L’écrivain national, Serge Joncour

Présentation de l’éditeur :

l-ecrivain-nationalParti rencontrer ses lecteurs dans une ville du centre de la France, Serge se retrouve impliqué dans un fait divers local. Un certain Commodore, vieux maraîcher à la retraite que tous disent richissime, a disparu. Les soupçons se portent sur deux jeunes marginaux, Aurélik et Dora. Cet « écrivain national », comme l’appelle malicieusement M. le Maire, va enquêter à sa manière, celle d’un auteur qui recueille des confidences et échafaude des romans, dans l’espoir de se rapprocher de la magnétique Dora.

Dans une atmosphère très chabrolienne, Serge Joncour déroule une histoire à haute tension.

Un écrivain prénommé Serge est accueilli pour quatre semaines en résidence à Donzières, bourgade où rien ne se passe jamais. Sauf en ce moment : Lire la suite

Des milliers de places vides, Alain Wagneur

Présentation de l’éditeur :

places videsRentrée des classes, automne 1942. Des enfants manquent à l’appel, laissant des milliers de places vides sur les bancs des écoles de France. Arrêtés lors de la grande rafle de juillet, ils seront portés absents, souvent sans autre commentaire.
Alain Wagneur, directeur d’école à Paris, a cherché dans les comptes rendus des conseils des maîtres, les registres d’inscription et les circulaires administratives de l’époque, comment ses collègues avaient réagi face aux lois antijuives et à l’arrestation de leurs élèves.
À travers ce récit, qui se lit comme un roman de l’enquête, il retrouve le souvenir de ces écoliers “partis sans prévenir” et interroge une institution scolaire encore insuffisamment confrontée à son histoire. Il rend aussi hommage aux enseignants qui ont contribué à sauver leurs élèves menacés.
Ce texte qui entre en résonance avec notre époque pose inlassablement la question de l’attitude que nous aurions eue en ces heures tragiques, et de celle que nous pourrions avoir si le racisme et la xénophobie devaient gagner la partie sur les principes de la République et de son École.

Lors de la rafle du Vel d’Hiv’, en juillet 1942, 4 115 enfants ont été arrêtés. Cela correspond aux effectifs de plus de cent classes. Mais dans les faits, ils appartenaient à bien plus de classes, dans des écoles de toute la capitale.

A l’école de la rue des Hospitalières-Saint-Gervais, dans le 4ème arrondissement de Paris, seulement quatre enfants se présentent le jour de la rentrée de septembre 1942. Les autres ont été arrêtés pendant l’été – ils seront au total 260 élèves de cette école à disparaître.

« Dans la rédaction du récit historique, le premier acteur est celui ou celle qui décide de conserver un document plutôt que de le détruire. », affirme Alain Wagneur. Directeur d’école à Paris, il a fouillé dans les archives, consulté les registres, cherchant à savoir comment l’institution, et ses collègues prédécesseurs, avaient réagi et agi.

La tache n’est pas simple. Wagneur livre ici le récit de ses recherches, de ses espoirs, raconte l’absence de documents ou d’indications à laquelle il se trouve trop souvent confronté. Par le biais de ses recherches, Wagneur rencontre ceux qui se sont tus – mais se taire ne signifie pas nécessairement oublier pour autant.

Quand les enfants arrêtés sont mentionnés dans les registres, on les découvre radiés en juillet 1942, avec ce commentaire : « Israélite. Parti sans prévenir. »

Ce livre est passionnant. Il se lit comme une enquête dont on connaît depuis toujours le coupable. Depuis soixante-dix ans, du moins. C’est aussi un hommage rendu à la laïcité et cette institution de la République, de plus en plus malmenée, qui reste un lieu de protection où l’enfant est la priorité.

Il est admirable qu’Alain Wagneur ait eu l’idée, et l’énergie, de mener à bien ce travail de fourmi.

Et, alors que l’écrivain-directeur d’école souligne que les plaques qui ornent les écoles de Paris donnent un monument funéraire à ces enfants qui n’en avaient pas, le lecteur sait que ce livre aussi.

