Pourquoi écrivez-vous, Claude Clément ?

Claude Clement

Claude Clément est née à Marrakech en 1946. Elle est l’auteur de nombreux albums et romans pour la jeunesse. Ses ouvrages sont traduits dans de nombreux pays. Licenciée en droit et titulaire d’un diplôme supérieur de tchèque obtenue aux Langues orientales, elle est aussi traductrice.

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Son dernier album en date, Pétrouchka, est paru en octobre 2014 au Seuil jeunesse.

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Pourquoi écrivez-vous ?

J’écris parce que c’est une passion qui m’est venue dès que j’ai su tenir un stylo ! Car les livres ont toujours tenu une place très importante dans ma vie.

J’ai passé ma prime enfance dans l’Atlas marocain, sans frère ni sœur, dans une maison éloignée de tout, sans eau courante et sans électricité, entre une maman et une grand-mère (mon père était souvent absent) qui chantaient des airs d’opéra en s’accompagnant au piano. Le soir, ma grand-mère me lisait des ouvrages à la lueur d’une lampe à pétrole. Elle me racontait aussi beaucoup d’histoires, vraies ou inventées. Et, dehors, en bas de la terrasse de la maison, des conteurs berbères en psalmodiaient d’autres, ponctuées par des chants et des danses de femmes.

Lorsque j’ai été scolarisée à Marrakech, j’ai tout de suite aimé les matières littéraires : la poésie, les rédactions (que l’on n’appelait pas encore « expression écrite »), la grammaire, et même les dictées !

Plus tard, à Paris, à l’âge de 14 ans, j’ai rédigé mon premier roman, à quatre mains, avec une camarade de classe. Je ne l’ai malheureusement pas conservé. Il était sans doute très mauvais ! Dommage… car cela me permettrait de montrer aux enfants que je rencontre à présent dans les écoles que l’on ne possède pas le génie incarné et qu’il est nécessaire de parfaire certains dons naturels en travaillant inlassablement. Ce que j’ai fait pendant des années avant de publier : poésie, textes d’humour, romans (2 non édités), journal intime, chansons…

L’acte d’écrire s’est transformé pour moi en une activité vitale, presque quotidienne. Longtemps secrète, elle est devenue publique lorsque j’ai trouvé ma voie, surtout dans le conte illustré, alliant mon amour de la littérature et celui des arts graphiques. Mes premières publications ont pris place dans le Journal de Pomme d’Api et les Belles Histoires de Pomme d’Api, où j’ai appris à condenser mon écriture, à la mettre au service des enfants, à structurer un récit, à épurer mon style, à calibrer mes histoires, bref à travailler professionnellement.

Depuis, je n’ai plus arrêté. Après un tout premier et modeste album, paru aux éditions La Farandole, Les petits potins de la Polana, et un petit tour chez Milan Presse, où j’ai peaufiné ce qui précède, avec plus de liberté, je suis véritablement entrée dans le monde de l’album par la grande porte avec un «  sujet coup de foudre » dû au choc de la découverte des photos d’une grand photographe japonais, Teigi Saga. Une telle révélation esthétique, une démarche si pure d’artiste, que je me suis plongée un moment dans la poésie et la peinture japonaises avant d’écrire Le Peintre et les cygnes sauvages d’une traite, en une seule journée ! Je pensais qu’aucun éditeur ne voudrait de ce coup de folie et… j’ai pu choisir, entre plusieurs d’entre les meilleurs, les éditions belges Duculot, qui me proposaient le plus bel album et me laissaient la liberté de chercher l’illustrateur qui convenait à cette histoire. Malgré l’homonymie, je ne connaissais pas Frédéric Clément, dont j’admirais déjà le travail. Quelqu’un m’a donné son adresse. Je lui ai envoyé mon texte. Et il s’est trouvé qu’il était, lui aussi, fasciné par les photos qui m’avaient inspirée. Tout cela s’est fait avec une incroyable évidence. Avec ce conte, j’ai obtenu le Prix sur Manuscrit de la Fondation de France et lui le Grand Prix ClementGraphique de la Foire Internationale du Livre de Jeunesse de Bologne. C’était parti !… Et j’ai reçu en retour tant d’émotion de la part des lecteurs grands et petits, en France comme à l’étranger, que l’écriture a cessé d’être pour moi une passion solitaire, pour devenir un vrai échange d’amour avec un vaste public. Après la plongée au plus profond de soi pour y chercher (parfois douloureusement) quelque chose d’essentiel et par là-même d’universel, l’écriture est devenue pour moi une forme d’élan vers les autres.

