Le roman de Boddah, Héloïse Guay de Bellissen

Présentation de l’éditeur :

BoddahD’ordinaire, les amis imaginaires s’éteignent naturellement, peu à peu négligés par ceux qui les ont inventés. Pas Boddah. Pendant les vingt-sept années de sa courte vie, Kurt Cobain n’a jamais cessé de s’adresser à lui.
Du coup de foudre entre l’icône grunge et Courtney Love à leur mariage à Honolulu au milieu des touristes, des tournées triomphales aux soirs de doute, Boddah a tout vu et tout entendu. Dès lors, qui mieux que lui pouvait retracer le parcours de cette météorite trash que fut le chanteur de Nirvana, entre musique, héroïne et passion ?
Mêlant scènes réelles et imaginaires, conversations authentiques et inventées, Le Roman de Boddah s’offre un narrateur omniscient, témoin, confident, bonne et mauvaise conscience, Jiminy Cricket au milieu des guitares cassées.

Les amis imaginaires, les enfants les créent et les adultes les tuent. A cela existe une exception : Lire la suite

Une illusion passagère, Dermot Bolger

Une illusion passagèrePrésentation de l’éditeur :

Martin, haut fonctionnaire irlandais d’une cinquantaine d’années, rattaché à un ministère en bout de course, se retrouve, le temps d’un voyage officiel en Chine, seul dans sa luxueuse chambre d’hôtel. Accablé par une existence terne, entre son épouse et ses trois filles, il décide de s’offrir un massage durant son séjour. La jeune femme chinoise qui vient le masser ne parle pas sa langue et ne partage rien de sa vie : mère célibataire, elle peine à joindre les deux bouts, mais ce qu’elle lui procure est autrement précieux : le plaisir d’être touché, la sensation d’être désiré. Une complicité naît entre eux, que rompt la proposition de la jeune femme de monnayer ses charmes. Martin va-t-il céder à cette tentation?

L’écriture dense et acérée, mais aussi d’une grande sensibilité, de Dermot Bolger condense la vie d’un homme, ses convenances, ses incertitudes et son trouble l’espace d’une nuit.

 

 

Martin fascine par sa très grande banalité. De cet « individu insignifiant déguisé en personnage de marque », Delmot Bolger fait une figure romanesque inoubliable. Martin, qui comptabilise trente ans de mariage avec Rachel (fort de ses trente ans de mariage, pourrait-on dire, si en vérité il n’en était pas plutôt faible), souffre d’un cruel manque d’amour et de tendresse. Longtemps que Rachel et lui font chambre à part. Et sans le contact d’une peau sur la sienne, sans regards aimants, comment se sentir encore exister ?

 

Fascinante aussi, la vision de Dermot Bolger de l’Irlande et de la façon dont y est conduit le pouvoir. Les masques qu’impose la diplomatie sont les mêmes partout. Martin est régulièrement « envoyé à l’étranger pour discrètement masser l’ego d’un sous-secrétaire d’Etat ». S’il se trouve en Chine, c’est à l’occasion de la Saint-Patrick et « afin de maintenir l’illusion que son ministre était un homme politique influent ». Bolger fait preuve de cynisme et c’est jubilatoire.

 

Pékin est « la ville où l’on pouvait avoir tout ce qu’on voulait ». La différence culturelle érige des barrières que le contact de la peau semble pouvoir faire tomber… Ce très court roman se lit d’une traite et happe. Il y règne une ambiance qui n’est pas sans rappeler Lost in translation et ce champ de perspectives qu’ouvre l’expatriation temporaire. Dans la brèche de la solitude s’engouffrent des espoirs aussi grands que sont profonds les abysses du manque. Dermot Bolger analyse au scalpel les ravages de l’absence d’amour sur la confiance en soi. C’est brillant et incisif, tristement lucide aussi. Et ça nous interroge sur notre rapport aux autres, et leur rapport à nous, en nous secouant un peu. Voire beaucoup. Contrat littéraire plus que rempli.

 

Dans sa version originale, le roman s’appelait The Fall of Ireland. Toutes les illusions ne se terminent-elles pas par une chute ?

