Pour qui écrivez-vous, Valentine Goby ?

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Valentine Goby est née en 1974.

En cette rentrée littéraire paraît Un paquebot dans les arbres (Actes Sud), son neuvième roman en littérature générale.

Elle écrit également pour la jeunesse.

 

 

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Vous qui avez d’abord publié en littérature générale, comment êtes-vous arrivée à la littérature jeunesse ?

J’ai d’abord écrit pour les adultes. Ce n’est pas vraiment un choix. J’ai écrit pour les gens dont je croyais qu’ils pouvaient me lire. J’avais 27 ans lors de la parution de mon premier roman en 2002, mon héroïne en avait 25, j’écrivais pour les adultes sans leur imaginer un âge précis. Quelques années plus tard, j’ai fondé une association qui s’appelait L’écrit du cœur. J’avais passé presque 4 ans en Asie, au Vietnam et aux Philippines, où je m’étais occupée d’enfants des rues. Je trouvais désespérant l’idée que parce qu’ils gagnent moins d’argent que d’autres artistes, les écrivains ne puissent participer à des initiatives humanitaires qui permettraient de faire connaître de grandes causes, comme le faisaient les Enfoirés pour les Restos du cœur. Nous avons été plus de 70 auteurs dans cette association. Nous avons publié 3 livres chez Gallimard jeunesse au profit d’associations diverses. Au départ, je pensais à publier des recueils de nouvelles destinées aux adultes, mais Gallimard, qui était mon éditeur à l’époque, m’a suggéré d’écrire plutôt des textes pour la jeunesse, qui a un cœur plus grand et plus accueillant que les adultes… Nous nous sommes tous prêtés au jeu. Pour moi c’était une sacrée aventure, je crois que j’avais un peu enterré l’enfant qui était en moi. Je ne savais comment aborder cette langue de l’enfant. Ou plutôt, parce qu’il s’agit bien d’une langue d’adultes qui s’adressent à des enfants, je ne savais pas quelle était la justesse d’information et de savoir que je pouvais intégrer à cette langue, et qui rendrait le texte lisible par des adolescents. C’était pour moi un exercice très difficile, quasiment de l’archéologie intime, il fallait retrouver l’enfant en moi, celui qui ne savait pas, n’interprétait pas la réalité comme je le fais moi-même aujourd’hui, se défaire d’un savoir que l’on ne possède pas lorsqu’on est jeune et dépourvu d’une certaine somme d’expériences, mais lequel exactement ? J’ai écrit un texte où je suis avec mon père sur un bateau. C’est moi à 14 ans. Et parce que c’est moi, il m’a fallu beaucoup de temps pour ressusciter les images, je n’inventais rien. Je pensais restituer de mémoire, évidemment c’était une reconstruction, j’avais certainement oublié beaucoup de choses, j’ai comblé les trous sans même m’en apercevoir. Mais du moins, j’ai été le temps de l’écriture cette fille de 15 ans dont je crois me souvenir.

Je crois que j’avais un peu enterré l’enfant qui était en moi. Je ne savais comment aborder cette langue de l’enfant. C’était pour moi un exercice très difficile, quasiment de l’archéologie intime, il fallait retrouver l’enfant en moi, celui qui ne savait pas, n’interprétait pas la réalité comme je le fais.

Ensuite des livres ont été publiés chaque fois avec une trentaine d’auteurs bénévoles, dans la collection Scripto de Gallimard Jeunesse. L’un, intitulé Bonnes vacances, a été édité au profit du Secours Populaire. Un autre, intitulé De l’eau deci-delà, a bénéficié à des associations qui distribuaient de l’eau potable au moment du tsunami de 2006. Enfin, un recueil de nouvel intitulé Va y avoir du sport a été publié au profit de l’association Sport sans frontières.

