« Faillir être flingué » de Céline Minard, Prix du Style 2013

Faillir être flingué

Le Prix du Style 2013 a récompensé

Faillir être flingué

de

Céline Minard

 

 

Retour en images sur la soirée de remise du prix au Palais de Tokyo, ce mardi 19 novembre.

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Sauras-tu trouver la principale différence entre ces deux photos  du jury entourant la lauréate ?

 

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style www.sachalenormand.com

Pour (re)découvrir les titres de la deuxième sélection, ici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

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[Prix du Style 2013] Trois grands fauves, Hugo Boris

trois-grands-fauvesComme l’année dernière, j’ai le plaisir de lire la sélection du Prix du Style, qui sera remis le 19 novembre prochain au Palais de Tokyo. Six titres figurent sur la deuxième liste et seront ici présentés. Les voici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

 

Présentation de l’éditeur :

Le portrait de trois prédateurs : Danton, Hugo et Churchill. Trois héros qui ont en commun d’avoir été confrontés très tôt à la mort, d’avoir survécu et d’y avoir puisé une force dévorante. Trois survivants qui ont opposé leur monstruosité à la faucheuse.

Trois grands fauves, ou comment défier la mort en trois leçons.

Trois portraits fragmentés et subjectifs, raccourcis saisissants d’une vérité qui échappe aux historiens. Une filiation imaginaire se tisse entre les personnages, dessinant une figure nouvelle. Qu’est-ce qu’un grand homme ? Où est son exception ?

 

 

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Tous trois ont très jeunes échappé à la mort. Cette expérience a fait d’eux des risque-tout. Quand on sait que la mort est si vite arrivée, on ressent une certaine urgence à vivre. Quand on a regardé la mort les yeux dans les yeux, on prend la vie à bras le corps. Et on ose. Danton, Victor Hugo et Churchill ont osé. Ils n’ont écouté que ce qu’ils avaient en eux pour décider de leur route. C’est ce qui a fait que chacun d’eux est devenu, à sa manière, un grand homme et a marqué l’Histoire.

 

Danton, défiguré dans l’enfance par un  taureau, deviendra un remarquable tribun – mais autant qu’à être acclamé par l’auditoire, il cherchera l’amour des femmes, car sa quête avide sera celle de tous les amours pour lesquels son physique a priori l’handicape.

 

Victor Hugo est ici un ogre dévoreur de petits. De ses quatre enfants, seule une fille survivra – mais elle sera internée pour ne pas périr à son tour. C’est le prix, croit l’écrivain, qu’on lui fait payer pour son insatiable appétit de chair. Il faudra attendre la génération suivante pour qu’arrive un semblant d’apaisement.

 

Trois grands fauves

Winston Churchill, dont les parents se sont d’emblée désintéressés, n’aura de cesse de (leur) prouver qu’il n’est pas le bon à rien qu’ils imaginent. Et puisque la mort qui s’est approchée pendant la guerre n’a pas voulu de lui, il se battra du côté des puissants – et des vainqueurs.

 

L’appétit de vivre est ici décliné de trois façons, avec trois partis pris originaux et un rapprochement littéraire entre ces trois personnages d’exception. Danton, Hugo et Churchill ont plus de points communs qu’il n’y paraît.

 

Trois portraits, sommes de petites histoires qui alimentent la grande, remarquablement écrits. Comme on s’arrange pour trouver dans le monde sa juste place après avoir frôlé la mort, chaque mot ici est exactement où il doit être. Hugo Boris ne cache le respect qu’il a pour ses personnages. Il les juge à peine. Son approche inattendue met en lumière leur part sombre et ravit le lecteur avide de détails et de révélations. Dans la vie comme dans les romans, ce sont leurs défauts qui rendent les personnages attachants.

 

Trois grands fauves est un voyage chez les invulnérables supposés. Aux monuments qui  traversent fièrement les siècles, Hugo Boris injecte une sacrée dose d’humanité – qu’elle soit réelle ou fictionnelle n’a que peu d’importance. Et si les figures mythiques n’étaient finalement que des hommes ? Un triptyque fascinant.