 

Editions Joëlle Losfeld, 2013, 136 pages, 15,90 euros

Traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas

 

 

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Phrases choisies :

 

« C’était un gouvernement déchu à tous points de vue, sauf officiellement. » (page 12)

 

« Pour être perçu comme un individu doté de pouvoir il fallait s’entourer de gens qui passaient pour vos subordonnés. » (page 14)

 

« Il valait mieux avoir de jeunes arrivistes sous sa tente et qu’ils pissent dehors plutôt que les laisser dehors et qu’ils pissent sur lui. » (pages 21-22)

 

« Etre secrétaire d’Etat revenait à vivre une éternelle adolescence. » (page 23)

 

« Etait-il trop vertueux pour être infidèle, ou simplement trop lâche ? » (page 31)

 

« Les compromis permettaient de vivre tranquillement, alors que les passions irrationnelles foutaient votre vie en l’air. » (page 33)

 

« Ce qui s’interposait entre la masseuse et lui n’était ni sa nudité, ni sa masculinité, ni sa nationalité, mais sa richesse. » (page 69)

 

« Qu’est-il arrivé à la magie qui émanait de toi au début de notre mariage ? » (page 73)

 

« Toute relation atteint un stade où les choses sont allées trop loin pour s’arranger. » (page 75)

 

« Je suis devenu ennuyeux le jour où tu as décidé que j’étais ennuyeux. » (page 76)

 

« Il avait frôlé l’aventure. » (page 82)

 

« Il avait donné de l’argent à cette femme pour qu’elle lui procure du plaisir, mais maintenant, il désirait surtout lui en donner à elle. » (page 107)

 

« Ce qui venait de se passer ne semblait déjà plus avoir eu lieu. » (page 111)

 

« Elle savait à quel point la malléabilité vous rendait invisible. » (page 125)

 

« Toute réalité est essentiellement fabriquée. » (page 126)

 

« Toute sa vie, il avait commis l’erreur de miser sur la prudence. » (page 128)

 

« C’était seulement quand il n’y avait plus d’avenir que le passé pouvait commencer à prendre une signification. » (page 132)

Happé par Sempé, Christophe Carlier

Mise en page 1Quatrième de couverture :

« Sempé avoue dans un entretien qu’il a commencé à dessiner pour être avec des gens heureux. Ses personnages, taquins et tendres campent sur les places de village et dans les rues de Paris, sur les bords de mer et dans les sous-bois. Le regard vague et le sourire délicieux, ils murmurent une chanson qui se perd dans le silence du papier. J’ai cherché à savoir comment ils étaient nés, d’où venait cet homme – Sempé – qui a servi toute sa vie une certaine idée du bonheur. »

 

 

Christophe Carlier est fasciné par Sempé. Il est fasciné par son talent pour observer ses semblables et révéler d’eux le détail qui en fera des personnages ; l’écrivain et le dessinateur ne sont en cela pas si éloignés.

 

Christophe Carlier a avancé accompagné des albums de Sempé. « En feuilletant les albums de Sempé, j’habitue mes yeux à l’obscurité pour m’entraîner à voir de nuit. » Après s’être épris de l’œuvre, Carlier s’est intéressé à l’homme. Il l’a croisé dans les rues de Paris, lui a écrit (sur l’enveloppe, un timbre du Petit Nicolas) et a cherché à le rencontrer.

 

RienNEstSimpleIl raconte ici son histoire avec Sempé, et ce faisant lui rend un vibrant hommage. Dans ce court essai, un « carnet de croquis » dit-il, il analyse ce que les dessins de Sempé disent du monde et des hommes. Son trait de crayon rend attachants les personnages les plus colériques, les plus détestables, que « l’art du quant-à-soi conduit tout naturellement à l’art de faire rire ». La France de Sempé est « un pays pour les promeneurs ». Son regard est d’une bienveillance et d’une poésie qui n’empêchent pas des accès de corrosivité. Même vieux de cinquante ans, ses dessins restent d’une incroyable modernité. C’est sans doute qu’en dépit du progrès et de l’accélération générale, l’homme change peu.

 

ToutSeComplique

Happé par Sempé est un petit livre décousu qui ne peut plaire qu’à ceux qui déjà aiment Sempé, cet illustrateur né en 1932 et prénommé Jean-Jacques mais qui, contrairement au jeune héros qui a fait sa renommée, n’a plus de prénom depuis bien longtemps. « Plutôt que comme des lecteurs, je vois les amis de Sempé comme des contemplatifs ou comme des spectateurs. Un pédagogue parlerait peut-être de regardants, un commercial, de clients, mais puisque tout le monde n’est pas sensible à l’humour de Sempé, on pourrait aussi bien les considérer comme des élus. » (page 29)

 

Alors, je suis une élue – n’est-ce pas avec Sempé qu’a commencé l’année ? Et si Carlier pointe « l’infinie capacité de l’homme à enchanter le quotidien » que dessine le SauveQuiPeutcrayon de Sempé, cet essai appelle à se replonger dans l’œuvre du grand homme. Doucement mais passionnément. Pour sinon mieux résister au monde, du moins composer sereinement avec son absurdité.

