

Prétentieux :

Parce que j’ai du talent.

 

Hautain :

Cela va de soi, non ?

 

Péremptoire :

Ça ne vous regarde pas !

 

Séducteur :

Pour plaire aux filles.

 

Réaliste :

Pour le fric.

 

Timide :

Pourquoi ? C’est pas bien ?

 

Pragmatique :

Ça m’occupe.

 

Mais plus sérieusement :

 

Je crois que l’on écrit d’abord pour soi. Pour exister. Exister sinon aux yeux des autres, du moins pour s’accepter dans le miroir du matin.

J’écris depuis longtemps. Comme n’importe quel gamin épris de littérature, J’ai d’abord beaucoup lu. C’est sans doute en lisant que j’ai voulu écrire. J’ai commencé par des poèmes. Ça me paraissait plus simple. Quelle prétention tout de même ! Leur brièveté me convenait. Ça parlait de roses qui étaient écloses, ça devrait rappeler des choses à certains. Comme j’étais un enfant solitaire, ce face à face avec la feuille de papier m’évitait soigneusement une confrontation douloureuse avec le monde réel. A défaut de me faire raconter des histoires par les adultes, je me les inventais, moi-même.

Balandier1Il y a quelque chose de profondément narcissique dans l’acte d’écrire. Il me semble. J’ai commencé à écrire parce que j’avais le sentiment qu’on ne s’intéressait pas suffisamment à moi. D’ailleurs, je n’intéressais personne. Ce doit être mon côté Caliméro.

Donc, j’ai écrit, pour faire comme les autres. Enfin, je veux dire, pour les imiter. Les autres s’appelaient Rimbaud, Ronsard, etc. J’ai pensé que je pouvais faire aussi bien qu’eux. Voire mieux.

Mais comme écrire pour moi ne suffisait pas (à quoi bon exercer son talent s’il n’y a personne pour l’admirer), il m’a bien fallu me mettre en quête d’un public. Je l’ai déjà dit : j’étais un enfant solitaire et rêveur. J’avais bien des copains. Mais écrire des vers, c’était plutôt un truc de filles. J’avais trop peur du ridicule pour partager mes tentatives.

 

Alors, ma première lectrice fut ma mère. Auditrice plutôt. Car je lui lisais mes vers. Ma plus grossière erreur fut de lui demander ce qu’elle en pensait. Que du bien, forcément. Là, commence l’imposture et le mensonge.

Très tôt, ma mère, pour se débarrasser de moi, m’a persuadé que j’avais du génie. Encouragé par cet enthousiasme démesuré, je me suis donc persuadé rapidement qu’une carrière d’écrivain s’ouvrait à moi, et je me suis appliqué à la construire en écrivant toujours plus.

 

La seconde imposture, le second mensonge eut lieu quelques années plus tard, lorsque j’osai adresser quelques poèmes à une revue poétique. Hormis la publication du texte, s’il était retenu, la revue s’engageait à adresser à l’auteur un exemplaire de sa publication. J’ai attendu en vain cet exemplaire et je me résignai à ne plus être poète. Tant pis.

Au comble du désespoir, je me mis à écrire sur les tables du lycée, des vers insipides, en espérant qu’un jour, peut-être, quelqu’un les lirait. Quelle ne fut pas ma surprise en constatant, quelques temps plus tard, en revenant m’asseoir à la même place, dans la même salle, que quelqu’un m’avait répondu. Une fille que je ne connaissais pas, d’une autre classe, et qui avait aimé mes divagations à l’encre bleu turquoise comme il se doit quand on est adolescent et romantique de surcroît, désirait me connaître. Cela fut réalisé la semaine suivante. Je ne la trouvai pas à mon goût. L’histoire en resta là. Mais je venais de réaliser pourquoi j’écrirais dorénavant : pour séduire les filles.

