Le chœur des femmes, Martin Winckler

Quatrième de couverture :

Le choeur des femmes folioJe m’appelle Jean Atwood. Je suis interne des hôpitaux et major de ma promo. Je me destine à la chirurgie gynécologique. Je vise un poste de chef de clinique dans le meilleur service de France. Mais on m’oblige, au préalable, à passer six mois dans une minuscule unité de « Médecine de la Femme », dirigée par un barbu mal dégrossi qui n’est même pas gynécologue, mais généraliste ! S’il s’imagine que je vais passer six mois à son service, il se trompe lourdement. Qu’est-ce qu’il croit ? Qu’il va m’enseigner mon métier ? J’ai reçu une formation hors pair, je sais tout ce que doit savoir un gynécologue chirurgien pour opérer, réparer et reconstruire le corps féminin. Alors, je ne peux pas – et je ne veux pas – perdre mon temps à écouter des bonnes femmes épancher leur cœur et raconter leur vie. Je ne vois vraiment pas ce qu’elles pourraient m’apprendre.

 

Jean, la trentaine effrontée, débarque auprès d’un médecin vénéré de ses patientes. Mais là où elle pense « comme un homme », lui réagit « comme une femme » ; à moins que ce ne soit absolument pas une question de genre ?

Au travers du rapport entre ces deux personnages hauts en couleurs et inoubliables, Martin Winckler signe un grand roman des violences médicales infligées aux femmes en toute impunité, avec leur cortège de séquelles physiques, de traumatismes psychologiques, de blessures plus ou moins visibles. Il met en scène tout ce que provoquent, de manière parfois irréversible, l’incompétence médicale et les diktats des médecins. Et raconte, avec bienveillance mais sans concessions, les plaintes, les peurs, les pleurs, les doutes, les échecs mais aussi les espoirs, les désirs, les plaisirs des femmes. Les dragons à tuer, les forteresses à abattre sont encore nombreux et nombreuses.

 

Né en Algérie, médecin en France, retraité au Québec, Martin Winckler, Marc Zaffran de son vrai nom, pointe aussi ces spécificités françaises dont on se passerait bien : pourquoi l’accouchement y est-il surmédicalisé ? Pourquoi, alors qu’en Angleterre par exemple, on pratique depuis longtemps les consultations gynécologiques en position latérale – en « chien de fusil » -, le décubitus latéral n’est-il pas la règle dans l’Hexagone ? Pourquoi n’est-il pas au moins proposé ?

« Les femmes ne devraient pas avoir à écarter les cuisses pour se faire soigner. »

Persiste l’idée que la douleur est justifiée. Méritée. Qu’elle fait partie du traitement. En France, c’est seulement à la fin des années 1990 qu’on a envisagé de rendre obligatoire l’enseignement du traitement de la douleur dans les facultés de médecine. Il faut dire qu’on répétait que « soulager la douleur empêche de faire le diagnostic » à la fin des années 1970 encore. Persistent le sexisme et les abus de pouvoir des praticiens sur leurs patientes. Persistent les dommages irréparables sur le rapport au corps.

Le constat est révoltant. Mais ce qui est plus révoltant encore, c’est que le constat ait été établi et que rien ne change, que personne ne sache ou du moins n’agisse en conséquence – personne, ou presque… et que la plupart des praticiens en gynécologie et en obstétrique continuent d’exercer avec une absence quasi-totale de remise en cause.

 

De ce roman s’élèvent des voix, des chants, celles et ceux du chœur. Et du cœur. D’où viennent les cris.