 

Serge Safran éditeur, octobre 2013, 76 pages, 7 €

 

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LaGrandePaniqueCollection de phrases :

 

« Quand on se retrouve sur un quai de gare, sa valise dans une main, son billet dans l’autre, on manque terriblement d’imagination. » (page 9)

 

« Sempé était venu à mon secours. Il m’avait distrait de la platitude des choses. » (page 10)

 

« Si Kafka a révélé l’emballement des machines administratives et la culpabilité sans cause qui étreignent l’homme moderne, Sempé, lui, a mis en scène ces moments simples où l’absurdité nous sourit au lieu de nous détruire. » (page 11)

VaguementCompetitif

 

« Le dessin s’inscrit dans le moment d’avant la chute. […] Souvent, l’accident qui survient ressemble moins à une catastrophe qu’à une réparation. » (page 28)

 

« Quand on tombe par hasard sur quelqu’un qu’on n’a vu qu’en photo, son image semble irréelle. Au lieu de se fondre dans le décor, elle s’en détache, comme si on ne sait quelle aura l’empêchait de se mêler au monde ordinaire. » (page 36)

 

« Prévert sourit à Louis de Funès. » (page 41)

 

SimpleQuestionDEquilibreBis« L’actualité m’a toujours paru très éloignée de ce qu’on pourrait appeler l’existence. » (Sempé, cité page 44)

 

« Ne rien écrire qui ne fasse réfléchir. » (page 44)

Toute la noirceur du monde, Pierre Mérot

9782081312739_TouteLaNoirceurDuMonde_cv.inddPrésentation de l’éditeur :

Un soir d’avril, Jean Valmore, enseignant désabusé et écrivain de romans noirs non publiés, bascule : il prend sa carte au Front national et se met à côtoyer un groupuscule d’extrême droite. S’apprêtant à endosser « toute la noirceur du monde » et à assouvir ses rêves criminels, il raconte ses dernières semaines, une plongée froide et démente, cynique et comique dans la folie meurtrière. Dans ce roman, on assiste à la montée en puissance d’une violence qui semble presque irréelle à mesure que progresse la folie du personnage. Jean Valmore « tire » sur tout et tout le monde : un monde envahi par la mollesse et la médiocrité, la féminité, l’enseignement, les étrangers. Pierre Mérot met ainsi en scène la noirceur qui habite nos sociétés tentées par l’extrémisme et gagnées par le mépris et la haine de l’autre. Ce faisant, il nous tend, avec la férocité et l’humour noir dont il est coutumier, le miroir ignoble de ce que l’on se refuse souvent à voir.

Pierre Mérot a été révélé au grand public avec Mammifères (Flammarion, Prix de Flore 2003). Il est l’auteur de huit romans dont Arkansas et Kennedy Junior (Robert Laffont 2008 et 2010).

 

 

Jean Valmore est un anti-héros contemporain. Un homme discret qui « ne supporte pas les explications, [est] mal à l’aise dans les dialogues. Et, bien sûr, les autres [lui] importent peu ».

Un soir, dans un bar, il professe intérieurement : « J’endosserai toute la noirceur du monde. » Dans la journée, il a reçu une réponse de la présidente du parti d’extrême droite à qui il a écrit. Ce soir-là, pour la première fois il va casser du moins blanc que lui. Après les coups vient l’apaisement – « Je me suis senti absous et, comment dire, paisiblement français. » ; et après l’apaisement, encore mieux : la jouissance. Quand il lâche le corps de l’homme, il ressent « un orgasme interrompu ».

Ainsi Jean Valmore a réveillé le tueur qui sommeillait en lui. Le pire est à venir…

 

Ce roman a fait parler de lui bien avant d’être imprimé. Programmé chez Gallimard puis chez Stock, il a, après le décès du meilleur des éditeurs de France et la « démission contrainte » d’un autre qui n’était pas le moins mauvais, été publié par Flammarion.

Sur le bandeau qui orne la couverture, Le retour des chasseurs de Brueghel l’Ancien. La folie criminelle n’est pas une nouveauté mais on en fait volontiers un phénomène de société. Mérot s’emploie ici à analyser l’évolution d’un professeur qui devient tueur. Un cas d’école rapporté avec cynisme et humour. La noirceur ici est moins subie que choisie, et elle est maîtrisée autant que mise en scène.

Entre son obsession ethnique et les promesses avinées de camaraderie de comptoir dans lesquelles il se berce, Valmore se laisse gagner par la haine ; l’extrémisme sera sa solution.

 

Ce roman n’est pas le brûlot qu’on attendait – il ne contient en tout cas rien qui justifie la censure dont il a deux fois de suite fait l’objet. C’est un roman du mal-être ambiant, certes, aux accents houellebecquiens, écrit avec une plume trempée dans l’amertume, qui étudie à la loupe les rouages menant à la violence et aux assassinats ; c’est aussi le portrait (désabusé ou lucide ?) d’un environnement scolaire où l’insulte et le mépris constituent le principal langage. Un texte au pessimisme brillamment mis en mots.