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Belfond, août 2013, 204 pages, 18 euros

 

 

 

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Phrases choisies (Danton) :

 

« La lumière seule fait le paysage. » (page 14)

 

« Il s’éloigne d’un pas de somnambule, en équilibre au bord du gouffre. » (page 24)

 

« La voix est l’organe dont il est le plus fier, celui sur lequel il bâtit son œuvre impalpable. » (page 25)

 

« Les énoncés des autres sont de vulgaires escabeaux au service de sa propre éloquence. » (page 26)

 

« Inventer une société nouvelle est si compliqué, alors qu’il est si facile de satisfaire une bouche ou un sexe ? » (page 30)

 

« Il ne sait pas mourir. » (page 43)

[Prix du Style 2013] Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre

Sacha Lenormand pour le Prix du Style www.sachalenormand.comComme l’année dernière, j’ai le plaisir de lire la sélection du Prix du Style, qui sera remis le 19 novembre prochain au Palais de Tokyo. Six titres figurent sur la deuxième liste et seront ici présentés. Les voici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

 

Présentation de l’éditeur :

« Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d’avantages, même après. »

Sur les ruines du plus grand carnage du XXe siècle, deux rescapés des tranchées, passablement abîmés, prennent leur revanche en réalisant une escroquerie aussi spectaculaire qu’amorale. Des sentiers de la gloire à la subversion de la patrie victorieuse, ils vont découvrir que la France ne plaisante pas avec ses morts…

Fresque d’une rare cruauté, remarquable par son architecture et sa puissance d’évocation, Au revoir là-haut est le grand roman de l’après-guerre de 14, de l’illusion de l’armistice, de l’État qui glorifie ses disparus et se débarrasse de vivants trop encombrants, de l’abomination érigée en vertu.

Dans l’atmosphère crépusculaire des lendemains qui déchantent, peuplée de misérables pantins et de lâches reçus en héros, Pierre Lemaitre compose la grande tragédie de cette génération perdue avec un talent et une maîtrise impressionnants.

 

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style  www.sachalenormand.comFin de la Grande guerre, la der des der qu’ils disaient, carnage au bilan effroyable (des morts par millions, 60 millions d’obus tombés sur Verdun). Albert Maillard et Edouard Péricourt ont survécu. Maillard a été enterré vivant dans un trou d’obus, et Péricourt, fils de grande famille bourgeoise, plutôt du genre à avoir de la chance, l’a sauvé d’une mort certaine. Ce même jour, à la veille de l’Armistice, Péricourt a reçu un éclat d’obus qui lui a arraché toute la partie inférieure du visage.

 

A l’origine de cela, le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle, un homme bien décidé à renouer avec la gloire qu’ont connu ses ancêtres, quitte à tuer ses propres soldats – tous les moyens sont bons pour devenir un héros décoré.

 

Dans cet après-guerre, l’on célèbre tellement les morts que l’on en oublie presque les vivants. L’Etat à décidé de faire bâtir dans chaque village un monument aux morts. Abîmés dehors comme dedans, les deux rescapés montent une escroquerie : ils proposeront aux maires un catalogue de différents modèles de monuments et empocheront l’acompte avant de disparaître.

 

Pendant ce temps, Aulnay-Pradelle, qui a épousé la fortunée sœur d’Edouard, se spécialise dans le rapatriement des corps enterrés sur les champs de batailles vers de grandes nécropoles, dignes sépultures sur lesquelles les familles pourront se recueillir. Moyennant le graissage de pattes de fonctionnaires et autres décideurs politiques, il s’autorisera les combinaisons inscriptions/contenus des cercueils les plus aléatoires et les économies en tous genres.

