Dominique, Cookie Allez

Présentation de l’éditeur :

DominiqueDans un avenir assez proche, l’être humain aura la possibilité de choisir son sexe : Gabriel et France en sont convaincus.

Ils décident d’offrir à leur premier rejeton une éducation déconnectée de toute référence à la réalité physiologique inscrite sur son acte de naissance. Ils s’étaient armés pour faire face aux préjugés, mais ils n’avaient pas tout prévu…

Dominique raconte avec humour les tribulations d’une famille en Utopie, dans un suspens psychologique qui se maintient jusqu’à la fin !

Puisque l’identité sexuelle peut n’être que provisoire, à quoi bon la révéler ? Les parents de Dominique ont décidé pour leur enfant d’un prénom épicène. Fille ou garçon, Dominique choisira. Mais il y a la rumeur, cette odieuse bavarde, qui court…

Tandis que tout le monde se demande, comme la grand-mère anglaise, « C’est quoi le vrai sexe de cette bébé ? », et que tout le quartier rêve de déculotter Dominique, les parents s’entêtent à ne pas vouloir divulguer son sexe. Dominique est « un bébé de sexe inconnu ». Dominique est un ange, et un ange n’a pas de sexe.

Pour tenir la ligne de conduite qu’ils se sont fixés, les parents devront se montrer créatifs (le pantalon, par exemple, est-il fondamentalement unisexe ? Il est des pays où les hommes portent la robe) – mais plus que la leur, c’est la créativité de Cookie Allez qui mérite d’être saluée. Car l’utopie résiste mal aux contraintes de la réalité, et Dominique grandit. A 4 ans arrive la lecture, et avec elle c’est le monde qui se déploie – avec l’envie pour chacun d’y faire sa place. A 7 ans, le secret commence à devenir une bombe à retardement…

« Il faut se méfier des préjugés », écrit Cookie Allez à la première page de son roman, avant de descendre en flèche celui selon lequel il est impensable de tenir 272 pages sans révéler le sexe du héros en l’absence de pronom neutre dans la langue française, comme il en existe ailleurs, en anglais ou en suédois par exemple. Véritable exercice de style, Dominique regorge de trouvailles et d’humour.

Après un ventre mou lorsque l’enfant est bébé, le suspense prend le pas sur les longueurs – et à mesure que l’enfant grandit, il devient insoutenable ! La fin donne tout son sens à cette fantaisie moins légère qu’il n’y paraît.

Reste cette question : peut-on voir grandir un enfant sans que le genre n’influe sur sa personnalité ? Après tout, « les sexes sont égaux mais pas identiques. »

Buchet/Chastel, janvier 2015, 272 pages, 15 euros

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Petites phrases :

« Rien de tel que les chevauchées pour mûrir les idées. » (page 38)

« Devenir un voisin, c’est attraper des défauts propres à l’espèce. » (page 88)

« Evidemment, au début, le sexe n’est pas toujours inscrit sur le front. » (page 95)

« L’inconscient est parfois très éloquent. » (page 116)

« Le passé, à condition de le regarder sans a priori, sans volonté de démonstration, donne de formidables leçons. » (page 120)

« Les sexes sont égaux mais pas identiques. » (page 121)

« Il faut se comparer à d’autres pour prendre conscience de dissemblances. » (page 130)

« Le masculin l’emporte toujours sur le féminin, ce serait bien la preuve qu’il y a une attitude machiste là-dessous. » (page 138)

« Que serait le piment de la vie sans la perspective de la mort ? » (page 155)

« Fallait-il bousculer l’ordre naturel pour de rares exceptions ou pour quelques désirs particuliers ? » (page 155)

« Pour accueillir des révélations, il faut être prêt à les entendre. » (page 190)

« Robe et pantalon ne sont sexués que dans les images qu’une culture leur confère. » (page 209)

« La vie est une œuvre d’art en cours. » (page 226)