 

Toute la noirceur du monde est peut-être moins un roman sur l’extrémisme ou les pulsions de violence à cibles ethniques qu’un tableau de l’immense solitude de l’homme en société et de sa misère sexuelle qui mènent à toutes les folies. Un tableau très noir, évidemment.

 

Flammarion, septembre 2013, 240 pages, 18 €

 

 

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Phrases choisies :

 

pieter_brueghel_heimkehr_der_jaeger_1010967« J’étais fatigué, énervé, comme beaucoup d’élèves de la classe atrocement inculte devant laquelle j’officiais, une terminal technologique, une STG pour être précis, autrement dit, dans l’ensemble, un ramassis de pétasses et de paresseux gavés de séries américaines, de téléréalité, de SMS, de chewing-gums et de Coran, incapables de distinguer un point d’une virgule, le XVè siècle du XXè, écrivant « jété » pour « j’étais », et ainsi de suite. » (pages 22-23)

 

« J’ignore si vous êtes comme moi, mais je n’arrive jamais à formuler les bonnes choses au bon moment. En général, plus tard, j’y repense et je calcule que j’aurais dû dire ça, et ça, ou encore ça, mais c’est toujours trop tard et, au fond, je l’ai dit et c’est sans doute ce que je pouvais dire à ce moment-là, la vie n’est pas un texte, les dialogues bien pesés et illusionnants, ça n’existe qu’au théâtre, dans les romans, etc. » (page 61)

 

« Quand il n’est pas vulgaire, le journaliste sportif est un littéraire contrarié. » (page 75)

 

« Je me suis demandé si je n’allais pas me flinguer, là, maintenant. Mais j’ai pensé ceci : avoir été mis au monde, être né homme plutôt qu’araignée ou cafard, statistiquement, c’est une chance – même si le mot ne convient absolument pas – sur je ne sais combien de milliards de milliards, alors il faut vivre cette absurdité jusqu’au bout, juste pour voir. » (page 94)

 

« Le Christ annonçait le Royaume, mais c’est l’Eglise qui est venue. » (Alfred Loisy, cité p. 100)

 

« J’ai pensé : « Ma pauvre mère, tu as eu la guerre, l’imposant et banal privilège de la guerre, les rationnements, les bottes allemandes, les bombardements alliés, mais moi j’évolue dans une époque plus dangereuse que la tienne. » » (page 107)

 

« J’ai bouffé deux somnifères. Je voulais juste dormir d’un sommeil sans rien. Un sommeil majuscule doté d’une main, laquelle aurait simplement barré d’un trait douze heures de ma vie. Et j’aimerais ajouter ceci : vous, de quelle poche, par quel tour de passe-passe sortez-vous votre bonheur ? » (page 145)

 

« Ce que je sais tient en une phrase : je ne suis pas heureux. » (page 147)

 

« Qu’aurais-je à dire à un jury, pour ma défense, s’il le fallait ? L’amour, je répondrais – l’amour, en définitive. » (page 156)

 

« Je suis juste venu sur la Terre – hélas, je m’en aperçois seulement aujourd’hui – pour mettre un peu d’ambiance. (page 224)

 

« Il n’y a rien de plus irritant qu’un être humain. » (page 224)

 

« Un paysage répétitif, immuable, quelque chose qui paisiblement rappelle qu’il n’y a aucune réponse, seulement de la présence et un temps limité pour en jouir ou n’en pas jouir. » (page 228)

Instinct primaire, Pia Petersen

Instinct primairePourquoi la femme serait-elle une moitié d’elle-même lorsqu’elle fait le choix de n’avoir ni conjoint ni enfants ? Pia Petersen donne sa vision, inhabituelle mais salvatrice, de la condition féminine dans Instinct primaire, un livre sur la liberté comme mode de vie et sur la difficulté de son acceptation par une société que rien ne rassure tant que les sentiers bien balisés.

 

J’ai dit sur My Boox tout le bien que je pensais du roman de Pia Petersen paru en octobre dernier (NiL, collection Les Affranchis, 112 pages, 8,50 € – voir aussi la présentation sur le site de l’éditeur).

Ci-dessous, en complément, un florilège de morceaux choisis.

