Pourquoi écrivez-vous, Claire Berest ?

Claire BEREST

Claire BEREST à Paris le 26 mars 2013

Claire Berest est née en 1982. Elle est l’auteur de deux romans, Mikado (2011) et L’Orchestre vide (2012), et de deux essais, La Lutte des classes. Pourquoi j’ai démissionné de l’Éducation nationale (2012) et Enfants perdus, enquête à la brigade des mineurs (2014).

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 Photo (c) Philippe Matsas

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Pourquoi écrivez-vous ?

Je réalise, depuis que Sophie Adriansen m’a posé cette question pour son blog, que je ne sais pas depuis quand je ne me la suis plus posée. Peut-être jamais ? Peut-être me l’étais-je posée des milliers de fois mais avant d’avoir publié mon premier livre ? Peut-être qu’après avoir publié un livre puis plusieurs, j’ai cessé de m’arrêter sur cette question, dans l’urgence de produire, de remplir l’espace tant attendu, celui où j’avais le droit d’écrire, la possibilité, l’opportunité, et puis un devoir, que je décidais, envers moi-même. Et alors j’ai oublié que je me l’étais déjà posée.

BerestIl n’y a pas de réponse adéquate, car il n’y a pas de décision raisonnable d’écrire.

J’ai un souvenir d’enfance extrêmement précis. J’étais à l’école primaire, je devais avoir autour de huit ans. Nous avions pris une habitude avec quelques camarades durant les mois de l’année où il faisait très froid. Il y avait dans la cour de cette école de petits renfoncements qui abritaient les portes ouvrant sur la cour carrée de récréation, à l’image d’un grand patio. Cela formait de petites niches, où quatre petites filles pouvaient se lover parfaitement coude à coude, pour bloquer le froid. Nous organisions ces nichées animales à chaque récréation, les corps serrés les unes contre les autres, les jambes entremêlées, formant probablement un gentil petit paquet d’enfants, et alors je leur racontais une histoire.

Toujours la même, sous forme de feuilleton, il y avait des personnages principaux, d’autres secondaires – c’était probablement des enfants ? On parle toujours de soi – je ne sais plus, ils étaient dans une vieille maison perdue je crois, et ils leur arrivaient toutes sortes de péripéties, d’aventures. Ce dont je me rappelle avec acuité, c’est que cela faisait peur, c’était assez terrible, et j’organisais systématiquement un climax, un cliffhanger avant que la cloche ne sonne : une porte qui s’ouvre, une trappe qui se révèle, un ennemi qui se dessine. Nous retournions en classe. Puis nous reprenions, à la récréation suivante, ainsi pendant des mois. La même histoire, jamais interrompue. Une petite routine qui nous tenait chaud.

Ce que je sais avec clarté, c’est que je ne préparais rien, je n’y pensais pas, en dehors de ces récréations, cela cessait d’exister. Alors l’histoire naissait au rythme de mes paroles, et des réactions immédiates de mon public.

En repensant du haut de ma trentaine passée à la petite fille que j’étais alors, j’admire son absence d’angoisse.

C’était dénué de calcul, de stratégie, de préparatifs. C’était évident. Je ne sais plus comment cela avait commencé, j’étais devenue une raconteuse d’histoires pour faire passer l’hiver. Et quand mes jeunes amies me demandaient : « Mais tu connais la suite ?! », je répondais, mystérieuse : « Bien sûr, vous verrez. » Et j’avais conscience nettement que, bien que ne connaissant pas la suite, puisque créant cette histoire à chaque fois dans l’instant, je devais garder cette ficelle pour moi, je leur devais cette illusion, car la magie résidait précisément à cet endroit là.

Ce que je ressentais dans ces moments où je tenais mon audience, où je laissais vivre une histoire qui s’échappait de moi, histoire qui m’apparaissait tout aussi réelle et tout aussi valable que la réalité, c’était d’être à un endroit juste, où j’étais bien et où j’étais au chaud.

Voilà peut-être pourquoi j’écris.

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Le premier conseil serait : Mais fais-le donc !

Le deuxième conseil plus pragmatique serait le suivant :

Accepte tranquillement et par avance que tu vas écrire cinquante pages, et qu’en les relisant, quarante-neuf trois quarts seront mauvaises, clichées, à côté de la plaque, ennuyeuses, immatures, trop influencées par tes modèles, ridicules, pathétiques, voire grotesques…

Accepte de tout couper et de tout recommencer.

Accepte que les quelques lignes gardées, échappées de la guillotine, donnent un délicieux sens à ta vie.

Accepte que tu ne pourras pas répondre à la question « Pourquoi écris-tu ? ».

 

 

 

Précédent rendez-vous : Olivier Steiner

Prochain rendez-vous : …

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A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Enfants perdus, enquête à la brigade des mineurs

La lutte des classes

L’orchestre vide

Toutes les réponses à « Pourquoi écrivez-vous ? »

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2 réflexions sur “Pourquoi écrivez-vous, Claire Berest ?

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