« On peut faire partie des êtres célestes et croire au Père Noël. » (page 230)

« Il n’y a pas de vie en société sans un minimum de règles. » (page 256)

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Les corps inutiles, Delphine Bertholon

Présentation de l’éditeur :

Les corps inutile« Elle avait décidé d’aller à la fête. Ne savait pas où aller, en fait. Elle avait pleuré tout son saoul sur le bord du trottoir, pleuré et pleuré encore, puis les larmes s’étaient taries, séchées par le vent. Le ciel passait de bleu à noir, il était vingt heures trente (pile, comme un signe) sur la Casio vintage.
Elle avait quinze ans depuis quelques jours.
Elle avait mille ans depuis quelques minutes. »

Ce soir, Clémence doit fêter la fin du collège avec ses amis. Le sort en décidera autrement. Mauvaise rencontre.
Quinze ans plus tard, la jeune femme, solitaire et sauvage, travaille à la Clinique, une étrange usine qui fabrique des poupées grandeur nature pour les hommes esseulés…
Mais que peut la vengeance sur nos blessures les plus secrètes ?

Portrait intime de l’adolescence, drame psychologique aux accents de roman policier, Les Corps inutiles déroule le fil d’une vie tourmentée par les démons du passé.

Clémence, chevelure rousse flamboyante et yeux vairons, est, à ceci près, une adolescente comme les autres lorsque tout bascule. Dès lors, elle rêve à l’impossible – revenir au temps d’avant la catastrophe. Et les années passent.

A trente ans, la narratrice ne survit que par le désir des autres, celui des hommes en particulier, qu’elle valide le 29 de chaque mois. Clémence, expatriée de son propre corps, souffre d’un coma sensoriel. Son agresseur a durablement pris ses quartiers au fond de sa conscience. Les choses resteront toujours ce qu’elles sont, croit-on. C’est compter sans quelque bienveillance, une ou deux bonnes rencontres qui viennent contrebalancer la mauvaise, et une certaine envie de vivre, peut-être inavouée. Peu à peu, à mesure que la culpabilité disparaît, Clémence redevient humaine sous les yeux du lecteur fasciné.

Les corps inutiles est un roman à la fois dense et aérien. L’écriture riche et imagée, presque cinématographique, de Delphine Bertholon, nous entraîne à un rythme trépidant au cœur d’un parcours initiatique au bout duquel il faudra bien se pardonner. Un chemin que l’on fait aux côtés d’une formidable héroïne, à la personnalité détonante, aux fragilités inoubliables. Une renaissance enfermée dans un livre qu’on ne lâche pas.
Les corps inutiles est le magistral récit d’une reconstruction, d’un combat pour retrouver sa place dans le monde. Et une nouvelle preuve qu’on ne peut aimer que lorsqu’on a cessé de se haïr.

Éditions JCLattès, février 2015, 358 pages, 19 euros

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L’effet Larsen

Cabine commune

Fragments :

« Les choses qu’on ne dit pas restent-elles à tout jamais vivantes ? » (page 45)

« Elle ne savait pas encore qu’il fallait quelquefois se méfier de ses désirs. » (page 64)

« Les couleurs du monde s’estompaient peu à peu, grisaillaient, linges mal lavés, trop lavés, passés au détergent. Elle était une victime et, désormais, allait les attirer, tous les tarés du monde, limaille de fer contre un aimant, battue d’avance. Ne serait plus tranquille, ne vivrait plus en paix et ne siffloterait plus. Chaque pas serait ainsi cadenassé par la trouille, son visage à jamais marqué du signe de la proie, enseigne écarlate vissée au-dessus du front (attaquez-moi, violez-moi, tuez-moi, il a ouvert une brèche et je suis là pour ça, allez-y, allez-y donc, qu’est-ce que vous attendez ?). » (page 66)

« Avouer l’agression, dans cette famille-là, ce serait se condamner à la perpétuité. » (page 70)

