Enfants perdus, Claire Berest

enfants-perdus-enquete-a-brigade-mineurs-1493170-616x0Présentation de l’éditeur :

Claire Berest a suivi pendant des mois le travail des policiers de la brigade des mineurs de Paris. En immersion, à travers de longs entretiens, elle est partie à la découverte de leur métier, de cette mission unique qui fait d’eux les témoins privilégiés de la vie des adolescents d’aujourd’hui, de ce qu’ils subissent et font subir.

Une évidence s’est imposée à elle en écoutant leurs histoires : de plus en plus de jeunes sont, toujours plus tôt, emportés dans une dérive où la violence tient lieu de lien social, où la pornographie remplace la sexualité, balayant au passage tous les acquis du féminisme. À ces enfants perdus, rien ne semble plus permettre de se construire, de se projeter dans l’avenir.

Pour comprendre ce phénomène, elle a poursuivi son enquête auprès de magistrats, d’enseignants, d’un homme politique, d’un pédopsychiatre. À tous elle a posé la même question : qu’est-il en train de se passer dans la jeunesse française ?

Les réponses pourront effrayer. Mais on ne pourra plus dire, après avoir lu Claire Berest, qu’on ne savait pas.

 

Ceux que Claire Berest nomme les « enfants perdus », ce sont « nos adolescents égarés ou blessés par d’autres, par les institutions, par eux-mêmes. Et d’abord, peut-être, par notre époque. » Des enfants « qui se perdent en étant trop pressés de grandir. »

L’adolescence est cet âge passionnant « où il y a en même temps un risque d’aller très mal et des chances d’aller très bien. », selon la formule qu’emploie un pédopsychiatre. A l’adolescence en 2014, on est connecté en permanence et on envoie en moyenne 84 SMS par jour. Ainsi c’est une « jeunesse surexposée » dans une société où se mettre en scène a pris le pas sur vivre que Claire Berest donne à voir dans cette enquête à la brigade des mineurs. Ce qu’on expose d’abord, dans une schizophrénie de plus en plus fréquente, c’est son enveloppe. L’acte sexuel est banalisé, les corps sont consommés. A la brigade des mineurs, toutes les affaires touchant à la sexualité sont liées aux réseaux sociaux d’une manière ou d’une autre.

 

« Peut-être faut-il, pour essayer de saisir tout ce qui, chez ces adolescents, nous échappe, aller interroger leur réalité là où la rupture est la plus brutale, dans l’espace où elle s’exprime avec le plus de violence – la brigade des mineurs. » (page 25)

 

Claire Berest a pénétré un univers peu connu avant que le film Polisse ne le mette en lumière. Ce sont des enquêteurs qui passent davantage de temps avec les enfants des autres qu’avec les leurs, au sein d’une brigade qui joue aussi les standards téléphoniques sur l’enfance et l’adolescence.

En œuvrant pour le progrès, l’on court à notre perte. Internet est une avancée mais il concourt aussi, dans certains cas, à faire reculer la civilisation. A empoisonner les rapports réels. On recense de plus en plus de cas de suicides liés à la cyberintimidation.

Et les jeunes inculpés, eux préfèrent les semaines de prison aux heures de travaux d’intérêt général. En prison au moins, la paresse est autorisée.

 

Dans cette enquête, l’auteur s’implique. C’est aussi ce qui fait la force de son livre. Elle est un personnage à part entière. Des difficultés apparaissent sur le chemin de l’écriture de ce livre « conçu comme un exercice de lucidité sur des réalités habituellement masquées ». Des difficultés logistiques – les rendez-vous avec les enquêteurs de nuit annulés au dernier moment car il y a une urgence à gérer – mais pas seulement.

« Ecrire ce livre devient une gageure un peu vertigineuse. Je malmène mes propres tabous pour dévoiler un dévoilement qui me répugne. » (page 73)

« La vérité que je suis venue chercher s’est révélée plus brutale encore que ce dont j’avais l’intuition, et cette enquête née d’une colère n’aura fait que l’amplifier. » (page 86)

 

L’on suit, tristement fasciné, les pérégrinations de l’écrivain qui se perd en rencontrant, directement ou indirectement, tous ces enfants perdus.

Et l’on se demande ce que l’on fait de nos jeunes, et si le pire n’est pas encore à venir.

Un ouvrage nécessaire, au style très personnel, dont on ne sort pas indemne.

 

 

Editions Plein jour, janvier 2014, 192 pages, 18 euros

 

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L’orchestre vide

 

Phrases choisies :

 

« A la brigade des mineurs, il y a toujours de la lumière. » (page 33)

 

« On sait que l’on est au bon endroit quand on est dépassé par son objet de recherches. Débordé. » (page 43)

 

« A force de nier le réel, il va nous exploser au visage. » Un enquêteur (page 58)

 

« La droite va privilégier l’efficacité, la gauche la justice, et à chaque fois au détriment de l’autre exigence. » (page 92)

 

« Ce qui n’a pas encore été scientifiquement étudié peut cependant exister, et que vaut une pensée qui refuse le réel ? » (page 101)

 

« A 14 ans, on tombe en amitié aveuglément, absolument, avec la très vague conscience que certaines de ces amitiés naissantes vous suivront peut-être toute votre vie. » (page 127)

 

« Des copains morts avant 20 ans, qui resteront éternellement adolescents. » (page 128)

 

« La jeunesse est une permanence. » (page 129)

 

« Internet échappe à toute maîtrise, telle est son effrayante beauté. » (page 133)

 

« L’écran permet de se libérer de la normalité éthique et sociale. » (page 139)

 

« Le féminisme est un combat toujours recommencé. » (page 149)

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2 réflexions sur “Enfants perdus, Claire Berest

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