 

« Le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants. »

 

Pierre Lemaitre vient du polar ; à en juger par le nombre des récompenses qu’il a obtenues, il excelle dans le genre. En se basant sur le scandale des exhumations révélé en 1922, il fait une entrée fracassante en littérature blanche : Au revoir là-haut, roman fascinant, efficace, très accessible – populaire, dit-on –  et plein de rebondissements, a été couronné ce lundi par le prix Goncourt 2013.

 

« A la guerre, on veut des morts franches, héroïques et définitives, c’est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu’au fond, on ne les aime pas. »

 

Albin Michel, août 2013, 576 pages, 22,50 euros

 

 

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[Prix du Style 2013] Faillir être flingué, Céline Minard

Sacha Lenormand pour le Prix du Style www.sachalenormand.comComme l’année dernière, j’ai le plaisir de lire la sélection du Prix du Style, qui sera remis le 19 novembre prochain au Palais de Tokyo. Six titres figurent sur la deuxième liste et seront ici présentés. Les voici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

 

Présentation de l’éditeur :

Un souffle parcourt les prairies du Far-West, aux abords d’une ville naissante vers laquelle toutes les pistes convergent. C’est celui d’Eau-qui-court-sur-la-plaine, une Indienne dont le clan a été décimé, et qui, depuis, exerce ses talents de guérisseuse au gré de ses déplacements. Elle rencontrera les frères McPherson, Jeff et Brad, traversant les grands espaces avec leur vieille mère mourante dans un chariot tiré par deux bœufs opiniâtres ; Xiao Niù, qui comprend le chant du coyote ; Elie poursuivi par Bird Boisverd ; Arcadia Craig, la contrebassiste. Et tant d’autres dont les destins singuliers se dévident en une fresque sauvage où le mythe de l’Ouest américain, revisité avec audace et brio, s’offre comme un espace de partage encore poreux, ouvert à tous les trafics, à tous les transits, à toutes les itinérances. Car ce western des origines, véritable épopée fondatrice, tantôt lyrique, dramatique ou burlesque, est d’abord une vibrante célébration des frontières mouvantes de l’imaginaire.

 

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Le titre est percutant, étonnant, improbable. Le contenu de Faillir être flingué l’est tout autant.

Ceci est un nouveau western, moderne. On y croise des personnages forts, hauts en couleur et tous les éléments de folklore du genre. Dans ce roman, pas de bandit sorti de prison et qui s’apprête à revenir en ville par le train de midi, semant la terreur d’avance. Mais des cowboys, oui, et des Indiens, des pionniers, des chercheurs d’or, des chamanes, des équidés et des bovins, des saloons. Quant à la ville, elle en est à ses balbutiements, elle grossit au fil des pages, elle devient ce qu’elle sera à mesure des chapitres. Avec tout ce qu’impose le vivre ensemble.

 

L’écriture de Céline Minard est très cinématographique ; mais le film qu’elle fait se dérouler devant les yeux de son lecteur est une explosion de couleurs vives. La violence est ici modulée, les intimidations ont remplacé les coups de revolver, l’atmosphère traditionnellement associée au Far West n’a rien perdu de sa tension mais elle est bariolée d’humour et de folie – et de la folie, il y en a autant chez les protagonistes que dans la prose de l’auteur.

Son regard se pose sur des détails dont le genre prive d’ordinaire son public, des détails qui rendent les personnages attachants et créent l’ambiance. Tout sonne juste et on entend même l’harmonica.

 

Céline Minard a l’art du récit. Elle démontre son talent à s’approprier les codes d’un genre pour mieux le détourner. Le projet est audacieux et exigeant, le résultat à la hauteur. De quoi sans doute déplaire aux aficionados, mais enthousiasmer les autres (qu’on devine plus nombreux). La liberté, n’est-ce pas le premier des principes en vigueur dans le Grand ouest ?
Singulier, Faillir être flingué est un roman des individus et des espaces, un roman des trajectoires aussi ; les frontières d’un territoire n’existent que si l’on veut bien les voir. Et une réflexion politique sur le vivre ensemble et l’utopie.