« Nous n’avions plus grand-chose en commun, mais nous nous ressemblions assez pour nous aimer. » (page 98)

« En famille, on ne sait que mentir. » (page 110)

« Vous êtes notre progrès. » (page 151)

« J’aime beaucoup mes parents, davantage en prenant de l’âge, sans doute parce qu’ils deviennent peu à peu des personnes et plus seulement ces gens qui m’ont fabriquée, à qui j’en ai voulu, contre qui je me suis battue, non, juste des êtres humains – discutables, merveilleux. » (page 190)

« Je ne parviens pas à déterminer si je trouve tragique ou rassurante l’idée que ceux qui m’ont engendrée soient également ceux qui me connaissent le moins. » (page 190)

« Nul besoin de pull rouge, de pantalon en cuir ; le rouge était en elle, implanté dès la naissance. » (page 197)

« Elle n’était plus personne ; mais sans les garçons, elle ne serait plus rien. » (page 203)

« Je m’étais trompée de perpétuité. » (page 275)

« On a l’abri qu’on mérite. » (page 298)

« Parler, ce n’est pas toujours la meilleure solution. » (page 321)

« Les âmes sœurs n’émergent pas toujours dans les histoires d’amour. » (page 338)

L’importun, Aude Le Corff

Présentation de l’éditeur :

L importunUne nouvelle maison, pleine de charme, qui se révèle inquiétante. L’ancien propriétaire ombrageux qui s’impose. Lorsque la narratrice emménage avec son mari et ses enfants, elle n’imagine pas que sa vie va étrangement basculer. Quels souvenirs hantent le vieil homme ? Quelle réparation cherche-t-il auprès d’elle ? De quelle mémoire les murs de la maison sont-ils les gardiens ?

Aude Le Corff livre un second roman subtil, qui sonde les fragilités de l’âme humaine et s’interroge sur les stigmates de l’Histoire.

La narratrice de ce joli roman en écrit : elle est auteur de polars. Elle s’y consacre même entièrement, elle dont la famille a quitté la capitale pour davantage d’espace et de quiétude. La maison qu’ils ont choisie est tout à fait ce qu’il fallait. Dans le silence de la journée, quand les enfants sont à l’école et le mari au travail, la narratrice écrit enfin. Mais l’ancien propriétaire de la maison, qui en a conservé une clé, y pénètre et, de la cave au jardin, vaque à ses occupations comme s’il n’était pas désormais logé en résidence médicalisée ; comme si d’autres occupants n’avaient pas investi nouvellement les lieux.

La narratrice n’ose rien dire qui, renvoyée à son image de petite fille, admet quand on ne le lui demande pas que la maison appartient plus au vieil homme qu’à elle.

Il faudra bien cesser de s’ignorer et finir par se parler. Le vieil homme et la narratrice s’y résolvent. Et à mesure que les jours passent, ce vieil homme évoque de plus en plus à la narratrice des hommes qu’elle a connus, son grand-père et son propre père. Quant au vieil homme, qui a deux filles avec qui il n’a jamais su communiquer, il se surprend à se découvrir doué de parole avec cette jeune écrivain.

Avec douceur et finesse, Aude Le Corff dépeint le muet processus par lequel les êtres se rendent inaccessibles, elle dépeint les murs invisibles qui s’érigent entre eux et le reste du monde. Elle raconte la naissance de la confiance et l’apparition des mots qui s’échappent « tels des oiseaux trop longtemps retenus en cage. » Elle dit les regrets d’être passé à côté de ses proches. Quand on a connu la souffrance, pour s’en protéger on se conditionne parfois à ne plus s’attacher qu’à soi-même. Elle raconte ces pères qui font tout pour être des héros, alors que personne, dans le fond, n’attend d’eux autre chose que le fait qu’ils soient des pères.