Quelque temps, j’ai encore écrit sur le thème de l’artiste solitaire : Le luthier de Venise (École des Loisirs, illustrations de F. Clément), Le musicien de l’ombre (Duculot/Casterman, illustrations de John Howe), La funambule et l’oiseau de pierre (Éd. Milan, illustrations de F. Clément), L’homme qui allumait des étoiles (Duculot/Casterman, illustrations de John Howe)… Puis,  peu à peu, mes sujets ont été davantage inspirés par « les autres », ceux que je rencontrais dans mes périples d’auteure vagabonde d’école en école, de bibliothèque en bibliothèque… J’ai écrit des histoires amusantes, pour faire rire les enfants de ma propre vie de famille qui ressemblait parfois à la leur (une série d’une quarantaine de petits livres aux éditions Fleurus Enfants qui a fait ensuite l’objet d’un dessin animé familial). Mais j’ai aussi écrit sur des sujet plus poétiques comme Longtemps (Éd. Casterman, illustrations de Jame’s Prunier) qui a reçu le Grand Prix de Littérature de Jeunesse de la Société des Gens de Lettres. Ou des sujet plus graves, comme Le mot sans lequel rien n’existe (Éd. Sorbier/La Martinière/Amnesty International, illustrations de Sylvie Montmoulineix) qui a énormément servi à l’éducation citoyenne, La frontière de sable (roman, Éd. Syros) sur les agressions sexuelles à l’encontre des enfants… Je ne saurais citer tous les ouvrages que j’ai écrits de 1990 à maintenant… Mais chacun a correspondu à une sorte de don ou d’échange avec le monde enfantin et celui des adultes qui en avaient la charge, à des rencontres « sur le terrain » dans ma vie professionnelle, ou dans ma vie privée. Tout cela n’a plus été qu’une grande histoire d’amour avec le public, comme l’exprime si bien Barbara dans sa très belle chanson. Et j’ai la chance que cela continue !

Longtemps, marquée par les concerts familiaux de mon enfance, j’ai regretté de ne pas être autant musicienne qu’auteur. Et j’ai compensé cela en montant des spectacles de contes en partenariat avec divers musiciens, dont mon fils Vincent, auteur-compositeur-interprète et guitariste. En traitant aussi de sujets ayant une relation avec la musique : Les instruments de musique (documentaire aux Éditions Milan), Frédéric Chopin, L’âme du piano ( biographie aux Éditions du Jasmin ), Un piano sur son dos (Éditions Grasset jeunesse, illustrations de Sylvie Serprix)… Il m’est même arrivé un conte de fées « pour de vrai » ! L’adaptation de mon Luthier de Venise en opéra au Théâtre du Châtelet. Quelle émotion presque «  violente » tant elle est intense, de croiser les affiches dans le métro, à Paris !

Aujourd’hui, j’ai ralenti mon activité de saltimbanque, mais je travaille de plus en plus souvent sur des thèmes où la musique est très présente. Par exemple, les trois contes issus de ballets que j’ai publiés aux Éditions du Seuil Jeunesse : Coppélia, Casse-Noisette et Pétrouchka.

Le premier, Coppélia, est une initiative conjointe de l’illustratrice brésilienne Daniela Cytryn et de moi. Elle avait envie de s’évader des sujets « exotiques » qu’on lui proposait et, connaissant mon penchant pour la musique, m’a proposé une collaboration sur le thème de ce ballet du compositeur Léo Delibes, inspiré d’un livret de Charles Nuitter, lui-même inspiré d’un conte d’Hoffmann. Comme j’avais beaucoup dansé sur cette chorégraphie dans ma jeunesse, j’ai aussitôt accepté ce travail passionnant s’il en est ! Car les recherches ont été aussi intéressantes que l’écriture de ma version personnelle du conte, inspiré à la fois du livret, du conte originel et de la musique. Ces recherches, condensées, ont d’ailleurs donné lieu à une double page documentaire admirablement composée par la maquettiste des éditions du Seuil Jeunesse, qui ont accepté ce projet.