Banniere Px styleLe tout se terminant en apothéose.

A l’ouest, du nouveau, donc. Et joli.

 

Faillir être flingué a remporté le Prix Virilo 2013.

 

Editions Payot & Rivages, août 2013, 336 pages, 20 euros

 

 

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Citations :

Faillir être flingué

 

« Les fatalités sont des fétus de paille qu’un peu de volonté ou que le caprice, l’esprit d’aventure, le goût de la liberté balayent. » (page 9)

 

« Les choses, les gens et les évènements arrivaient comme il était lui-même arrivé au monde et il lui fallait les accueillir. » (page 11)

 

« Zébulon avait de la liberté une idée assez concrète. Les deux sacoches qu’il traînait avec lui auraient pu en attester devant n’importe qui. Elles étaient lourdes. » (page 17)

 

« Un voleur n’est rien sans un volé. » (page 30)

 

« Il sourit en pensant qu’il lui suffisait d’avancer pour s’enrichir. D’avancer et de se baisser de temps en temps. Il décida d’en faire sa ligne de conduite et reprit son chemin le cœur léger. Il sifflait en chevauchant. »

 

« Mais, par-dessus tout, sauf pour ceux qui s’étaient faits coureurs et trappeurs, ce que les Blancs redoutaient tous ensemble, c’était le souffle de la vie sauvage, crue, impitoyable, désentravée. Ils la désiraient autant qu’ils la détestaient. »

 

 

 

 

 

[Prix du Style 2013] Petites scènes capitales, Sylvie Germain

seconde-selection-2013Comme l’année dernière, j’ai le plaisir de lire la sélection du Prix du Style, qui sera remis le 19 novembre prochain au Palais de Tokyo. Six titres figurent sur la deuxième liste et seront ici présentés. Les voici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

 

Présentation de l’éditeur :

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style www.sachalenormand.com

« L’amour, ce mot ne finit pas de bégayer en elle, violent et incertain. Sa profondeur, sa vérité ne cessent de lui échapper, depuis l’enfance, depuis toujours, reculant chaque fois qu’elle croit l’approcher au plus près, au plus brûlant. L’amour, un mot hagard. »

Tout en évocations lumineuses, habité par la grâce et la magie d’une écriture à la musicalité parfaite, Petites scènes capitales s’attache au parcours de Lili, née dans l’après-guerre, qui ne sait comment affronter les béances d’une enfance sans mère et les mystères de la disparition. Et si l’énigme de son existence ne cesse de s’approfondir, c’est en scènes aussi fugitives qu’essentielles qu’elle en recrée la trame, en instantanés où la conscience et l’émotion captent l’essence des choses, effroi et éblouissement mêlés.

 

 

 

 

Parfois, la scène paraît tout en insignifiance. Ainsi la troisième, qui débute par « Un bestiaire sonore enchante sa petite enfance. »et se termine par « Voix de sa solitude avec son père. ». Entre ces deux phrases, presque rien d’autre que des bruits d’oiseaux. Dispensable, dirait le lecteur qui a abandonné depuis trop longtemps l’enfant en lui, ou celui qui n’a jamais connu le silence des taiseux.

 

Et puis parfois, un monde se déroule en quelques lignes. Un micro événement qui marquera éternellement celle qui le vit. La découverte de son véritable prénom, la rencontre avec un exhibitionniste. « La scène est très brève et se joue à la muette, mais elle l’affecte durablement. » Les petits instants touchent, troublent, frappent souvent plus que les grands. La mort qui s’invite, à plusieurs reprises. Les grands drames aussi forgent l’identité.

 

 

Au fil de ces 49 scènes, l’histoire familiale de Lili-Barbara se déroule, nourrie de tragédies domestiques et de grandes dates d’une époque en ébullition. L’écriture lumineuse de Sylvie Germain dessine les ombres et les lumières d’un effondrement qui a commencé très tôt dans l’enfance – et dont il faudra bien tenter de se relever.