Actes Sud, octobre 2014, 256 pages, 22, 80 €

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Au tableau :

« Des bâtiments historiques tellement réhabilités qu’ils en ont perdu leur passé. » (page 15)

« On passe sa vie à passer des examens, sans même le savoir. » (page 39)

« Dans la rédaction du récit historique, le premier acteur est celui ou celle qui décide de conserver un document plutôt que de le détruire. » (page 102)

« C’est toujours un peu dangereux, une bibliothèque. La connaissance n’est pas sans risques. » (page 203)

« Eduquer, c’est semer à tout vent. Sur quel terrain ces graines tomberont-elles ? Qu’importe ! » (page 233)

« Ça fait près de cinquante ans que je redouble mon CM2. » (page 253)

« Pour nous, la mort existe un peu comme ces trains que l’on ne prend pas. » (page 260)

Pétrouchka, Claude Clément & Beppe Giacobbe

PetrouchkaPrésentation de l’éditeur :

C’est Mardi gras. Sur la grand-place d’une ville russe, un théâtre de marionnettes s’est installé. Pour faire rire petits et grands, Pétrouchka le pantin de paille saute toujours plus haut. Il espère que la jolie ballerine, qui partage la scène avec lui, le préférera à son rival, l’homme au turban d’or.

Mais les histoires d’amour finissent mal en général…

 

 

 

En quelques jets de mots dansants et tourbillonnants, Claude Clément adapte cette histoire classique du folklore russe, dont Igor Stravinsky a fait un ballet au début du XXème siècle. On retrouve dans ces phrases qui virevoltent les mouvements des danseurs des Ballets russes.

 

« En composant cette musique, j’avais nettement la vision d’un pantin subitement déchaîné qui, par ses cascades d’arpèges diaboliques, exaspère la patience de l’orchestre, lequel, à son tour, lui réplique par des fanfares menaçantes. »

a raconté Stravinsky à Serge de Diaghilev en 1910.

 

C’est une histoire d’art et d’amour, mais surtout une histoire de liberté.

 

« J’adore faire des recherches, comparer les versions plus anciennes avant de concocter la mienne, éplucher les intentions du librettiste et du compositeur, les circonstances de la création du ballet, les innovations des différents chorégraphes, celles des grands danseurs interprètes, tels que Nijinski ou Rudolf Noureev dans Pétrouchka. Je suis même allée jusqu’à lire attentivement le journal intime de Nijinsk, alors qu’il était devenu fou… » raconte Claude Clément en 2015.

 

Nijinsky Photographs and PhotographersLe très grand format des doubles pages laisse éclater les couleurs des fantastiques illustrations de Beppe Giacobbe. Un esthétisme dans lequel le texte trouve très harmonieusement sa place, pour le bonheur des petits mais aussi (surtout ?) des grands lecteurs.

 

Un album splendide.

 

Seuil jeunesse, octobre 2014, 32 pages, 18 euros

 

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Igor Stravinsky avec Vaslav Nijinsky en costume pour Pétrouchka

programme des Ballets russes, juin 1911

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Le Puits, Iván Repila

Présentation de l’éditeur :

 

le-puitsDeux frères, le Grand et le Petit, sont prisonniers au fond d’un puits de terre, au milieu d’une forêt. Ils tentent de s’échapper, sans succès. Les loups, la soif, les pluies torrentielles : ils survivent à tous les dangers. À leurs côtés, un sac de victuailles donné par la mère, mais ils ont interdiction d’y toucher. Jour après jour, le Petit s’affaiblit. S’il doit sauver son frère, le Grand doit risquer sa vie. Le Petit sortira-t-il ? Le Grand survivra-t-il ? Comment surtout se sont-ils retrouvés là ?