Quand il est arrivé dans son quartier, Guy en était le plus jeune habitant. A présent, il est le doyen. Aude Le Corff dit le temps qui passe sans bruit, le progrès pas toujours bénéfique. Surtout, elle raconte les deuils impossibles, les blessures d’enfants qui ne guérissent jamais, les souffrances qui se transmettent de génération en génération et les refuges que l’on se fabrique pour supporter l’existence.

Le tout avec douceur, finesse et sensibilité, dans le décor d’une bâtisse que chacun a dans un coin de sa tête. Un deuxième roman très réussi.

Éditions Stock, avril 2015, 198 pages, 17,50 euros

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Pourquoi écrivez-vous, Aude Le Corff ?

Entre les murs :

« J’aimerais l’intéresser autant qu’il m’intéresse. » (page 41)

« Ses yeux sont pleins d’une enfance ravagée. » (page 51)

« C’est tellement bon, l’alcool, pour engourdir l’inquiétude. » (page 75)

« Les abandons finissent toujours par se produire, surtout quand on en a peur. » (page 102)

« Une maison, ça endure tout, même les sautes d’humeur de ses habitants, une maison, ça ne part pas, c’est l’ultime cocon quand il n’y a plus personne. Une maison nous connaît mieux que quiconque. Elle nous voit pleurer, menacer, rire, penser, rêver, déambuler nus ou habillés, elle connaît nos amis, notre famille, voit nos enfants grandir, les protège. » (page 127)

« J’aurais aimé que mon père soit un lâche et qu’il survive. » (page 138)

« La meilleure protection contre les hommes réside dans le repli et l’indifférence. » (page 139)

« Je suis la victime collatérale de souffrances vécues alors que je n’étais pas née. » (pages 180-181)

Échapper, Lionel Duroy

Présentation de l’éditeur :

Echapper Duroy« Vous me demandez ce que Susanne a de plus que vous, je vais vous le dire : Susanne est en paix avec les hommes, elle ne leur veut aucun mal, elle n’ambitionne pas de me posséder et de m’asservir, elle aime au contraire me savoir libre et vivant pour que je continue d’être heureux et de lui faire l’amour. Longtemps, longtemps. Vous comprenez, ou il faut encore que je vous explique ? »

Avec la profondeur et l’intensité narrative qu’on lui connaît, Lionel Duroy parvient à mêler dans un même récit des thèmes aussi variés que la création littéraire, l’origine du mal et le deuil de la relation amoureuse. Une prouesse renversante.

Le narrateur a tellement aimé le roman de Siegfried Lenz La leçon d’allemand qu’il aurait aimé vivre dedans, y habiter littéralement et ne plus en sortir. Il ambitionne d’en écrire une sorte de suite, qui ne peut se construire que sur les lieux du roman. Il part donc pour le nord de l’Allemagne, mu par une ambition littéraire qui masque à peine une forme de fuite – la distance nécessaire au roman est aussi celle qu’il lui faut mettre en lui et son ancienne compagne.

Mais le roman de Lenz est une fiction, et sur place le narrateur ne va pas nécessairement trouver ce qu’il venait chercher… Qu’importe, il trouvera autre chose, et de l’inattendu bien sûr, car la vie surgit même lorsqu’il n’y a pas de roman.

Dans la lignée de Vertiges qui racontait, ou tentait de le faire, la fin d’une histoire d’amour, Lionel Duroy entraîne son lecteur dans un nouveau tourbillon dans lequel la fiction se mêle à (ce qu’on croit être) la vraie vie. On y retrouve avec bonheur le point de vue définitif de l’auteur sur l’écriture, partagé et véhiculé par un narrateur qui écrit « tout ce qui [le] traverse, tout ce qu’[il] rencontre », qui écrit pour dire ce dont nous sommes faits, et pour tout garder, et sa plume dansante, dense et légère à la fois, enveloppante comme un cocon.

Ils sont rares, les romans qui nous laissent cette impression d’avoir plongé, un temps, dans une eau vierge et pourtant déjà connue. Celui-ci, ceux de Lionel Duroy sont de ceux-là.