Son style éblouit aussi bien dans la construction du livre, cette sélection apparemment aléatoire dans laquelle, cependant, rien n’est laissé au hasard, que dans la prose presque musicale ; le titre déjà en était une figure.

 

Un roman tout en fragilité et en fausse candeur.

 

 

Banniere Px styleAlbin Michel, août 2013, 256 pages, 19 euros

 

 

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Quatre phrases :

 

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« Le jour où son père lui annonce la mort de cette inconnue qui lui est d’une intimité lancinante et dont elle attend le retour avec une patience inébranlable, elle ne dit rien, ne demande rien, elle court faire de la balançoire à en perdre le souffle. » (page 15)

 

« Elle est un petit animal humain surpris par un goût fade et visqueux, saisi par une pensée bien trop vaste pour lui. » (page 18)

 

« Deux élans inverses se disputent en elle : celui d’un tenace désir de vivre, celui d’un violent attrait de la mort. » (page 46)

 

« Elle mange sans faim, le silence qui sature la chambre de sa grand-mère se transforme lentement en nœud dans sa gorge ; mais elle mange en abondance, pour lutter contre ce nœud, précisément. » (page 49)

 

 

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[Prix du Style 2013] Une année qui commence bien, Dominique Noguez

seconde-selection-2013Comme l’année dernière, j’ai le plaisir de lire la sélection du Prix du Style, qui sera remis le 19 novembre prochain au Palais de Tokyo. Six titres figurent sur la deuxième liste et seront ici présentés. Les voici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

 

Présentation de l’éditeur :

Une année qui commence bien« Je vais essayer de tout dire. J’ai un retard de sincérité à rattraper, il y a longtemps que j’y pense. » Dans ce récit autobiographique, Dominique Noguez raconte le début tumultueux de sa relation amoureuse avec Cyril Durieux, très beau jeune homme aussi attendrissant que cruel, obsédant et néanmoins volatil. À partir de ses souvenirs, de ses carnets, de ses photos, « sans aucune altération du vécu », l’auteur revient sur cette rencontre qui a profondément affecté sa vie. Entre Paris et le Japon, Une année qui commence bien est un voyage au cœur même de l’intimité d’un écrivain qui s’interroge, entre autres, sur la nature de l’amour – et sa puissance.

 

 

Une année qui commence bien raconte six années d’un amour compliqué né lors d’une soirée à la Société des Gens de Lettres. Dans le chic cadre de l’hôtel de Massa, le narrateur, écrivain de son état, rencontre Cyril Durieux, un très beau jeune homme lui-même en train d’écrire un roman (qui s’intitule ( !) La Première Pierre). Nous sommes à la fin de l’année 1993. Les deux hommes se revoient et, entre ce lien qui se créé et d’autres corps que le narrateur frôle, l’année 1994 semble s’annoncer pour lui sous les meilleurs auspices.

 

Sauf que l’imprévisible Cyril, qui n’est peut-être pas moins faussaire en littérature que dans ses rapports aux autres, va faire vivre bien des tourments au sensible narrateur. Les joies sont moins nombreuses que les peines, mais les unes comme les autres assurent au narrateur qu’il est vivant – enfin, et plus même qu’il ne l’a jusqu’ici jamais été.

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style  www.sachalenormand.comAutobiographique, ce roman est celui d’une obsession. Dominique Noguez s’y livre sans fard, et il est loin d’être tendre avec lui-même. A la première phrase de son récit, il annonce qu’il dira tout. Il s’y tient : son livre regorge de détails. Ce besoin de tout consigner pour garder une trace de temps révolus, pour se prouver que l’histoire entre le jeune homme et lui a existé est touchant – même si dans la profusion d’informations le lecteur peut se perdre un peu. Le roman est mâtiné d’émotion mais aussi d’humour, d’autodérision du moins ; il en faut pour narrer les humiliations en présence de tiers, les lapins posés, les frustrations physiques. Noguez a moins d’indulgence pour lui-même que pour celui qui est la cause de ses tourments et qui l’a placé si longtemps sous son emprise.

