Auschwitz, 20.01.2015

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Mardi 20 janvier 2015. Il fait brumeux au réveil. Il fait brumeux sur tout le trajet, 70 kilomètres qui séparent Cracovie et Oświęcim, en Petite-Pologne, l’une des seize régions du pays. Nous sommes au chaud dans le van et au chaud dans nos vêtements, vestes résistant au grand froid et chaussures fourrées. Nous avons choisi d’utiliser notre véhicule plutôt que d’embarquer pour un combiné « bus + deux camps + guide ». Nous redoutons la dimension trop touristique de la visite, il nous semble qu’on l’évitera de cette manière. Mais devant le mémorial, alors que deux Polonais plantés au milieu de la route proposent l’un son parking, à droite, et l’autre le sien, à gauche, je crains que l’on n’y échappe pas.

Pour se garer, il nous en coûtera 8 zlotys. Pour passer aux toilettes, 1 zloty. Il y a des voitures immatriculées partout dans le monde, des bus, des familles, des groupes, des retraités et des enfants, du fond de teint et des chaussures de randonnée. Une librairie thématique multilingue, des audio guides et des brochures, des sucreries, des boissons chaudes.

L’accès au camp dit d’Auschwitz I est libre. Un ticket, un tourniquet, un contrôle vigipirate digne des aéroports les plus sensibles. J’appréhende la suite. Est-ce Disneyland, de l’autre côté ?

 

En 2012, j’ai rencontré une femme-courage prénommée Hélène. Soixante ans plus tôt, elle a failli être raflée à Paris. Le 16 juillet 1942, elle est allée chercher au commissariat ses deux petits frères qu’on avait arrêtés. Elle avait besoin d’aide pour mettre en forme le témoignage qu’elle souhaitait en laisser à ses petits-enfants. Elle m’a raconté son histoire, nous avons travaillé ensemble. Cette collaboration a fait surgir, plus tard, une voix d’enfant, celle de Max. Max et les poissons paraît le 5 février. Je m’étais promis d’ « aller voir » avant la parution. La captivité de Max s’arrête à Drancy. Il y a dix jours, je suis « allée voir » ce wagon exposé au milieu de la cité de la Muette, aux portes de Paris. Aujourd’hui me voilà là, 1 500 kilomètres plus à l’Est. J’imagine qu’après Drancy, les parents de Max ont été déportés ici. Ceux d’Hélène, je le sais, y sont morts. Dès le mois d’août 1942.

« Aller voir ».

 

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Nous passons sous la porte de métal affirmant, ici comme ailleurs, que le travail rend libre. La barrière est levée. Nous cessons de parler et sortons les appareils photo. Nous ne ferons pas de clichés de nous, mais certains posent devant un panneau, des barbelés. L’engouement pour les selfies ne s’est pas arrêté à la porte du camp.

 

Le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle sur le bois, la brique, les tours et les cheminées. Tout est rouille et marron sale, gris grillage. Les panneaux explicatifs sont discrets ; les visiteurs aussi, globalement. Les barbelés ne sont pas si hauts, sans gardes postés dans les miradors ils ne paraissent pas si infranchissables. L’on sait que c’est surtout autre chose qui maintenait prisonnier. L’on sait que les armes étaient partout. Que les exécutions pour l’exemple n’attendaient pas les champs de tirs, au fond du camp.

Les blocs sont alignés dans un parallélisme glaçant, une symétrie parfaite, début de la dépersonnalisation. Les bâtiments ont un étage, mais surtout un sous-sol, des cachots où le pire de l’imagination humaine s’est traduit en torture. Nous photographions les extérieurs, refusant en ce lieu l’idée d’esthétisme. Au loin, un groupe vêtu de noir passe derrière les blocs. Des hommes, des hassidiques peut-être.

Des blocs annoncent leur fonction. Nous savons qu’ils n’avaient d’ « infirmerie » ou d’ « institut de beauté » que le nom. Le bloc 10 était celui des expériences médicales sur la stérilisation.