paquebotSuite à ces publications, les éditions Bayard m’ont demandé d’écrire un roman pour le mensuel « Je bouquine ». C’était nouveau pour moi. Un roman c’est beaucoup plus long qu’un texte de quelques pages. J’étais passionnée par l’histoire, au cœur de mes études, et je le suis toujours (l’histoire contemporaine). Et particulièrement par l’histoire de l’immigration. À Saint-Denis dans le 93, je connaissais quelqu’un qui était historien et travaillait sur l’histoire de l’installation des immigrés dans cette ville. Une exposition a eu lieu, magnifique, qui s’intitulait Douce banlieue. Il y avait notamment les témoignages d’immigrés espagnols, et des objets qui avaient été emportés pendant le voyage d’immigration. J’ai eu la chance de pouvoir récupérer les entretiens qui ont été faits par la mairie, puis enregistrés pour cet événement. C’était une source d’information extraordinaire. J’ai notamment plongé dans le Saint-Denis des années 30, avant le stade de France, quand à cet emplacement existaient des bidonvilles, et notamment le bidonville de la Petite Espagne. Dans les années 30, beaucoup d’Espagnols sont arrivés en France et un certain nombre se sont installés dans le sud-ouest de la France, naturellement, d’autres sont venus chercher du travail aux alentours de Paris. J’ai raconté l’histoire d’un jeune garçon espagnol en 1937, qui obtient son certificat d’études primaires. Alors qu’il s’apprête à annoncer à son père cette nouvelle merveilleuse et inattendue, il apprend que sa mère chiffonnière, et habitante du bidonville de La plaine, est atteinte de la tuberculose, une maladie quasiment incurable à cette époque. Une fois publié dans le mensuel « Je bouquine », le roman a été repris par Gallimard Jeunesse. Et voilà comment je suis entrée dans ce monde passionnant de la littérature jeunesse, en parallèle de la littérature adulte. Je n’aurais jamais eu l’idée seule, je crois, d’écrire pour ce public-là, sans doute parce que dans ma jeunesse à moi, la littérature s’adressait peu à des publics spécifiques… J’ai dû emprunter dans la bibliothèque parentale, ou acheter en librairie, des romans adultes relativement faciles à lire, accepter de ne pas les comprendre complètement.

Et voilà comment je suis entrée dans ce monde passionnant de la littérature jeunesse, en parallèle de la littérature adulte. Je n’aurais jamais eu l’idée seule, je crois, d’écrire pour ce public-là.

Après ce premier roman en Folio chez Gallimard Jeunesse, j’ai été contactée par les éditions Autrement, qui souhaitaient mettre en place une collection complète autour de l’histoire de l’immigration, sous forme de fictions courtes illustrées par de merveilleux illustrateurs, et accompagnées de documentaires. L’idée de cette collection est née d’un événement tragique : la mort en 2005 de 2 enfants maghrébins appelés Zied et Bouna à Clichy sous bois, cachés dans un transformateur électrique suite à un contrôle de police, et de la nécessité, suite aux émeutes et actes racistes terribles qui ont suivi, pour cette maison comme pour ma directrice de collection Jessie Magana, de faire réfléchir les jeunes lecteurs aux problématiques de l’immigration tout en leur proposant une vraie lecture plaisir. Douze titres sont parus dans cette collection « Français d’ailleurs », en partenariat avec le Musée de l’immigration, que j’ai écrits investie corps et âme pendant 10 ans, et qui retracent à travers des histoires singulières les immigrations de l’histoire de France depuis 1915 jusqu’à nos jours. On y voit venir des Arméniens, les Maliens, des Espagnols, des Italiens, des Portugais, des Polonais, des Roms, des Chinois, des Vietnamiens, des Marocains, des Algériens, et même des Syriens pour faire le lien avec l’histoire actuelle. Chaque fois c’est un enfant qui raconte l’histoire, et intègre le lecteur dans un univers qui est celui de l’adolescence, avant d’être le parcours d’un l’immigré.

