Personne n’est à l’abri de ne plus en avoir

32 Sophie Adriansen©Melki

« Ça ressemble à un jeu. Me faire toute petite. Loger mon mètre soixante-dix-sept dans une cabine téléphonique au début du pont, rue Lafayette. Faire semblant de dormir sur le pont pour ceux qui habitent dessous.

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C’est minuscule, une cabine téléphonique. Et encore, celle-ci n’a pas de porte. Le verre arrête le vent mais pas le bruit. Comment dormir pour de bon au ras du sol, au-dessus des trains, entre les pas et les voitures ? Comment dormir quand n’importe qui peut crier, secouer, frapper ? Je ne m’étais jamais demandé.

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Ça ressemble à un jeu parce qu’ensuite je vais me relever, aller boire un deuxième café chaud dans mon appartement à double-vitrage, faire une lessive de mes vêtements. Tout cela je peux, même si je pose là. « Pas de logement = pas de vie » dit le mur juste derrière moi. J’en ai déjà pris la mesure. Personne n’est à l’abri de ne plus en avoir.

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On a marché un moment. Les cabines sont de plus en plus rares. On détruit même les solutions de dernier recours. L’objectif du photographe me protège. Il signifie la mise en scène. Rassure le passant. Les couvertures sur lesquelles je m’allonge sont propres.

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Mais la mise en scène me fait presque honte. A cause du café chaud, du double-vitrage et de ma machine à laver.

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Pour tant d’adultes et tant d’enfants, ça n’est pas un jeu. Ils sont des centaines de milliers à ne pas avoir de domicile personnel, des millions à ne pas avoir de logements décents. Le respect est absent des expulsions. En France. C’est ici que ça se passe. On ne veut plus le voir. En 2015, l’Assemblée nationale a reconnu que les animaux sont des êtres « doués de sensibilité » mais tant d’hommes vivent moins bien que des chiens.

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Invisibles aux yeux du monde. Exilés au cœur même de la société.

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Il en restera une image. Derrière la vitre sale, le teint vire au cireux. Le teint de ceux qui n’existent plus. Le teint des morts, juste avant l’affaissement définitif des paupières.

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Il est plus que jamais utile de faire porte-voix à la question que pose Marc Melki : Et si c’était vous ? »

 

Texte (c) Sophie Adriansen

Photo (c) Marc Melki

 

Texte écrit pour le projet Exil intra muros de Marc Melki (voir aussi sur Facebook)

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