Le second, Casse-Noisette, qui m’a été demandé ensuite par la maison d’édition, m’a donné l’opportunité de collaborer avec un jeune illustrateur au talent singulier : l’Argentin Federico Combi.

Le troisième, Pétrouchka, m’a permis de collaborer avec un très grand artiste italien : Beppe Giaccobe, qui a mêlé l’inspiration russe du conte à des éléments de commedia dell’arte. Le compositeur Igor Stravinsky ne s’en serait certainement pas offusqué, car il était lui-même amateur d’inventions inédites.

En ce moment, dans mon désir de partage avec les enfants de l’amour et de l’approche de la musique, je ne quitte plus les sujets musicaux ! Car je suis en charge d’écrire toute une collection de Livres/CD en instance d’être publiée chez Harmonia Mundi, dans laquelle chaque conte est consacré à un instrument. J’ai commencé par… le piano, bien sûr : Le piano d’argent (illustrations de Xavière Devos). Puis Le fou de flûtes (illustrations de Barbara Brun). C’est un véritable bonheur de marier enfin véritablement la musique de la comédienne Karin Viard ! Et toujours avec des illustrateurs ou des illustratrices de talent… Le prochain projet, hors collection, toujours chez Harmonia Mundi, sera illustré par les images de Nathalie Novi et par les musiques du Ballet de la Nuit, interprétées par l’ensemble baroque « Correspondances » sous la direction du jeune chef d’orchestre Sébastien Daucé. De quoi rêver et faire entrer les enfants dans un univers où toutes les frontières entre les arts sont abolies !

La vie d’un auteur est pleine de surprises ! Et c’est ce qui me plaît, sans doute, malgré de nombreux aléas et, toujours, une certaine anxiété, non pas de « perdre l’inspiration », mais que cette inspiration ne trouve plus d’écho chez les autres. Ces autres qui m’ont apporté autant que je leur ai donné sans compter ni mon temps, ni mes angoisses, ni ma fatigue…

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

D’être sincères et même profondément authentiques. D’être suffisamment rigoureux avec eux-mêmes (mais pas au point de ne jamais oser confronter leur œuvre au regard d’un professionnel !) pour ne présenter à la publication qu’un texte où il leur semble ne rien avoir à corriger. Et, à partir de là, de ne pas se décourager ! Certes, s’ils passent la barrière du fameux comité de lecture, on leur demandera sans doute des modifications et elles seront, pour la plupart, très justifiées et judicieuses. Car il est nécessaire d’écouter les conseils avisés des professionnels, avant de pousser les hauts cris et de repartir à jamais avec son manuscrit sous le bras.

Je leur recommande souvent aussi de commencer, si possible, par proposer des textes courts à la presse, qui est à la fois un laboratoire pour apprendre le travail d’auteur (construction narrative, clarté, rigueur, style, calibrage) et un tremplin, car un rédacteur en chef de revue essaie plus volontiers que ne le fait un éditeur de livres d’employer un nouvel auteur, sur lequel il investit moins de budget que pour un album. En cas d’échec, il passe plus vite au numéro suivant avec un autre auteur… L’efficacité de mon style doit beaucoup à mes collaborations initiales avec Bayard Presse et Milan Presse. Ensuite, j’ai réservé davantage mes bons sujets à des textes d’albums qui « duraient » parfois de nombreuses années (pas tous, hélas !). Car les livres naissent, vivent, meurent et renaissent parfois, en France et à l’étranger, hors de notre propre volonté, tels d’incandescents et légers phénix…

 

 

 

Précédent rendez-vous : Martin Page

Prochain rendez-vous : Jean-Philippe Blondel

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Toutes les réponses à « Pourquoi écrivez-vous ? »

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2 réflexions sur “Pourquoi écrivez-vous, Claude Clément ?

  1. GRAND MERCI Sophie, pour cet article de fond qui rend compte d’un long parcours plein de bonheurs mais aussi de travail obstiné. En espérant que les « conseils » que vous m’avez demandé de transmettre aux jeunes auteurs leur seront bénéfiques.
    Bien cordialement,
    Claude Clément

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