Échapper est un nouveau, remarquable, grandiose et inoubliable roman du récit.

Editions Julliard, janvier 2015, 288 pages, 18,50 euros

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Vertiges

Ecrire

La leçon d’allemand, Siegfried Lenz

Éclats :

echapper« Tandis que j’escomptais qu’elle me sauverait, elle espérait de toutes ses forces que je la sauverais. » (page 17)

« Pourquoi écririons-nous si la vie réelle nous satisfaisait ? » (page28)

« Où se loge la vie après l’effondrement ? » (page 73)

« Nous sommes dans un train dont nous ne connaissons pas la destination, et il faudrait accepter de bavarder gaiement et de chanter ? » (page 74)

« Les gens censés nous aimer sont souvent ceux qui tentent de nous empêcher de vivre. Ils nous étouffent avec leur prétendu amour. » (page 150)

« Tout bonheur est une innocence. » (Marguerite Yourcenar, citée page 183)

« Que dire après cela qui ne vienne pas en éteindre le souvenir ? » (page189)

« Nous sommes là pour vivre, c’est la seule chose à laquelle nous ne devons pas échapper. Et pour vivre, nous avons tous les droits. » (page 211)

« Vous me demandez ce que Susanne a de plus que vous, je vais vous le dire : Susanne est en paix avec les hommes, elle ne leur veut aucun mal, elle n’ambitionne pas de me posséder et de m’asservir, elle aime au contraire me savoir libre et vivant pour que je continue d’être heureux et de lui faire l’amour. Longtemps, longtemps. Vous comprenez, ou il faut encore que je vous explique ? «  (page 218)

« Se peut-il qu’après six mois seulement loin l’un de l’autre il faille tout un livre pour rattraper ce que nous avons raté ? » (page 236)

« Nous n’échappons pas à l’enfant, nul n’est assez fort pour tuer l’enfant en soi. » (page241)

« Quand je n’écris pas, il me semble que la vie continue sans moi, que je la regarde passer sur le fleuve depuis la berge. Il n’y a qu’en écrivant que je parviens à l’attraper, que je la fais exister… alors aussitôt surgit le désir. De manger, de faire l’amour. Je ne sais pas comment font les gens qui n’écrivent pas. » (page 246)

« Se peut-il que nous nous aimions sur un malentendu ? » (page 261)

D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan

Quatrième de couverture :

Dapres une histoire vraie« Tu sais parfois, je me demande s’il n’y a pas quelqu’un qui prend possession de toi. »

Delphine, la narratrice, rencontre dans une soirée L., une femme qui « passe sa vie à écrire celle des autres », et qui devient son amie. Leurs points communs sont si nombreux que Delphine ne cherche pas à lutter : cette amitié s’impose comme une évidence. L., peu à peu, s’immisce dans la vie de Delphine, dans son quotidien, dans ses relations, et surtout dans son travail : le prochain roman de Delphine est pour L. un sujet de première importance. Le lien prend de plus en plus la forme d’un certain envahissement… Où s’arrête l’amitié et où commence l’emprise ?

Dans une écriture ample, souple, chaleureuse, qui happe si bien qu’on lui passe les longueurs (il y en a certaines au début), Delphine de Vigan raconte la naissance et l’évolution d’une relation quasi exclusive, un récit aux allures de thriller psychologique. Ce faisant, elle raconte aussi une histoire de l’écriture de soi et interroge la fiction. C’est forcément passionnant.

Car si l’écriture est une arme, s’agit-il d’une arme d’attaque ou d’une arme de défense ? Et l’écrivain a-t-il seulement le choix ? Mais que faire des réactions des lecteurs, quand les sujets traités sont personnels et rejaillissent inévitablement sur les proches de l’auteur ? Que faire dans la mesure où « les gens croient ce qui est imprimé » ?