Et puis j’ai voulu tout simplement écrire sur tous les thèmes qui me tiennent à cœur, des albums et des romans autour de la musique, de l’écologie et la reforestation, la vie familiale quotidienne, la discrimination entre les garçons et les filles, beaucoup de thèmes qu’on retrouve dans ma littérature adulte, et de continuer ce travail de dépouillement de l’expérience qui est intrinsèquement lié à l’écriture pour la jeunesse telle que je la pratique.

 

 

Littérature générale et littérature jeunesse ; pour qui écrivez-vous ?

J’écris souvent en parallèle un roman de littérature adulte et un roman de littérature jeunesse. Je dis que j’ai 2 jambes et que je me tiens ainsi très bien en équilibre. En réalité ce sont plutôt deux êtres qui cohabitent alors, adamal’enfant que j’ai été, et l’adulte que je suis, le premier ayant nourri le second. J’ai écrit certainement pour cet enfant-là, qui pendant ces années n’avait pas les mots pour restituer sa vision du monde, ce qu’il en subissait, les rêves qui l’habitaient. J’écris aussi pour un autre enfant, le mien, ou plutôt la mienne, j’ai une fille de 13 ans qui n’a jamais quitté ma pensée chaque fois que j’écrivais un livre pour la jeunesse. Même lorsqu’elle était bébé. J’ai toujours dédié mes livres à cette toute petite fille, sachant qu’un jour elle les lirait. J’ai écrit ce que j’aurais voulu transmettre, non seulement à l’enfant qui était la mienne, mais aussi ce que j’aurais voulu qu’on me transmette alors que j’avais son âge. J’ai peut-être un peu manqué de transmission. J’ai été professeure de lettres, et j’ai adoré au-dessus de tout la pédagogie, bien davantage que la matière enseignée. J’aurais pu aussi bien être professeure d’histoire ou d’anglais. Ce qui m’intéressait c’était ce passage qui va de celui qui sait à celui qui ne sait pas encore. Sauf que dans le cadre scolaire on passe par des manuels, un apprentissage objectif qui est parfois rébarbatif. À travers la littérature, je voulais donner à entendre des personnages, c’est-à-dire des êtres de chair et de sang qui sont d’abord des sommes de sensations et d’émotions, un territoire dans lequel on peut se projeter librement sans aucun pré-requis. J’écris pour l’enfant que j’ai été, pour l’enfant que j’ai, pour les enfants que j’aime autour de moi, dans l’idée de partager cette matière commune qui fait de nous une communauté consciente et vivante.

J’écris pour l’enfant que j’ai été, pour l’enfant que j’ai, pour les enfants que j’aime autour de moi, dans l’idée de partager cette matière commune qui fait de nous une communauté consciente et vivante.

Quand j’écris pour la jeunesse, je n’ai absolument aucun tabou concernant les sujets. C’est dans le regard sur ces sujets que les écritures diffèrent. Je peux parler de sujets très difficiles, de l’avortement, la peine de mort, du divorce, de l’amour et de la maladie. Mais les yeux de l’enfant ne sont souvent pas habitués encore tout à fait à la douleur telle qu’elle existe dans le monde adulte. Il lui manque un certain nombre d’expériences lorsqu’il a eu la chance d’échapper à la précocité de la souffrance observée dans certaines familles et dans certains pays. Il n’a pas toujours les outils pour entendre ce qu’un adulte pourrait entendre, voir ce qu’il pourrait voir, et néanmoins il est capable de ressentir profondément les phénomènes. C’est un équilibre difficile à observer, une sorte d’entreprise funambule, on ne sait jamais si l’on n’est pas un peu trop penché du côté naïf ou au contraire du côté lucide et sans filtre. J’aime ce risque-là. J’ai un respect immense pour la jeunesse, je veux lui donner une belle langue, des histoires profondes et ambitieuses, ce qui n’exclut pas leur caractère ordinaire car la vie est avant toute une somme de moments quotidiens et routiniers, qu’il faut apprendre à s’enchanter sans s’aveugler.

 

Précédent rendez-vous : Marie Vareille

Prochain rendez-vous : Sophie Noël

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Pourquoi écrivez-vous, Valentine Goby ?

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