 

La troisième imposture est issue de la précédente. J’avais oublié cette histoire de textes envoyés à une revue poétique. Je m’apprêtais à passer mon bac. Un copain vient me voir à l’intercours, tout excité. On venait de lire un de mes poèmes en cours de français. Et que même, le prof, sans en connaître l’auteur, trouvait dans ce texte des « réminiscences de la philosophie hindouiste ». J’ai beaucoup de respect pour cette philosophie que je ne maîtrise toujours pas, pas plus que les autres d’ailleurs, mais autant qu’il m’en souvienne, à l’âge de quatorze ans, la philosophie orientale est aussi présente à l’esprit que l’éventualité d’un Alzheimer précoce. Mon texte avait été publié. On avait omis de m’en avertir. Et c’est à l’occasion de cette journée « spéciale poésie contemporaine » que ce professeur avait demandé à chaque élève d’apporter un poème de son choix, de le lire, et de dire pourquoi il l’avait aimé, qu’une fille que je ne connaissais pas, qui ne me connaissait pas, l’avait lu, aimé, et choisi de le partager. Ce fut une autre grande leçon de sagesse que l’écriture me procurait, au-delà de son pouvoir de séduction sur les filles : celle d’écrire n’importe quoi avec la certitude que quoi qu’il arrive, il y aurait toujours un imbécile quelque part pour trouver cela génial et y trouver des choses, des sentiments, des philosophies, auxquels l’auteur n’avait jamais pensé. Pour ceux qui se souviennent, les plus vieux d’entre nous, merci Lagarde et Michard, merci pour cette vision de la littérature prémâchée. Voire pré-vomie.

 

La dernière imposture à laquelle je voudrais me référer, comme pour m’excuser d’être encore là, de continuer à écrire, malgré tout, se rapporte à un problème d’éphéméride.

Malgré mes certitudes d’être un génie méconnu, mais qu’importe, Dieu, Quel qu’Il soit, y reconnaîtrait les Siens, et de toute façon, les génies c’est d’abord fait pour être morts, je m’étais résolu à embrasser une carrière honorable de fonctionnaire. Je m’y employais de toute mon âme, tout en continuant d’écrire, en cachette presque, quelques nouvelles détestables.

Mon épouse d’alors, ayant eu connaissance d’un concours de nouvelles dans la région, m’encouragea à y participer. Je rechignais. Reculais. De toute façon, c’était magouille et compagnie, etc. Je refusais. Elle alla porter elle-même un de mes manuscrits à l’une des bibliothèques participant à l’opération. Elle trouva porte close. C’était le jour de fermeture hebdomadaire. Trop tard ! La date limite de participation était dépassée. Elle glissa cependant l’enveloppe sous la porte. Et, contre toute attente, je remportais quelques semaines plus tard le premier prix et, avec lui, la première reconnaissance officielle de professionnels. Il y avait dans le jury, Claude Pujade-Renaud (Actes Sud), et son compagnon, Daniel Zimmermann (Julliard, Cherche-Midi, Gallimard). Par un étrange raccourci de l’histoire, ce dernier auteur, aujourd’hui décédé, est cité, pour l’un de ses ouvrages, dans une chronique publiée dans un grand quotidien national, chronique consacrée à mon dernier roman, « Le Silence des rails ». Ainsi, pour des raisons purement littéraires et mystérieuses, inconnues de moi, puisque je n’ai jamais lu cet auteur, me voici rattaché à une lignée invisible d’auteurs qui me place, une fois de plus malgré moi, dans un tiroir que je n’ai pas forcément ouvert. Dernière imposture.

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Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Sur le même ton :

 

Désabusé :

D’arrêter immédiatement.

 

Dépressif :

De se pendre.

 

Prétentieux :

La place est déjà prise.

 

Hautain :

De se regarder dans une glace.

 

Péremptoire :

D’apprendre à lire d’abord.

 

Séducteur :

Vous n’avez pas la tête de l’emploi.