 

Chaque communauté ayant perdu de ses membres ici a fait d’un des blocs un lieu de mémoire. Avec des panneaux, des documents, parfois des objets, mais surtout des photos, et des noms. Des listes de noms. Des listes qui n’en finissent plus, qui tapissent les murs ou remplissent les ordinateurs quand les murs ne sont pas assez longs. Des noms qui se répètent, des états civils comme dupliqués. Plus de trente Karl Weiss. Qui était chacun ? 1 100 000 personnes ont péri dans cette vaste prison. Des dates, des numéros de convois. Des chiffres, des pourcentages. Ils sont arrivés nombreux à cette gare qui n’est pas une gare. Ils ont été exterminés tout de suite, ou plus tard. Entre les deux possibilités, la « sélection ». Apte à travailler. L’échéance est retardée. L’on connaît le prix qui leur a fallu payer. De France, 76 000 Juifs ont été déportés. Près de 69 000 sont arrivés à Auschwitz.

Nous pleurons ce qui reste des vies arrêtées ici.

 

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La terre est boueuse. Les blocs racontent aussi la résistance interne, les écrivains qui ont continué d’écrire dans cet enfer sans horizon, l’espérance qui comme une chauve-souris s’en allait battant les murs de son aile timide et se cognait la tête à des plafonds pourris un siècle après les Fleurs du mal cultivées par Baudelaire.

Dans nos vestes en duvet et nos grosses chaussettes, nous arpentons ce camp où les hommes et les femmes luttaient contre les basses températures en cachant du journal sous leurs tenues rayées. Le froid finit par transpercer nos semelles épaisses et nous faire frissonner. Leurs pieds à eux étaient nus dans leurs sabots de bois.

 

Pour rejoindre le crématorium, il faut franchir des barbelés. Derrière ceux-ci, des panneaux enjoignent à la prudence. « Hochspannung, Lebensgefahr ». Haute tension. Le français dit danger de mort, l’allemand danger de vie. L’avertissement concerne les fils électriques. Pas la gueule du loup, de l’ogre, du monstre dans laquelle nous descendons. Les murs résonnent encore des hurlements interrompus à l’entrée. Les rails crissent encore du poids des corbillards. Pleurer est dérisoire. Vite, retrouver le ciel puisque nous en avons la possibilité. Dehors, nous ne voyons plus flotter que des drapeaux noirs de cendre et de suie.

 

En 2015, le camp est aussi un lieu de vie. Dans certains blocs travaillent des hommes et des femmes, à l’administration du mémorial, à la conservation, à la documentation, à l’entretien. Des hommes et des femmes qui, chaque jour, passent sous la porte de métal affirmant que le travail rend libre afin de gagner de quoi subvenir à leurs besoins. A R B E I T M A C H T F R E I, les lettres dansent comme des notes sur leur portée de métal, elles paraissent presque joyeuses, et dans cette joie faussée, forcée, il y a toutes les promesses des familles des déportés, tous les mensonges véhiculés par la propagande.

 

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L’accès aux camps ferme à 15h, nous sortons de celui d’Auschwitz à 15h30. Il nous suffit d’actionner la poignée et de pousser la grille. Les injonctions des panneaux « Halt ! » surmontés de leur tête de mort ne nous concernent pas.

Il est trop tard pour aller voir celui de Birkenau, sur la commune voisine de Brzezinka. Nous tentons d’en apercevoir la porte emblématique, la Death gate ; mais nous peinons à trouver le camp, ce qui paraît invraisemblable étant donné sa superficie. Rien n’est indiqué. Une Polonaise nous indique la route. Nous arrivons sur un parking. Un garde essaie de nous montrer comment contourner le camp pour voir la porte depuis l’autre côté, mais il renonce vite. Nous n’avons pas de langue en commun.

 

Nous rentrons sans parler. A l’intérieur, larmes et images prennent toute la place. Nous sommes muets d’avoir entendu crier dans le silence les esprits errants et sans patrie des déportés. Il est 16h, la nuit tombe sur la campagne désolée. Leurs ombres nous accompagnent. Qu’est-ce qu’ « aller voir » ?

Auschwitz ne se partage pas, même quand on y vient à deux. Auschwitz ne se raconte pas.

