Pourquoi écrivez-vous, Éloïse Lièvre ?

Lievre

 

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Éloïse Lièvre est née le 10 janvier 1974. Elle vit et travaille à Paris.

Elle a publié La biche ne se montre pas au chasseur (D’un Noir si bleu, 2012) et Les gens heureux n’ont pas d’histoire (Lattès, 2016).

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Pourquoi écrivez-vous ?

J’écris pour exister.

Si je remonte à l’origine du verbe, ce qui est mon mouvement naturel à l’égard de tout mot, parce que je suis dans la langue un poisson migrateur aux remontées de rivières saisonnières, alors c’est écrire pour sortir de soi, se lever, se dresser hors de soi. Phénomène paradoxal dont la contradiction interne, disons une parmi d’autres et celle que j’accroche, adosse à la question pourquoi la question comment. Je trouve qu’on ne la pose pas assez, la question comment, et elle m’importe.

J’écris pour exister.

Je cherche souvent les images justes pour me dire ce qu’est écrire, ce que c’est quand j’écris, ce qui se produit pour que j’écrive et quand j’écris. Je tombe souvent sur un imaginaire de la profondeur, la plongée, la puisée, le forage, la dimension verticale, l’ancrage peut-être, l’exploration qui serait marine plus que terrestre, polaire, carottes glaciaires les images, la phrase sonde, spirale, tarière, qui, si elle s’étire sur la page suivant son plan et ses lignes fatales, est un instrument de percée dont les enroulements sont autant de progressions vers toujours plus au fond. Pourtant, pour autant, le résultat de tout ce creusement, j’écris pour exister, me lever (être debout), me dresser hors de moi.

Il y a une scène que j’ai déjà écrite plusieurs fois, pas un texte seulement, une vraie scène : je suis debout et je regarde un couple, un homme et une femme, faire l’amour, ou baiser, cela dépend des versions. Sauf que la femme, c’est aussi moi. Je suis là et là, celle qui fait et celle qui voit, dedans et dehors, deux figures de l’ex-stase (car les poissons se trompent parfois de courant). Ce dédoublement qui est un retour, une réflexion, est emblématique de l’écriture : être à la fois dans la plus profonde, pénétrante intimité et dans l’extériorité qui permet la vérification de son être, la contemplation, mais aussi comme la réassurance, l’effroi. Un don très particulier d’ubiquité.

J’écris pour être écrivain.

Si on détache délicatement la question pourquoi de la question comment, il reste le sens social d’exister, s’inscrire dans un espace, prendre place parmi des semblables, trouver sa place. Très longtemps j’ai craint cette inscription, sans doute à cause de la rugosité de se frotter aux autres, mais aussi de la menace de la dilution. J’aimais beaucoup être un enfant. L’enfance, cette condition ubiquitaire par excellence, quand je serai grand je serai pompier je serai maîtresse je serai inventeur je serai soigneur animalier, et même l’enfance, cette condition utopiaire. Mais je suis aussi assez couarde et il est rassurant d’être situé. J’écris pour être écrivain, parce qu’écrivain est la seule inscription, le seul point dans le monde qui m’ait paru, à moi qui n’en voulait pas, acceptable. C’est alors que la question comment se recolle délicatement à la question pourquoi. Un écrivain comment ? Quel écrivain être ? Mais ce sont d’autres questions.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

J’aime beaucoup l’attelage de ces deux noms, aspirant écrivain. Oui, aspirer. S’ouvrir, être poreux, se laisser toucher, se laisser gagner, laisser entrer, être facile d’accès, se laisser envahir. Lire, engranger, absorber, incorporer. Rencontrer, côtoyer, fréquenter, aller au-devant, parler, converser, échanger, fêter, flirter, se fondre, frayer, nul cynisme, on peut choisir les mots pour le dire, le réseau, ou des gens profonds et précieux, toutes nos petites failles assemblées, qui nous rassemblent. Vivre, engranger, absorber, incorporer, voyager, aimer, élever des enfants, travailler, défendre des causes, se promener, faire la cuisine, faire le ménage, faire la vaisselle, descendre les poubelles, dire bonjour aux chiens dans la rue, collectionner, conduire sa voiture, prendre le métro, jouer au foot, suer, connaître la fatigue, le chagrin et la joie.

Tout rendre, tout restituer.

S’offrir le risque de la générosité.

Précédent rendez-vous : Elsa Flageul

Prochain rendez-vous : Delphine Bertholon

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A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Les gens heureux n’ont pas d’histoire, Eloïse Lièvre

La biche ne se montre pas au chasseur, Éloïse Lièvre

Quand autofiction se fait romanesque / Entretien avec Éloïse Lièvre

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