D’après une histoire vraie a-t-il écrit d’après une histoire vraie ? La réponse n’a finalement pas tant d’importance. « L’écriture est un sport de combat. », et le match auquel le lecteur assiste au long de ces presque 500 pages est de haute tenue, efficace et palpitant.

A l’écrivain-lecteur, il laisse cependant cette entêtante et éternelle question : faut-il nécessairement en découdre avec le réel ?

Prix Renaudot 2015. Prix Goncourt des lycéens 2015.

Ce roman figurait dans les sélections des prix Goncourt, Renaudot et Médicis 2015.

Editions JCLattès, août 2015, 484 pages, 20 euros

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4 questions à Delphine de Vigan

Rien ne s’oppose à la nuit

No et moi

Les heures souterraines

Toute la rentrée littéraire 2015

Instantanés :

« La relation à l’Autre ne m’intéresse qu’à partir d’un certain degré d’intimité. » (page 30)

« La littérature ne doit pas se tromper de territoire. » (page 103)

« Rien de ce que nous écrivons ne nous est tout à fait étranger. » (page 103)

« Dès lors qu’on ellipse, qu’on étire, qu’on resserre, qu’on comble les trous, on est dans la fiction. » (page 105)

« Toute écriture de soi est un roman. » (page 105)

« Il n’y a d’écriture que l’écriture de soi. » (page 106)

« Le lecteur est toujours partant pour céder à l’illusion et tenir la fiction pour de la réalité. » (page 139)

« Peut-être est-ce cela, une rencontre, qu’elle soit amoureuse ou amicale, deux démences qui se reconnaissent et se captivent. » (page178)

« L’écriture ne répare rien, elle creuse, elle laboure, elle dessine des tranchées de plus en plus larges, de plus en plus profondes, elle fait le vide autour de toi.  Un espace nécessaire. » (page 233)

« L’écriture est un territoire retranché, interdit aux visiteurs. » (page 236)

« Je serais heureuse d’avoir de vos nouvelles si je n’avais pas besoin en échange de vous donner des miennes. » (page 240)

« Les gens croient ce qui est imprimé. » (page 270)

« Oui, les gens croient ce qui est écrit, et c’est tant mieux. Les gens savent que seule la littérature permet d’accéder à la vérité. Les gens savent combien cela coûte d’écrire sur soi, ils savent reconnaître ce qui est sincère et ce qui ne l’est pas. Et crois-moi, ils ne s’y trompent jamais. » (page 273)

« L’écriture est un sport de combat. » (page 274)

« N’est-ce pas, avant toute chose, ce qui lie une génération : une mémoire commune faite de tubes, de jingles, de génériques ? » (page 283)

« De certains mots, de certains regards, on ne guérit pas. » (page 317)

« Est-ce que chacun de nous a ressenti cela au moins une fois dans sa vie, la tentation du saccage ? » (page 322)

« Le moment était venu de raconter la vraie vie. » (page 371)

Les frangines, Denis Soula

Présentation de l’éditeur :

franginesLes frangines, l’histoire de deux sœurs que tout semble opposer mais qui s’aiment de façon inconditionnelle. La première joue aux cartes dans des casinos ou des clubs, elle vit la nuit et mène une existence en marge. La seconde est une mère de famille célibataire qui travaille d’arrache-pied pour subvenir aux besoins de ses enfants.

Longtemps séparées par la vie et les hommes qui passent, elles se retrouvent un jour et partagent enfin les difficultés, la fuite du temps et les bonheurs liés au sentiment que chaque événement doit se vivre comme un moment unique. Mais quelque chose d’imprévu va chambouler leur vie à jamais.

Ce court roman de Denis Soula est à la fois rigoureux et inventif. L’écriture, sans apprêt, est soutenue par une émotion palpable, au plus près de ses personnages.