 

 

« Il est grand temps que la femme arrive au stade de l’être humain, au lieu d’être toujours coincée dans ses instincts primaires. » (pages 58-59)

 

« Ce droit de propriété, induit et bétonné par le contrat de mariage où l’on appartient entièrement à quelqu’un, où l’on est dépossédé de soi et de sa liberté élémentaire. » (page 24)

 

« Si cette institution n’est plus sacrée mais dépassée depuis un bout de temps pourquoi continuer à célébrer ce lien, en punissant ceux qui n’y accèdent pas, entre autre par des désavantages fiscaux ? » (page 30)

 

« Notre itinéraire nous change, on vit une métamorphose permanente, on n’est jamais vraiment le même, alors comment peut-on s’établir dans un lien, soutenu par un contrat ? » (page 30)

 

« Depuis mon enfance, on m’a raconté qu’une femme doit désirer se marier, elle doit vouloir des enfants et si ce n’est pas le cas, elle n’est pas normale, une vraie femme cherche l’homme avec qui construire le nid, un homme prêt à s’engager jusqu’au bout, ce bout étant la construction de la famille et accessoirement, elle peut viser une carrière mais toujours accessoirement, l’enfantement étant le but final. » (page 39)

 

« Tu as la conviction de t’y connaître en matière de femmes. Apparemment tu ignorais que je ne suis pas une femme en général. » (page 38)

 

« Etre amoureux est un état généreux. Pourquoi se priver de cela ? » (page 42)

 

« Le mariage, c’est signer un contrat dans lequel il est stipulé qu’il ne faut plus jamais tomber amoureux de quelqu’un d’autre. Est-ce que l’on a si peur de perdre l’autre que l’on soit obligé de lui mettre un contrat autour du cou ? Jamais je ne me suis imaginée t’enchaîner à moi par peur de te perdre. Pourquoi te contraindrais-je à rester avec moi si tu ne le veux pas ? Je ne veux pas d’un homme qui resterait par devoir. » (page 45)

 

« En guise d’excuse j’ai tenté de m’expliquer, j’ai dit que c’était un choix, j’avais décidé de ne jamais avoir d’enfants et pas de mari non plus, que je voulais mener mon existence autrement, j’étais un écrivain et j’aimais ma vie, vraiment, je n’avais jamais regretté ma décision. » (page 52)

 

« Etre épanouie sans être mère, sans avoir d’enfants, réveille presque toujours une agressivité qui ne dit pas franchement son nom. » (page 55)

 

« Je les observais et cherchais leur épanouissement mais je ne le voyais pas, elles avaient toutes les cernes marqués par tout ce qu’elles n’avaient pas pu faire et qu’elles devaient refouler à tout jamais. » (page 58)

 

« Ce qui est terrible, c’est qu’on a beau dire que le regard des autres ne compte pas, on ne peut s’y soustraire, on le sent sur soi et ce regard nous enferme dans une vision du monde si étroite qu’on a du mal à respirer. » (page 59)

 

« On ne décide pas qui on aime, ni quand. On décide seulement d’y aller ou pas et pourquoi se refuser quelque chose d’aussi essentiel que l’amour ? Il est hors de question de vivre avec des regrets rien que pour rassurer des gens qui n’ont pas le culot de vivre. » (pages 62-63)

 

« Ma liberté était une épine dans leur pied, intolérable, elle les forçait à s’observer pour découvrir qu’elles auraient pu faire autrement, choisir leur propre vie en refusant les dogmes que des exigences sociétales leur imposaient et qu’elles avaient acceptées. Je représentais pour ces femmes un autre aperçu de ce que pouvait être la vie et en cela j’étais une agression. » (page 64)

 

« Peut-être que la femme a l’homme qu’elle mérite ? » (page 74)

 

« On se définit par notre capacité à aller au-delà de notre nature première pour nous créer autrement. » (page 76)

 

« En tant qu’homme, tu te définis par tes actes, plus que par ta paternité. Tu trouves cela normal et ça doit l’être. » (page 76)

 

« Toutes les femmes n’ont pas l’instinct maternel mais elles ont toutes une amie qui dit tu vas le regretter un jour. » (page 77)

 

« C’était plus compliqué pour moi que pour toi. Etre enceinte allait changer totalement mon métabolisme, ça me paraissait évident et je ne voulais pas de ce changement-là ni de ce lien qui naîtrait entre moi et l’enfant. Toi, tu le voulais mais ce n’est pas toi qui aurais subi ce bouleversement, ce n’est pas toi qui aurais eu ce lien qui à mon avis est plus fort que tout. C’était facile pour toi de vouloir un enfant. Tu aurais continué à être qui tu étais. Pour moi, ce n’était pas pareil puisque je l’aurais porté dans ma chair. Si je choisissais d’être mère, je choisissais aussi d’abandonner ma vie. » (page 79)

 

« Et tu me dis qu’il faut enfanter ? Avec tout ce qui est à faire, à penser, à découvrir ? » (page 83)