« Je sais que les femmes plient encore sous le genou et la queue des hommes et qu’avant qu’elles ne plient plus sous le poids odieux des médecins, il y aura encore longtemps des médecins hommes et femmes, car ce n’est pas une question de sexe, c’est une question de pouvoir, qui continueront à leur fourrer leurs doigts, leurs instruments, leurs appareils dans le sexe sans se poser la question de savoir ce qu’il y a derrière, ce que ça veut dire pour elles, sans jamais mesurer – et je pèse le poids des mots – combien cela fait ressembler les médecins à des bourreaux. »

Ce livre est un manifeste. Toutes les femmes devraient le lire dès l’adolescence, pour ne plus laisser les autres, les sachants, décider de leur mode de vie, de leur contraception, de la façon dont on les examine et dont on leur permet enfanter, pour accoucher « avec l’aide des soignants et non sous leur autorité ».

Ce livre est l’œuvre d’un homme qui a compris beaucoup de choses de la vie – en tant que médecin, mais avant tout en tant qu’être humain. Et, à travers ces récits d’expériences autour du corps humain, ce livre aide à mieux comprendre la vie.

Et à admettre que chaque femme, chaque être humain, est en droit de disposer de son corps comme elle/il le souhaite, et de vivre sa vie comme elle/il l’entend.

Merci.

 

Le choeur des femmes POL

P.O.L., 2009, 608 pages, 23,10 € (et Folio n° 5198, 2011, 688 pages, 9,50 €, et France Loisirs, 2010, 756 pages)

Aller plus loin :

Le début du roman ici

Une interview de Martin Winckler à son sujet

Le site personnel de Martin Winckler

A lire aussi sur Sophielit :

Chambre 2, Julie Bonnie

Tous les romans français

 

Bruits de couloirs :

(les numéros de page font référence à l’édition de France Loisirs)

 

« Tu as le même corps que celles que tu soignes. » (page 48)

 

« Comment se fait-il que vous ayez autre chose à faire que me dérouler le tapis rouge ? » (page 182)

 

« En chacun de nous sommeille un bourreau. Le tien, tu es sûr qu’il dort ? » (page 185)

 

« Vous ne pouvez pas apprendre avec des lunettes noires. » (page 188)

 

« Quand un médecin met deux doigts dans le vagin d’une femme qui va bien et ne lui a rien demandé, il le fait essentiellement pour se rassurer. Ça ne fait pas de lui un bon médecin, mais un anxieux pervers. » (page 201)

 

« On devient soignant parce qu’on a un patient symbolique à soigner. Qui est le tien ? » (page 201)

 

« Les livres de médecine ne parlent jamais des douleurs provoquées par les gestes des médecins. » (page 307)

 

« Il y a deux sortes de médecins, les docteurs et les soignants. » (page 315)

 

« Une relation de soin, ce n’est pas un rapport de force. » (page 324)

 

le choeur des femmes FL« Après tout, il s’agit de votre corps. » (page 341)

 

« Souvent, les secrets sont décevants pour les autres. » (page 445)

 

« La médecine française est, purement et simplement, une médecine de classe. » (page 470)

 

« Il n’y a que les salauds qui se pensent indispensables. » (page 543)

 

« Les mecs ne supportent pas qu’une bonne femme ait une vie professionnelle plus intense que la leur » (page 600)

 

« Un secret, c’est un symbole, pas un instrument. » (page 632)

 

« Les femmes ne devraient pas avoir à écarter les cuisses pour se faire soigner. » (page 667)

 

« Même les morts ont besoin de reconnaissance. » (page 701)

 

« Même les mauvaises raisons peuvent être respectables. » (page 702)

 

« Ce qui est le plus présent à notre esprit n’est pas toujours l’essentiel. » (page 708)

 

« Tant qu’on n’est pas mort, on n’est pas vaincu. » (page 739)

 

« Si tu veux être à la hauteur, t’as qu’à régler le fauteuil. » (page 740)

 

« Le simple fait qu’une entreprise de médicament offre des blocs-notes publicitaires gratuits à des étudiants en médecine influence les prescriptions ultérieures de ces derniers. » (page 749)

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6 réflexions sur “Le chœur des femmes, Martin Winckler

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