Il y a Pascale, qui vit la nuit, pour qui « la nuit est pleine de billets », un moyen de fuir son ombre aussi. Malgré ses tentatives pour se guérir de la nuit, la nuit la rattrape toujours. Car l’avantage de la nuit, c’est qu’elle permet d’oublier que la vie existe.

Il y a Françoise, mère célibataire de deux enfants, dont l’usine est délocalisée à l’est. Elle part. Sa sœur reste chez elle avec ses enfants, prenant sa place et devenant une mère de substitution. Mais une ombre plane…

Jeunes, ensemble, elles ont été invincibles. Mais l’invincibilité résiste difficilement au temps et à la vie. Ce sont ces petites choses impalpables, le temps qui passe, la vie qui fuit, le fossé qui se creuse, que fait apparaître sans les décrire Denis Soula dans ce bref roman, qui est aussi un certain hommage à ces individus, hommes ou femmes, qui aux jours préfèrent les nuits.

Editions Joëlle Losfeld, mai 2015, 120 pages, 14,50 €

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Fragments :

« La nuit est pleine de billets. » (page 27)

« Les cartes sont égoïstes, trahir rapporte plus que coopérer. » (page 54)

« La nuit est un leurre. » (page 57)

« Ils pensent qu’ils sont à égalité parce qu’ils disposent tous du même nombre de jetons. » (page 57)

« A son âge, tout est ouvert. Puis viennent les règles et le monde se rétrécit. » (page 67)

« C’est tellement improbable et compliqué de trouver l’homme de sa vie. » (page 80)

« J’ai laissé les nuits continuer sans moi. » (page 87)

« Le jeu est une course de fond, il faut pouvoir avaler les heures sans dormir comme des kilomètres au milieu de la forêt. «  (page 87)

« A un haut niveau de mise, les cartes sont un jeu pour déséquilibrés. » (page 98)

In utero, Julien Blanc-Gras

in uteroPrésentation de l’éditeur :

« Il n’y a aucune raison de paniquer. Nous allons créer et accompagner une existence. C’est une formidable nouvelle, me dis-je en tapant vol aller simple Patagonie sur mon clavier. »

Journal de grossesse d’un futur père, In utero relate cette aventure intime et universelle, avec ses joies, ses angoisses et ses questions fondamentales.

Faut-il se reproduire dans un monde surpeuplé ? Comment faire rire une femme enceinte ? Et surtout, peut-on accoucher en chaussettes ?

La compagne du narrateur, dite La Femme, est enceinte. C’est une décision prise à deux. Et, de l’aveu même du narrateur, « c’est l’histoire la plus banale du monde. »

Ecrivain-voyageur (ou l’inverse), le narrateur, comme sa compagne, appartient à cette « génération insatisfaite, qui rechigne à s’engager tout en mettant un point d’honneur à changer les couches » – ce dernier point restant encore pour lui de la pure théorie.

Et puisque « le rôle de l’écrivain, c’est de dire la vérité », il dira tout. Ou presque. On apprend ainsi qu’ « à l’échelle mondiale, 90% des naissances ont lieu à domicile. » Et aussi qu’ « à sa naissance, le girafon tombe de deux mètres de haut. »

Mais surtout que le narrateur n’est pas aussi prêt qu’il le croyait, si tant est qu’il est possible d’être prêt pour quelque chose dont on ignore tout.

Ce roman est le journal de ses angoisses, de ses enthousiasmes, de ses envies de prendre la tangente, bref, de ses états d’âme au cours de ces neuf mois pas comme les autres. La prose est fluide et facile, légère et drôle – mais pas que. Le narrateur est tantôt très détaché de son sujet et capable d’autodérision, tantôt passionné, voire terrifié, et absolument pas désinvolte. C’est parfois un peu convenu – mais peu importe : son journal se dévore.

