Les échoués, Pascal Manoukian

Présentation de l’éditeur :

Les-echoues-jpg_3010637« Le chien était revenu. De son trou, Virgil sentait son haleine humide. Une odeur de lait tourné, de poulet, d’épluchures de légumes et de restes de jambon. Un repas de poubelle comme il en disputait chaque jour à d’autres chiens depuis son arrivée en France. Ici, tout s’était inversé, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu’à l’odeur… »

1992. Lampedusa est encore une petite île tranquille et aucun mur de barbelés ne court le long des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien, sont des pionniers. Bientôt, des millions de désespérés prendront d’assaut les routes qu’ils sont en train d’ouvrir.
Arrivés en France, vivants mais endettés et sans papiers, les trois clandestins vont tout partager, les marchands de sommeil et les négriers, les drames et les petits bonheurs.

Chanchal est arrivé du Bangladesh caché dans un camion-citerne. Virgil a fui la Moldavie après l’éclatement du bloc communiste, et désormais, tel une bête sauvage, il vivait dans les bois. Assan est parti de Mogadiscio avec Iman, sa fille excisée, mutilée, déguisée depuis en garçon, dans la benne d’un camion, avant de voguer au large du Yémen le temps d’une traversée longue des 296 kilomètres qui séparent les côtes libyennes de l’île de Lampedusa, ces 296 kilomètres qui séparent l’Afrique sans espoir de l’Europe de toutes les attentes.
Ces êtres venus du chaos partent à la recherche de leur Amérique, porteurs des espoirs de tous ceux qui ne partent pas – uniques porteurs. Sacrée responsabilité. L’exode prend des allures de « course d’obstacles entre désespérés ». Mais il existe d’autres façons de survivre qu’en piétinant les autres, et c’est ce que cette poignée de personnage va apprendre, avec courage et patience, dans de remarquables démonstrations d’humanité.

Dans ce premier roman au thème particulièrement fort et qui, treize ans plus tard, est plus que jamais d’actualité, Pascal Manoukian met en scène les rêves illégaux, ces grammes d’humanité qu’on sème en route, perdus à jamais, et la vie nouvelle dans la clandestinité, cet état où tout est menace, où l’on risque à chaque pas le retour à la case départ. Il met en scène les rares appels au pays, au cours desquels d’un côté comme de l’autre on enjolive la situation, la solitude, des heures, des jours qui passent sans avoir quiconque avec qui échanger une parole, et la quête ultime – celle de l’affranchissement.

Manoukian est journaliste, il a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. Son roman est aussi le récit des politiques d’accueil et d’immigration de l’Europe, de la France, et le portrait de ces proxénètes de la sueur, négriers de la misère, de la clandestinité et de l’espoir pour lesquels les hommes ne sont pas moins qu’autre chose une marchandise.

Un roman coup de poing qui révèle des ombres qu’on ne voit pas, mais que Pascal Manoukian parvient à faire formidablement exister.

Lu dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire de Price Minister #MRL15

Lecture commune avec Martine

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Éditions Don Quichotte, août 2015, 304 pages, 18,90 euros

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Errances :

« Croiser leur regard, c’était déjà mourir. » (page 21)

« La géographie modèle les caractères. » (page 32)

« Avant de sauter le pas, Chanchal avait tout envisagé du voyage : la crasse, la peur, la violence des passeurs, les vols, la faim, la cupidité, les risques de noyade, les poux, la gale. Pas cette solitude-là. » (page 37)

« C’était à chaque fois pareil, personne ne comprenait rien. Les hindous devaient être indiens, les musulmans arabes et les Noirs africains. » (page 40)

« Côtes, bleus, fractures, plaies : tout se répare avec de la souffrance et du temps – mais pas les dents. » (page 43)

« L’obscurité, c’est la première chose à laquelle doit s’habituer un clandestin : vivre loin des lumières, dans la pénombre, à la marge, en arrière-plan. Ne jamais attirer l’attention pour ne jamais s’attirer les ennuis. » (page 45)

« Trois choses importent quand on est clandestin. Conserver de bonnes dents pour se nourrir de tout, avoir des pieds en bon état pour être toujours en mouvement, se protéger du froid et de la pluie pour rester vivant. Le reste est superflu. » (page 47)

« On croise trop d’injustices pour s’apitoyer sur chacune d’elles, trop de morts pour les enterrer tous. » (page 55)

« Les gens d’ici n’appréciaient pas assez l’asphalte : ils le considéraient comme un dû. » (page 64)

« Il s’adaptait à la forêt comme il s’était adapté aux années de communisme, aux hivers en Sibérie et à la misère. » (page 84)

« Les animaux et les clandestins ont des besoins communs : vivre cachés au milieu des vivants, à proximité d’une source d’eau et de deux lignes de fuite. » (page 84)

« Désormais, son dictionnaire remplaçait le Coran. » (page 108)

« Chaque fois qu’un clandestin réussissait à entrer en Europe, dix nouveaux prenaient la route et cent préparaient leurs sacs pour Chypre ou l’Italie. » (page 132)

« On ne pouvait demander aux assoiffés de vivre près d’une source sans venir s’y désaltérer. » (page 132)

« Même si tous les poissons avaient soif en même temps, ça ne viderait pas l’océan. » (page 133)

« Tous les hommes à bord trimballaient leurs propres cauchemars. » (page 151)

« Un tigre est un tigre, même à l’intérieur d’une cage. » (proverbe afghan, page 172)

« Seul le sommeil leur rendait la liberté. » (page 183)

« Dieu a inventé les mères parce qu’il ne peut être partout. » (proverbe juif, page 192)

« Chaque nouvel obstacle lui faisait presque regretter le précédent. » (page 195)

Les chiffres, « quand on sait les faire parler, [sont] le meilleur rempart contre la bêtise et l’ignorance. » (page 202)

« Des hommes alignés sur la même ligne de départ mais pas sur la même piste. » (page 206)

« Les Français ne se rendaient pas compte du bonheur de vivre dans un pays achevé. » (pages 209-210)

« Iman sentit une chaleur autre que celle du soleil. » (page 217)

« Personne ne souhaitait la fin des filières, tout le monde espérait seulement tomber sur la bonne. » (page 233)

« Ça ne s’arrange que pour les morts. » (page 253)

« Il ne fallait jamais forcer la beauté. » (page 258)

« Personne ne peut passer sa vie à vivre pour les autres. » (page 274)

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19 réflexions sur “Les échoués, Pascal Manoukian

  1. Et voilà! Une superbe lecture que j’ai eu grand plaisir à partager avec toi, chère Sophie! Et ce qui est curieux, comme à chaque fois dans ces Lectures Communes, c’est qu’on y pointe pas forcément les mêmes détails et que finalement on se rejoint parfaitement. Merci Sophie pour ces belles heures de lecture partagée!

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  2. Pingback: Venus d’ailleurs, Paola Pigani | Sophielit

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