La cote 400, Sophie Divry

Quatrième de couverture :

 

la-cote-400-de-sophie-divryElle rêve d’être professeur, mais échoue au certificat et se fait bibliothécaire. Esseulée, soumise aux lois de la classification de Dewey et à l’ordre le plus strict, elle cache ses angoisses dans un métier discret. Les années passent, elle renonce aux hommes, mais un jour un beau chercheur apparaît et la voilà qui remet ses bijoux. Bienvenue dans les névroses d’une femme invisible. Bienvenue à la bibliothèque municipale, temple du savoir ou se croisent étudiants, chômeurs, retraités, flâneurs, chacun dans son univers. Mais un jour ce bel ordre finit par se fissurer.

 

Bibliothécaire depuis 25 ans, la narratrice est responsable du rayon géographie (cote 900, avec l’histoire). En arrivant sur son lieu de travail, elle trouve un individu qui s’est laissé enfermer la nuit précédente au sous-sol de la bibliothèque – le fantasme de bien des lecteurs. Elle s’adresse à lui en un monologue enlevé dans lequel elle exprime le moindre de ses sentiments sur son métier, l’impact de celui-ci sur son quotidien, son amour de la littérature et sa place à elle dans le monde.

 

La narratrice est de celles « qui pensent que l’entrée d’un livre en bibliothèque doit être une reconnaissance. Une distinction. Une élévation. » Elle se sent « « la ligne Maginot de la lecture publique »Lectrice engagée, bibliothécaire militante (et inversement), la narratrice, par cette conversation matinale, juste avant l’ouverture, donne à voir autrement ce lieu qu’est la bibliothèque. On s’amuse avec elle du classement qui place De la division du travail social juste avant Le Suicide, de Durkheim. On réalise avec elle que la bibliothèque est aussi ce lieu qui réconcilie les agoraphobes avec l’humanité. On s’emplit de ce sentiment de grandeur et de pouvoir que l’on éprouve face aux livres, face au savoir à portée de main, comme la conscience accrue de sa petitesse et de sa finitude devant la vastitude de ce savoir.

 

C’est drôle et érudit, frais et intelligent. C’est court, sans chapitres, mais les paroles de la narratrice se boivent comme du lait – et si c’était nous, finalement, le lecteur enfermé avec elle au sous-sol de la bibliothèque ?

Tout, dans la vie, n’est pas à prendre au pied de la lettre.

 

Un premier roman révélateur de cette écriture si particulière, et de cette deuxième personne du pluriel déjà (quoi qu’ici justifiée par la présence théorique d’un interlocuteur), qui fait tout le sel de La condition pavillonnaire, troisième roman de l’auteur. Une gourmandise dont se délecteront tous ceux qui ont au moins une fois poussé la porte d’un lieu où s’empruntent les livres – et tous ceux qui les aiment, simplement.

 

Ce petit livre est dédié « à toutes celles et tous ceux qui trouveront toujours plus aisément une place en bibliothèque qu’en société ». Faut-il préciser l’étiquette qui figure sur mon exemplaire, et où je l’ai emprunté ?

 

Editions les Allusifs, 2010, 66 pages, 11 euros

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

La condition pavillonnaire

Tous les premiers romans

Tous les romans français

 

Entre les pages :

 

« Il ne faut jamais se faire remarquer dans une bibliothèque. Se faire remarquer, c’est déjà déranger. » (page 12)

 

« Savoir se repérer dans une bibliothèque, c’est repérer l’ensemble de la culture, donc le monde. » (page 15)

 

« Il n’y a pas de loisirs dans la vie : on s’abaisse ou on grandit, point final. » (page 17)

 

« On n’est jamais seule quand on vit parmi les livres. » (page 18)

 

« Une nuque, c’est une promesse, un résumé de la personne entière par sa partie la plus intime. » (page 22)

 

« Qu’est-ce qu’un Américain sinon un Européen qui a raté le bateau du retour ? » (page 25)

 

« L’histoire contemporaine tient en trois évènements qui ont bouleversé notre rapport au monde : la Révolution française, les massacres de la guerre de 14 et l’invention de la pilule contraceptive. » (page 28)

 

« Je ne voyage plus : partout où je peux aller, Napoléon est déjà passé. » (page 28)

 

« J’ai accepté de déménager parce que j’avais la mauvaise idée d’être amoureuse. » (page 33)

 

« Les classes populaires qui permettent aux rayons d’élite de maintenir leurs privilèges n’obtiennent de la part de la noblesse aucune considération. » (page 36)

 

« Ramer, il n’y a rien de mieux pour la santé. » (page 38)

 

« Si vous fréquentez quotidiennement de mauvais livres, ça ne rend pas intelligent. » (page 39)

 

« Les gens s’excusent beaucoup trop, tout le monde a peur d’être méchant et ça fait de la littérature pour bébés. Du ras des pâquerettes. Ce n’est pas comme ça qu’on grandit. » (page 39)

 

« Le pire, ce sont les livres d’actualité : sitôt commandés, sitôt écrits, sitôt imprimés, sitôt télévisés, sitôt achetés, sitôt retirés, sitôt pilonnés. » (page 39)

 

« La culture, c’est un effort permanent de l’être pour échapper à sa vile condition de primate sous-civilisé. » (page 41)

 

« La révolution, ce n’est pas dans le bruit qu’on la fomente, mais dans le silence murmurant des lectures personnelles. » (pages 41-42)

 

« Je me sens la ligne Maginot de la lecture publique. » (page 42)

 

« Garder le silence en groupe, ce n’est pas naturel, mais ça fait partie de l’apprentissage de la civilisation. » (page 44)

 

« Les deux ensemble, le livre et le lecteur, au bon moment dans la vie de chacun, cela peut produire des étincelles, un feu, un embrasement, ça peut changer une vie. » (page 48)

 

« L’accumulation matérielle appauvrit l’âme, l’abondance culturelle l’enrichit. » (page 49)

 

« Ma culture ne s’arrête pas là où commence celle d’autrui. » (page 49)

 

« La vie n’est pas un programme de machine à laver. » (page 50)

 

« Jamais on ne se sent aussi misérable que dans une bibliothèque. » (page 55)

 

« Les livres ne peuvent rien pour nous. » (page 55)

 

« La bibliothèque est l’arène où chaque jour se renouvelle le combat homérique entre les livres et les lecteurs. » (page 55)

 

« Il n’y a que deux côtés à une barricade. » (page 56)

 

« L’école parfois s’est trompée, la bibliothèque répare. » (Eugène Morel, cité page 57)

 

« Pour écrire, il faut avoir un problème sexuel. Ou trop de libido, ou pas assez. C’est au choix. Mais écrire, c’est sexuel. » (page 61)

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Une réflexion sur “La cote 400, Sophie Divry

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