Au Diable Vauvert, septembre 2015, 192 pages, 15 euros

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Touriste, Julien Blanc-Gras & Mademoiselle Caroline 

Toute la rentrée littéraire 2015

Échos :

utero« Attendre un enfant, c’est vieillir d’un coup, basculer de l’autre côté. » (page 15)

« Pour ne pas trahir ma jeunesse, je vais m’accrocher à l’idée qu’on peut devenir bon père et rester bon vivant. » (page 23)

« L’enfant, c’est un acte optimiste. Un pari sur l’éternité. » (page 30)

« La grossesse dure neuf mois pour permettre au fœtus de se développer et au père de se préparer. » (page 40)

« Tomber enceinte, c’est une chute qui induit l’abandon de soi, comme dans tomber amoureux. » (page 63)

« L’ironie, ça ne protège pas les autres. » (page 68)

« Le pavillon de banlieue ou le lotissement périurbain avec le feu de cheminée et la balançoire pour la marmaille représente le stade ultime de la sédentarisation, le dernier logement avant la maison de retraite. » (page 83)

« Oubliez le prestige de l’écrivain quand il s’agit de choses sérieuses comme l’immobilier. Même si vos livres se vendent, même si les critiques vous tressent des lauriers, même si vous êtes une idole dans certaines médiathèques de la Sarthe, vous restez un insolvable potentiel aux yeux des nantis, qui n’écoutent pas forcément France Culture. » (page 84)

« L’honnêteté peut nuire, c’est pour ça que le mensonge a été inventé. » (page 98)

« Le drame de l’écrivain, c’est de ne rien vivre pleinement, car il pense toujours à la façon de raconter les événements au moment où ils se déroulent. » (page 168)

« Nos destins sont manipulés par un metteur en scène dont l’existence n’est pas prouvée. » (page 181)

Pourquoi écrivez-vous, Alain Wagneur ?

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Alain Wagneur est directeur d’école et vit à Paris.

Il a publié chez Actes Sud Terminus Plage (“Babel noir”, 2005) – adapté au cinéma en 2011 sous le titre Légitime défense – et Hécatombeles-Bains (“Babel noir”, 2008), qui a reçu le prix Paul Féval du roman populaire. Il a aussi publié plusieurs livres pour la jeunesse, dont Classe de mer (l’école des loisirs).

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Son dernier ouvrage, Des milliers de places vides, est paru en octobre 2014.

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Pourquoi écrivez-vous ?

wgnPourquoi j’écris ? Voilà une question étrange… Qui ne se pose pas. Pourquoi un nageur nage-t-il, un jogger coure-t-il, un fumeur fume-t-il ? Il n’y a pas de raisons, simplement un fait, disons une façon d’être là, ici bas. C’est en tout cas la manière que j’ai trouvée d’occuper le (bref) espace de temps qui m’est imparti. Écrire, c’est-à-dire être en relation avec ce qui a été écrit, ce qui s’écrit, et ce qui s’écrira un  jour. Il n’y a bien sûr aucun message à faire passer. Il s’agit juste de rejoindre l’immense cohorte d’affabulateurs, rejoindre celui, celle, qui le premier, c’était autour d’un feu, à l’entrée d’une grotte, il y a longtemps, celui, celle qui a fait reculer la peur et l’ennui en racontant aux autres l’histoire du grand combat contre le très grand mammouth, la légende de la chasse merveilleuse ou les faits prodigieux de l’ancêtre oublié. Car il faut bien se raconter des histoires pour vaincre la peur.

Alors oui, des histoires, je m’en raconterai et j’en lirai, j’en verrai au cinéma, j’en écouterai à l’opéra, au théâtre. Il ne faut pas se raconter d’histoires ? Mais si justement, il le faut. Celles des autres, les miennes, qui sont d’ailleurs celles des autres recyclées, réécrites, redites parce que bien sûr, depuis le premier soir autour du premier feu, tout a déjà été dit et tout est encore à re-conter.

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Dès lors il ne peut y avoir qu’un seul conseil, qui n’en est pas un. C’est une exigence… Vous voulez écrire ? Commencez par lire !

 

 

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