La façon dont les choses commencent

666_667_clubIl était arrivé peu avant minuit. A l’heure où les dîneurs ont déserté les restaurants, à l’heure où les promeneurs ont réintégré le métro. Comme d’habitude.

Ils ne se voyaient pas dans la journée. Elle était occupée. Ni dans la soirée. Elle était très prise.

Deux mois que ça durait.

De son quartier, dont elle lui avait tant vanté les attraits à leur rencontre, il ne connaissait que les façades orangées par l’éclairage artificiel. Jamais vu à la lumière du jour.

Une nuit, ils s’étaient endormis après. Elle l’avait secoué vers quatre heures. Elle tenait à se réveiller seule. Elle avait son rituel du matin. Ils avaient toujours été d’accord sur ce point. Il était reparti à pied.

Peut-être ne voyait-elle personne d’autre que lui. Aussi intimement du moins. Mais tout ce qu’elle ne lui disait pas ouvrait une brèche dans laquelle s’engouffraient ses suppositions par dizaines.

Où commence l’amour ? Il avait compris qu’il était amoureux fou un soir qu’elle n’avait même pas changé les draps.

Jamais on ne l’avait caressé comme ça. Jamais on ne l’avait regardé avec ces yeux-là.

Quand elle allait à la salle de bains, il cherchait des traces qui auraient justifié sa méfiance.

Il n’en trouvait pas.

Ce qui ne signifiait pas que sa méfiance fût infondée.

Elle ne savait pas dire non. Il lui proposait un cinéma, un dîner, une sortie – elle était toujours partante. Elle annulait ensuite. Avec une excellente raison. Et il la rejoignait après. En marchant dans le faisceau des réverbères.

Ce jeudi était férié alors il avait osé émettre l’idée d’un pique-nique. Le cake au saumon finissait de cuire lorsqu’elle avait envoyé un message. J’ai un contretemps. Une amie à aller chercher à la gare. On se voit plutôt comme d’habitude. Ça m’arrange.

Il avait jeté le cake de son cinquième étage. Du saumon sauvage. Chaque annulation piétinait son estime de soi davantage. Le syndrome de Stockholm le menait malgré tout nuitamment jusqu’à l’appartement. Ou son estime retrouvait sa belle vigueur.

En partant ce soir-là, il avait lancé un regard solidaire aux morceaux de saumon échoués dans la haie du rez-de-jardin.

Il pouvait aussi la quitter mais elle l’en empêchait. Il ne parvenait à se défaire de cette conviction intime, profonde, qu’il se serait passé quelque chose de grand s’ils avaient seulement essayé.

Un début d’histoire normal. Se voir dans la journée.

La façon dont les choses commencent.

Ce dont elle ne cessait de les priver.

 

Il avait dans l’idée de repartir comme il était venu, sous l’éclairage municipal, mais tout cela avait pris plus de temps que prévu.

Lorsqu’il avait tiré la lourde porte de l’immeuble, le soleil était déjà haut, qui brillait avec insolence et faisait fuir les nuages d’un blanc pourtant serein.

C’était vrai que le quartier ne manquait pas d’allure.

La rue, du moins, était remarquable. Haussmann méritait ses distinctions.

Elle n’avait pas menti. Au moins une chose qu’il ne pouvait lui reprocher.

Il prit une profonde inspiration et remercia le ciel de tant de beauté.

Il se mit en route cependant que la danse des nuages affirmait que rien de terrible n’arriverait jamais.

D’un pas souple, il s’éloigna de la cave où reposaient les morceaux de sa dulcinée.

La lumière du jour, voilà ce qui faisait tout l’intérêt. Voilà qui révélait la générosité.

Une belle journée s’annonçait.

 

Sophie Adriansen

d’après la pochette de 666.667 Club – Noir Désir

mai 2014

texte publié en août sur Oyoboo

dans le cadre du projet musicalo-littéraire « pochettes-surprises »

auquel j’ai été invitée à participer

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