Les hommes meurent les femmes vieillissent, Isabelle Desesquelles

Les hommes meurent

« On dit aux petites filles qu’il faut souffrir pour être belle, on devrait leur apprendre la volupté. Arrêter avec la petite sirène. Il y a d’autres moyens de trouver un prince qu’en y laissant ses écailles. » (page 159)

 

 

 

Dix femmes. La plus jeune est un bébé, la plus âgée a quatre-vingt-quatorze ans. Elles sont de la même famille mais ont un autre point commun : toutes passent ou sont passées entre les mains d’Alice, qui tient l’institut de beauté L’Eden. A L’Eden, on ne parle pas des clientes mais des « plus belles femmes », on ne parle pas de rendez-vous mais de rencontres. Alice, « pas complètement à l’aise avec l’existence », a fait de son commerce « un lieu pour oublier. » Après le premier soin, elle offre le champagne ; et elle refuse d’augmenter ses tarifs – pourquoi les moins aisés n’auraient-ils pas eux aussi droit à ses mains ?

Sur ces « plus belles femmes », Alice fait des fiches. Des portraits chinois très subjectifs, préludes à l’écoute des voix desdites femmes. Leurs confidences tissent aussi le fil d’une toile où évolue Eve, l’invisible, la grande absente, trop tôt partie, qui toutes les relie, et qu’Alice est la dernière à avoir vue vivante.

 

Il y a Lili, née Liliane, qui a « changé d’amants comme de culottes » et « avorté d’hommes sans visage et d’embryons de n’importe qui ». Lili qui a reçu le suicide de sa fille Eve comme une punition ; qui a couru, folle, au plus près, en découvrant son corps gisant dans la baignoire. Le plus près, c’était L’Eden, en face de chez Eve. Eve que Lili ne comprend que depuis qu’elle n’est plus là.

Il y a Barbara, quatorze ans, qui vient de commencer une « autobiographie graphique » dans laquelle elle se venge des souffrances que lui inflige la vie réelle.

Il y a Clarisse, pour qui « un massage avec Alice vaut tous les amants du monde ».

Il y a Yves, sur le point de se faire opérer pour changer de sexe et enfin « ne plus être quelque chose entre rien et rien, une fumée qu’on traverse », qui rêve d’avoir comme toute femme culotte de cheval et peau d’orange, et qu’Alice « a aidé à supporter [sa] carcasse d’homme ».

 

Par cette série de portraits, collections d’instantanés, tranches de vies au féminin, Isabelle Desesquelles interroge « le temps de naître et le temps de mourir », mais surtout tout ce qui entre les deux fait l’existence d’une femme. Les joies et les peines, ce que l’on reçoit et ce que l’on transmet, ce que l’on découvre seule. Le plaisir et la peur, le mariage et l’enfantement. La condition féminine et les regards portés sur elle, qui varient selon l’âge et l’expérience. Etre une femme se décline de mille façons. Le corps des femmes et les blessures invisibles qu’y laissent les maris et les amants – les blessures, et les marques de bonheur aussi. Les corps des femmes qui résonnent des cris muets des hommes partis. La douleur des femmes, qui « traverse les siècles ».

 

L’esthéticienne supposée ne s’occuper que de l’enveloppe fait parler les épidermes. Elle fait partir les tensions avec les peaux mortes. « Mon métier, c’est d’aider les gens à comprendre qu’ils sont leur plus belle rencontre. » Son salon de beauté, les femmes y viennent pour bien plus qu’une épilation ou une manucure. Et elles savent pourquoi elles y reviennent.

 

Le huitième livre d’Isabelle Desesquelles, auteur notamment de Fahrenheit 2010 et de Quelques heures de fièvre, est une invitation réussie à penser autrement le corps et à replacer l’amour au centre de l’existence.

Un roman choral qui, tout en donnant à entendre des voix singulières, tend à l’universel. L’éternel féminin, dit-on.

 

Cet article est paru dans la Revue littéraire n°55 (éditions Léo Scheer)

 

 

Editions Belfond, 14 août 2014, 224 pages, 18 euros

 

Citations choisies :

 

« C’est bavard, une peau. Elle révèle l’état d’une personne, où elle en est de sa vie, où je peux agir. » (page 11)

 

« Même mal en point ou en mille morceaux, il nous reste toujours quelque chose de la force qui naît avec nous. » (page 12)

 

« On essaie d’être la meilleure, et quand on n’y arrive pas on cherche à être la pire. » (page 35)

 

« La bouche la plus scellée n’empêchera pas un corps de révéler ce que l’on a fait de lui, ce qu’il fait de nous. » (page 35)

 

« Une femme est un livre ouvert lorsqu’elle se déshabille. » (page 35)

 

« Chacun de ses gestes me libère d’une tension. » (page 38)

 

« Savoir que l’on a une grande sœur protège de presque tout. » (page 55)

 

« La grande affaire de la vie d’une femme : trouver un mari et pondre. » (page 55)

 

« Le plaisir, quand on l’attrape, faut pas le lâcher. » (page 66)

 

« La vieillesse s’installait, et en ne la cachant pas je l’accueillais mieux. » (page 86)

 

« On dit que passé quarante ans une femme doit choisir entre son visage et ses fesses. » (page 86)

 

« Un homme m’avait épousée, il m’avait choisie et je me sentais complète. Aboutie. La cruche ! » (page 89)

 

« Est-ce qu’un enfant n’a pas aussi la mémoire que ses parents lui donnent ? » (page 92)

 

« Eplucher les légumes a été une issue. » (page 94)

 

« Certains virages, si on ne les prend pas, se transforment en reproches, et on les promène partout. » (page 100)

 

« On ne choisit pas le désespoir. » (page 103)

 

« La déchéance de nos parents, c’est un peu la nôtre. […] Tous, nous redoutons de devoir être un jour les parents de nos parents, parce que leur vie aura duré trop longtemps. » (page 109)

 

« Il faut parler des morts, c’est assez de les mettre dans une boîte. » (page 137)

 

« Il en est de certaines phrases comme de certains souvenirs : on ne veut pas les poursuivre. » (page 137)

 

« Ride. Tu changes une lettre et ça fait : rire. » (page 185)

 

« Un jour trop de jours tuent. » (page 185)

 

« Mon corps m’appartient mais je ne le sais pas. Il me faudra le brader pour le comprendre. » (page 185)

 

« Il paraît qu’on ne dit plus paysans mais travailleur pauvre. » (page 203)

 

« On meurt mais on continue à tenir les rênes de la mémoire de ceux qui nous ont aimées. » (page 209)

 

« Plus on vieillit, plus les absents nous occupent. » (page 210)

 

« Les réunions familiales ne sont pas pour se voir, mais pour tenter de retrouver ceux qui ne sont plus là. » (page 210)

 

« Un enfant qui grandit avec des parents amoureux, il pousse droit. » (page 215)

 

« A quel âge ça commence, la peur ? » (page 218)

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