 

Réaliste :

D’écrire de la merde. C’est ce qui se vend le mieux.

 

Timide :

Vous avez tellement plus de talent que moi !

 

Pragmatique :

De passer des concours de la fonction publique pour assurer ses arrières.

 

 

Et plus sérieusement :

Faut-il prodiguer des conseils à un aspirant écrivain ?

A lire ce qui précède, il s’avère que ce sont plutôt les rencontres, les coïncidences, qui font ou défont l’écrivain. Et puis, les conseils sont-ils donnés pour être suivis ? A moins qu’ils ne soient que des mises en garde pragmatiques pour étouffer dans l’œuf toute velléité créatrice et donc utopique, selon les critères en vigueur ?

 

Lorsque j’ai commencé à écrire, je veux dire avec cette prétention de penser déjà avoir du talent, j’ai osé adresser l’un de mes manuscrits à quelqu’un qui publie, qui m’est proche, et en qui j’ai toute confiance. Je n’ai reçu pour tout conseil que celui-ci, le seul dont je m’aperçois aujourd’hui que, non seulement il reste valable pour moi-même, mais pour les autres aussi, et qu’avoir la velléité d’écrire, c’est surtout en avoir la volonté et la persévérance, quelle qu’en soit l’issue : être écrivain, c’est posséder seulement 10% de talent au départ. Le reste, tout ce qui vient après, n’est que du travail.

Mais comment savoir si l’on a acquis ces 10%, nécessaire au départ, pour prétendre poursuivre l’aventure ?

Balandier2Surtout ne pas compter sur soi. Sur son propre jugement. Il n’y a pas pire juge que soi-même. Toujours douter. Se remettre en question. Être humble. Se laisser lire par d’autres. Oser la confrontation. Le regard de l’autre. Ne pas hésiter à soumettre son texte à des professionnels. Accepter les non-réponses. Ou, au mieux, les réponses stéréotypées du style : « votre manuscrit ne rentre pas dans le cadre de nos collections ». Dans ce cas, surtout ne pas se dire : « ils n’y connaissent rien, je vais me faire publier à compte d’auteur ». L’arnaque du siècle, et des précédents, pour croire que l’on a du talent, moyennant finances. Le talent ne se monnaye pas, il se reconnaît. Même à la longue. S’il existe, si l’on y croit soi-même, il y aura toujours quelqu’un, un jour, pour vous dire, sous forme de lettre plus personnalisée : « nous ne pouvons pas en l’état publier votre manuscrit, mais notre comité de lecture a été sensible à … »

Suivent quelques éléments d’appréciation qu’il convient d’accueillir avec circonspection mais néanmoins avec attention, tant il est rare qu’une maison d’édition prenne le temps de vous répondre de cette manière intéressée. Cette réponse, si elle vous parvient, même avec une infime lueur d’espoir en votre avenir littéraire, vous vous devez de l’assimiler, de l’accepter, avec tout ce qu’elle comporte de négatif, parce qu’elle va vous permettre de reprendre confiance. D’avancer. De continuer à écrire. Elle est le signe minuscule, le germe d’un intérêt pour ce que vous venez d’oser consentir, d’offrir à un public qui n’existe pas encore et qui, peut-être, n’existera jamais. Mais il est nécessaire de poursuivre toujours cette exploration avant d’en être convaincu définitivement.

Enfin, c’est un conseil de prudence aussi : ne faites jamais confiance au talent que vous pensez posséder, doublez-le, toujours, d’une modestie semée d’un doute cartésien (le fameux « dubito ergo sum »), anticipez l’échec de votre talent, en prévoyant, futé, un plan »B » de repli.

 

Il n’y a pas d’écrivains maudits. Il n’y a que de maudits écrivains !

 

 

 

Précédent rendez-vous : Hafid Aggoune

Prochain rendez-vous : Olivier Steiner

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3 réflexions sur “Pourquoi écrivez-vous, Franck Balandier ?

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