 

« On n’est pas lié qu’à notre famille, ne vivant que pour soi, on est aussi une part de l’universel. » (page 86)

 

« Ressasser les anciens dossiers ne permet pas d’en ouvrir de nouveaux. » (page 89)

 

« Les gens dans leur bon droit sont dangereux. » (page 92)

 

« Je ne supporte plus d’être limitée à la maternité. C’est aussi ma liberté d’écrivain qui est en jeu. » (page 98)

 

« La femme devrait penser plus avec son cerveau qu’avec son utérus. » (page 102)

 

« Tu te souviens de ce que tu m’avais dit à propos de la trace, que sans enfant je ne laisserais pas de trace derrière moi ? D’abord j’en laisse une puisque j’écris des livres et d’ailleurs, qui a dit qu’il fallait impérativement laisser une trace ? » (page 105)

Petites scènes capitales, Sylvie Germain

Présentation de l’éditeur :

petites-scènes-capitales-germain« L’amour, ce mot ne finit pas de bégayer en elle, violent et incertain. Sa profondeur, sa vérité ne cessent de lui échapper, depuis l’enfance, depuis toujours, reculant chaque fois qu’elle croit l’approcher au plus près, au plus brûlant. L’amour, un mot hagard. »

Tout en évocations lumineuses, habité par la grâce et la magie d’une écriture à la musicalité parfaite, Petites scènes capitales s’attache au parcours de Lili, née dans l’après-guerre, qui ne sait comment affronter les béances d’une enfance sans mère et les mystères de la disparition. Et si l’énigme de son existence ne cesse de s’approfondir, c’est en scènes aussi fugitives qu’essentielles qu’elle en recrée la trame, en instantanés où la conscience et l’émotion captent l’essence des choses, effroi et éblouissement mêlés.

 

 

 

 

Parfois, la scène paraît tout en insignifiance. Ainsi la troisième, qui débute par « Un bestiaire sonore enchante sa petite enfance. »et se termine par « Voix de sa solitude avec son père. ». Entre ces deux phrases, presque rien d’autre que des bruits d’oiseaux. Dispensable, dirait le lecteur qui a abandonné depuis trop longtemps l’enfant en lui, ou celui qui n’a jamais connu le silence des taiseux.

 

Et puis parfois, un monde se déroule en quelques lignes. Un micro événement qui marquera éternellement celle qui le vit. La découverte de son véritable prénom, la rencontre avec un exhibitionniste. « La scène est très brève et se joue à la muette, mais elle l’affecte durablement. » Les petits instants touchent, troublent, frappent souvent plus que les grands. La mort qui s’invite, à plusieurs reprises. Les grands drames aussi forgent l’identité.

 

 

Au fil de ces 49 scènes, l’histoire familiale de Lili-Barbara se déroule, nourrie de tragédies domestiques et de grandes dates d’une époque en ébullition. L’écriture lumineuse de Sylvie Germain dessine les ombres et les lumières d’un effondrement qui a commencé très tôt dans l’enfance – et dont il faudra bien tenter de se relever.

Son style éblouit aussi bien dans la construction du livre, cette sélection apparemment aléatoire dans laquelle, cependant, rien n’est laissé au hasard, que dans la prose presque musicale ; le titre déjà en était une figure.

 

Un roman tout en fragilité et en fausse candeur.

 

 

Albin Michel, août 2013, 256 pages, 19 euros

lu dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire PriceMinister-Rakuten 

 

 

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Toute la rentrée littéraire 2013

 

Quatre phrases :

 

« Le jour où son père lui annonce la mort de cette inconnue qui lui est d’une intimité lancinante et dont elle attend le retour avec une patience inébranlable, elle ne dit rien, ne demande rien, elle court faire de la balançoire à en perdre le souffle. » (page 15)

 

« Elle est un petit animal humain surpris par un goût fade et visqueux, saisi par une pensée bien trop vaste pour lui. » (page 18)

 

« Deux élans inverses se disputent en elle : celui d’un tenace désir de vivre, celui d’un violent attrait de la mort. » (page 46)

 

« Elle mange sans faim, le silence qui sature la chambre de sa grand-mère se transforme lentement en nœud dans sa gorge ; mais elle mange en abondance, pour lutter contre ce nœud, précisément. » (page 49)

« Faillir être flingué » de Céline Minard, Prix du Style 2013

Faillir être flingué

Le Prix du Style 2013 a récompensé

Faillir être flingué

de

Céline Minard

 

 

Retour en images sur la soirée de remise du prix au Palais de Tokyo, ce mardi 19 novembre.

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Sauras-tu trouver la principale différence entre ces deux photos  du jury entourant la lauréate ?