 

Et il se révèle maître dans l’art de mettre en mots l’attente, le silence, le manque de l’autre, comme dans celui de décrire tous ces bouleversements intimes, physiques comme psychologiques, qui sont la conséquence de l’état amoureux, indépendamment de toute préférence de genre.

Son écriture est riche, ample et voluptueuse, truffée de références littéraires soigneusement listées en fin d’ouvrage (tout dire, encore), mais elle sait aussi être plus efficace et crue quand il s’agit de parler de désir.

 

Le projet de Dominique Noguez, donner sa vérité de cette relation, est ambitieux et fort bien mené, cependant qu’il rejoint « l’inutile littérature sur l’amour » pointée par l’auteur. C’est une très juste analyse de la dépendance affective – celle dans laquelle on se place, l’autre n’y étant (presque) pour rien. Tout avoir consigné permet aussi cela : se faire, avec plus ou moins de bonheur, le psychanalyste de soi-même. Fait-on l’amour avec ou contre l’autre ?

 

Banniere Px style« Tu crois le tenir, il t’évite. Tu veux l’éviter, il te tient. » La réalité de l’amour est décidément bien décevante. Heureusement, il reste les livres.

 

Flammarion, septembre 2013, 400 pages, 20 euros

 

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Citations :

 

« Les fatalités sont des fétus de paille qu’un peu de volonté ou que le caprice, l’esprit d’aventure, le goût de la liberté balayent. » (page 9)

 

« L’amour est un grandiose n’être rien. » (Robert Walser, cité page 20)

 

« Il n’y a que sur un oreiller qu’on puisse se parler intimement, à une distance suffisamment rapprochée et à loisir. » (page 22)

 

« Le soupçon m’effleura qu’il ne mettait la barre si haut que pour me dissuader de sauter. » (page 28)

 

« Je tenais enfin un remède à l’amour : la conscience de l’humiliation. » (page 32)

 

« On est soudain comme en pilotage automatique. Le même phénomène ayant lieu chez le partenaire – chez cette sorte particulière d’étranger que l’on va bientôt pouvoir appeler un partenaire -, les gestes précis répondent aux gestes précis, les mains, les lèvres et bientôt d’autres parties du corps trouvent spontanément leur chemin, tout s’ajuste ; c’est, dans l’ordre de la vie « intelligente » (et qui ne l’est soudain plus qu’en un sens purement physique), ce qu’il y a de plus proche de l’implacable mécanique de l’instinct, ce puissant, cet aveugle processus qui, même chez les animaux novices et qui ignoraient encore, une seconde plus tôt, les gestes de l’amour, fait les élytres frotter les élytres, les antennes heurter les antennes, les poils se mêler aux poils, les secrétions recouvrir les muqueuses et les organes les plus différents s’emboîter miraculeusement. » (pages 40-41)

 

« Il y avait un lien direct entre cet allègement du corps et l’état de mon esprit – je devrais dire de mon être, car la passion d’amour est un bouleversement de tout : du sommeil, de l’appétit, de la respiration, du regard, de la circulation du sang, de la salinité des larmes. » (page 47)

 

« Très tôt dans ma vie, et presque sans douleur, sans me l’avouer, j’avais renoncé à être heureux en amour et charnellement. Je m’en étais depuis longtemps remis à l’amitié et aux compensations glorieuses – ambition politique, littéraire, universitaire, etc. Et voilà soudain que ce décor de stuc se crevait, que l’arrière du théâtre s’ouvrait sur une profondeur inouïe et que l’avenir vibrait comme un jour d’été. » (page 49)

 

« cette parenthèse, même courte, d’accalmie et de confiance réciproque, sans laquelle il est impossible de partager un plaisir sexuel. » (page 75)

 

« Il arrive une ou deux fois dans une vie que ce qu’on rêve se réalise. » (page 103)

 

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