On a joué de la musique, à Auschwitz. Un orchestre, des cordes, des bois, des heures durant parfois. Maintenir la pression. On a chanté aussi.

 

Il fait nuit. En 2015, pour revenir à la vie, on peut toujours allumer la radio.

 

Photos (c) Sophie Adriansen

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Lire aussi : Birkenau, 21.1.2015

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9 réflexions sur “Auschwitz, 20.01.2015

  1. L’an dernier je suis allée à Terezin, près de Prague, et j’ai eu beaucoup de mal à m’en remettre (je le savais avant), alors que ce n’était pas un camp d’extermination. Je n’ai même pas pu écrire dessus. Auschwitz, je n’ose même pas imaginer, et en même temps j’ai peur de ce côté « Disneyland ». Mes élèves d’ailleurs avaient été très choqués de cet aspect aussi à Terezin, et de l’attitude de certains visiteurs…

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    • Nous avons été choqués aussi par des poses, des cigarettes fumées nonchalamment entre deux baraquements… Malgré tout la plupart des visiteurs étaient plutôt respectueux.

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  2. Pingback: Birkenau, 21.01.2015 | Sophielit

  3. Pingback: Du soleil sur la joue, Marilyn Sachs | Sophielit

  4. A l’autre bout du camp, l’eau du « lac des cendres »
    était d’un noir opaque. Je voulus tremper ma main. La
    tendre vers Isaac, toucher un peu de lui. Au loin, un
    rabbin entonna un chant en hébreux, d’une voix
    d’abord plaintive puis vaillante qui troua le ciel d’un
    faible rayon de soleil. Un lycéen, à l’arrière de notre
    groupe, poussa un cri aigu. Une camarade venait de le
    pincer. L’écho du cri libéra quelque chose de comique,
    autorisé à se déployer dans l’atmosphère engourdie du
    crépuscule. Je me tournais, attendrie par le jeune
    homme gêné d’être ainsi observé, sa camarade à ses
    côtés, le visage empourpré et le regard en fuite vers
    d’autres cieux. Je ne cessais de les regarder, comme
    redevable de l’intérêt de ces jeunes gens en classe de
    terminale pour ce pan de l’Histoire – intérêt qui
    accusait un certain relâchement en cette fin de journée
    éprouvante, et je le comprenais, d’ailleurs personne ne
    s’en était offusqué ; pas même les spectres de tous les
    enfants assassinés planant au-dessus de nous, riants,
    jaillissants des eaux du lac. La jeunesse reprenait ses
    droits dans le déclin du jour, et je me contentais
    d’apprécier cet état de fait rassurant.

    – « Maman ?
    – Oui ?
    – « Pourquoi n’ai-je rien ressenti quand j’étais à
    Auschwitz ? »
    Il n’y a qu’avec elle que je puisse m’épancher de
    cette façon.
    – Comment cela, rien ?
    – Bah… Je n’arrivais pas à me dire que j’y étais ! Cet
    endroit je l’avais tant maudit, tant fantasmé. Et une
    fois sur place, aucune émotion ne me venait. Les gens
    pleuraient autour de moi, devant les fours, devant les
    vitrines derrière lesquelles se dressaient des hauteurs
    de chaussures d’enfants, de lunettes, de valises. Le
    pire, cette colline de cheveux…
    – C’était une défense, Angèle. Ne rien ressentir, ça
    n’est pas plus facile ? »

    « Nos coeurs s’étaient filé rancard », éditions du Cygne.

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  5. Je ne suis pas sûre que je serais capable d’y aller, je crois que j’en serais dévastée. J’ai visité le musée de la résistance dans le Vercors, tous ces jeunes hommes morts pour notre liberté, c’est tragiquement beau, pour eux c’était un choix (souvent, pas toujours, parfois une nécessité), un engagement, pour ceux d’Auschwitz, c’était pire encore. Ton texte est très touchant parce qu’il fait le lien entre leur époque et la nôtre, et heureusement qu’il y a encore des gens qui pleurent en passant les portes d’Auschwitz, c’est une façon de mêler nos pleurs aux leurs.

    Aimé par 1 personne

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