 

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style www.sachalenormand.com

Pour (re)découvrir les titres de la deuxième sélection, ici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

Pourquoi écrivez-vous, Hugo Boris ?

BORIS Hugo

Subject: BORIS Hugo – Copyright: Patrice NORMAND/Opale – Date: 20130307-

 

Hugo Boris est l’auteur de quatre romans : Le Baiser dans la nuque (Belfond, 2005 ; Pocket, 2007), prix Emmanuel-Roblès ; La Délégation norvégienne (Belfond, 2007 ; Pocket, 2009), premier prix littéraire des Hebdos en Région ; Je n’ai pas dansé depuis longtemps (Belfond, 2010 ; Pocket, 2012), prix Amerigo-Vespucci ; Trois grands fauves (Belfond, 2013), sélectionné pour le Prix du Style.

 

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Pourquoi écrivez-vous ?

J’écris par fidélité à mon plaisir de lire.

Boris

Il n’est jamais aussi grand qu’au détour d’une phrase, lorsque je constate que j’ai déjà ressenti ce qu’exprime l’auteur, confusément, d’une autre manière, dans d’autres circonstances, sans être parvenu à mettre de mots dessus, et que c’est là, sous mes yeux, encapsulé dans une phrase.

Je préfère souvent l’image des choses aux choses elles-mêmes.

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Le même que celui que m’avait adressé Michel Tournier quand j’étais allé le rencontrer, adolescent, dans son presbytère de Choisel : « Lire. Beaucoup. »

 

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[Prix du Style 2013] Trois grands fauves, Hugo Boris

trois-grands-fauvesComme l’année dernière, j’ai le plaisir de lire la sélection du Prix du Style, qui sera remis le 19 novembre prochain au Palais de Tokyo. Six titres figurent sur la deuxième liste et seront ici présentés. Les voici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

 

Présentation de l’éditeur :

Le portrait de trois prédateurs : Danton, Hugo et Churchill. Trois héros qui ont en commun d’avoir été confrontés très tôt à la mort, d’avoir survécu et d’y avoir puisé une force dévorante. Trois survivants qui ont opposé leur monstruosité à la faucheuse.

Trois grands fauves, ou comment défier la mort en trois leçons.

Trois portraits fragmentés et subjectifs, raccourcis saisissants d’une vérité qui échappe aux historiens. Une filiation imaginaire se tisse entre les personnages, dessinant une figure nouvelle. Qu’est-ce qu’un grand homme ? Où est son exception ?

 

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style www.sachalenormand.com

Tous trois ont très jeunes échappé à la mort. Cette expérience a fait d’eux des risque-tout. Quand on sait que la mort est si vite arrivée, on ressent une certaine urgence à vivre. Quand on a regardé la mort les yeux dans les yeux, on prend la vie à bras le corps. Et on ose. Danton, Victor Hugo et Churchill ont osé. Ils n’ont écouté que ce qu’ils avaient en eux pour décider de leur route. C’est ce qui a fait que chacun d’eux est devenu, à sa manière, un grand homme et a marqué l’Histoire.

 

Danton, défiguré dans l’enfance par un  taureau, deviendra un remarquable tribun – mais autant qu’à être acclamé par l’auditoire, il cherchera l’amour des femmes, car sa quête avide sera celle de tous les amours pour lesquels son physique a priori l’handicape.

 

Victor Hugo est ici un ogre dévoreur de petits. De ses quatre enfants, seule une fille survivra – mais elle sera internée pour ne pas périr à son tour. C’est le prix, croit l’écrivain, qu’on lui fait payer pour son insatiable appétit de chair. Il faudra attendre la génération suivante pour qu’arrive un semblant d’apaisement.

 

Trois grands fauves

Winston Churchill, dont les parents se sont d’emblée désintéressés, n’aura de cesse de (leur) prouver qu’il n’est pas le bon à rien qu’ils imaginent. Et puisque la mort qui s’est approchée pendant la guerre n’a pas voulu de lui, il se battra du côté des puissants – et des vainqueurs.

 

L’appétit de vivre est ici décliné de trois façons, avec trois partis pris originaux et un rapprochement littéraire entre ces trois personnages d’exception. Danton, Hugo et Churchill ont plus de points communs qu’il n’y paraît.

 

Trois portraits, sommes de petites histoires qui alimentent la grande, remarquablement écrits. Comme on s’arrange pour trouver dans le monde sa juste place après avoir frôlé la mort, chaque mot ici est exactement où il doit être. Hugo Boris ne cache le respect qu’il a pour ses personnages. Il les juge à peine. Son approche inattendue met en lumière leur part sombre et ravit le lecteur avide de détails et de révélations. Dans la vie comme dans les romans, ce sont leurs défauts qui rendent les personnages attachants.

 

Trois grands fauves est un voyage chez les invulnérables supposés. Aux monuments qui  traversent fièrement les siècles, Hugo Boris injecte une sacrée dose d’humanité – qu’elle soit réelle ou fictionnelle n’a que peu d’importance. Et si les figures mythiques n’étaient finalement que des hommes ? Un triptyque fascinant.

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Belfond, août 2013, 204 pages, 18 euros

 

 

 

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Phrases choisies (Danton) :

 

« La lumière seule fait le paysage. » (page 14)

 

« Il s’éloigne d’un pas de somnambule, en équilibre au bord du gouffre. » (page 24)

 

« La voix est l’organe dont il est le plus fier, celui sur lequel il bâtit son œuvre impalpable. » (page 25)

 

« Les énoncés des autres sont de vulgaires escabeaux au service de sa propre éloquence. » (page 26)

 

« Inventer une société nouvelle est si compliqué, alors qu’il est si facile de satisfaire une bouche ou un sexe ? » (page 30)

 

« Il ne sait pas mourir. » (page 43)

[Prix du Style 2013] Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre

Sacha Lenormand pour le Prix du Style www.sachalenormand.comComme l’année dernière, j’ai le plaisir de lire la sélection du Prix du Style, qui sera remis le 19 novembre prochain au Palais de Tokyo. Six titres figurent sur la deuxième liste et seront ici présentés. Les voici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre – Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

 

Présentation de l’éditeur :

« Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d’avantages, même après. »

Sur les ruines du plus grand carnage du XXe siècle, deux rescapés des tranchées, passablement abîmés, prennent leur revanche en réalisant une escroquerie aussi spectaculaire qu’amorale. Des sentiers de la gloire à la subversion de la patrie victorieuse, ils vont découvrir que la France ne plaisante pas avec ses morts…

Fresque d’une rare cruauté, remarquable par son architecture et sa puissance d’évocation, Au revoir là-haut est le grand roman de l’après-guerre de 14, de l’illusion de l’armistice, de l’État qui glorifie ses disparus et se débarrasse de vivants trop encombrants, de l’abomination érigée en vertu.

Dans l’atmosphère crépusculaire des lendemains qui déchantent, peuplée de misérables pantins et de lâches reçus en héros, Pierre Lemaitre compose la grande tragédie de cette génération perdue avec un talent et une maîtrise impressionnants.

 

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style  www.sachalenormand.comFin de la Grande guerre, la der des der qu’ils disaient, carnage au bilan effroyable (des morts par millions, 60 millions d’obus tombés sur Verdun). Albert Maillard et Edouard Péricourt ont survécu. Maillard a été enterré vivant dans un trou d’obus, et Péricourt, fils de grande famille bourgeoise, plutôt du genre à avoir de la chance, l’a sauvé d’une mort certaine. Ce même jour, à la veille de l’Armistice, Péricourt a reçu un éclat d’obus qui lui a arraché toute la partie inférieure du visage.

 

A l’origine de cela, le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle, un homme bien décidé à renouer avec la gloire qu’ont connu ses ancêtres, quitte à tuer ses propres soldats – tous les moyens sont bons pour devenir un héros décoré.

 

Dans cet après-guerre, l’on célèbre tellement les morts que l’on en oublie presque les vivants. L’Etat à décidé de faire bâtir dans chaque village un monument aux morts. Abîmés dehors comme dedans, les deux rescapés montent une escroquerie : ils proposeront aux maires un catalogue de différents modèles de monuments et empocheront l’acompte avant de disparaître.

 

Pendant ce temps, Aulnay-Pradelle, qui a épousé la fortunée sœur d’Edouard, se spécialise dans le rapatriement des corps enterrés sur les champs de batailles vers de grandes nécropoles, dignes sépultures sur lesquelles les familles pourront se recueillir. Moyennant le graissage de pattes de fonctionnaires et autres décideurs politiques, il s’autorisera les combinaisons inscriptions/contenus des cercueils les plus aléatoires et les économies en tous genres.

 

« Le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants. »

 

Pierre Lemaitre vient du polar ; à en juger par le nombre des récompenses qu’il a obtenues, il excelle dans le genre. En se basant sur le scandale des exhumations révélé en 1922, il fait une entrée fracassante en littérature blanche : Au revoir là-haut, roman fascinant, efficace, très accessible – populaire, dit-on –  et plein de rebondissements, a été couronné ce lundi par le prix Goncourt 2013.

 

« A la guerre, on veut des morts franches, héroïques et définitives, c’est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu’au fond, on ne les aime pas. »

 

Albin Michel, août 2013, 576 pages, 22,50 euros

 

 

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