Le Puits est un conte brutal à la fin cruelle et pleine d’espoir. Une fable sur l’amour fraternel, la survie et la vengeance, un roman «qui a mérité sa place au panthéon des Jules Verne, Alain-Fournier et autres Antoine de Saint-Exupéry, selon Zoé Valdés. Un roman indispensable, alors que beaucoup d’entre nous avions déjà annoncé la défaite de l’imagination contre la quotidienneté médiocre et étriquée.»

 

Dans ce puits, il y a un escalier en bâtons de réglisse, des fleurs qui parlent, une tour de nuages, une routine de peurs et d’espoirs. Un sac contenant une miche de pain, des tomates séchées, des figues et un morceau de fromage. Ou alors rien d’autre que des vers, de la terre, du silence. Et parfois un oiseau.

Le puits est tantôt un pressoir, tantôt un cercueil, tantôt un entonnoir qui distille les fantasmes. C’est un piège autant qu’un refuge. Qui ne cesse d’éprouver la capacité de résistance des deux frères tombés dedans on ne sait comment.

 

Les jours qui passent font venir la faim et la soif, la fatigue et la lassitude, la fièvre et les aveux, le désespoir qui détruit toute forme de communication. Au fond du puits, l’humanité est ramenée à ce qu’elle a de plus bestial.

Les deux frères deviennent des hommes. Et, de la rivalité au soutien, de la manipulation à la tendresse, de la haine à l’amour, donnent à voir tous les visages de la fraternité.
Mais la folie rôde et elle pourrait bien causer des dommages irréparables…

 

Dans ce premier roman remarquable, inclassable et inoubliable, Iván Repila raconte un enfermement qui révèle les identités, les imaginaires et les liens entre deux êtres. Il campe deux frères déterminés à survivre, forts différents mais qui se rejoignent dans la dignité, le refus de capituler, l’envie de faire justice et d’obtenir réparation.

 

L’écriture est âpre, brute, et mise au service d’une imagination débordante, d’un univers fantastique qui font naître des mondes en quelques mots seulement.

Le puits et ce livre ont ceci de commun qu’on en sort comme d’un mauvais rêve. Mais pour le lecteur, il s’agit d’un mauvais rêve dans lequel il n’hésitera pas à retourner et à inviter des tiers.

Un premier roman révélation, une claque – et un puits d’idées.

 

 

Traduit de l’espagnol par Margot Nguyen Béraud

Editions Denoël, octobre 2014, 112 pages, 11 euros

 

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Echos du puits :

 

« Le premier sang coule toujours dans le camp des plus faibles. » (page 16)

 

« Ici, à l’intérieur, tout a le goût de la terre. Habitue-toi. » (page 23)

 

« Les démonstrations de tendresse ne sont plus nécessaires lorsque gouverne l’instinct de conservation. » (page 37)

 

« Le Petit continue de mourir quelques jours encore tandis que son frère s’efforce de le maintenir en vie. Comme si ce n’était qu’un jeu. » (page 44)

 

« Quand son imagination se tarit, il lui raconte des histoires vraies. » (page 46)

 

« L’eau, la vraie, est dehors. Celle-là n’est qu’un mensonge. » (page 47)

 

« L’assassinat, ça ne s’apprend pas, ça se sait. » (page 52)

 

« Les vivants sont comme des enfants : ils jouent à mourir. » (page 73)

 

« Nul ne peut retenir ce que j’ai dans la tête, là, à l’intérieur. C’est un territoire sans murs, sans puits, juste à moi. Et bien réel puisqu’il me fait évoluer. » (page 74)

 

« Le temps est un carrefour planté entre mes yeux. Mon enfance aura lieu demain. » (page 74)

 

« Ce puits est un utérus. Nous allons bientôt naître, toi et moi. Nos cris sont la douleur du monde qui accouche. » (page 74)

 

« C’est de penser que toi tu puisses mourir qui rend mon monde si petit. » (page 75)

 

« Certaines présences sont bien plus palpables que ce qu’on peut toucher. » (page 84)

 

« Ses yeux se cachent au fond de leurs orbites, comme s’ils en avaient assez vu. » (page 105)

La grande histoire d’un petit trait, Serge Bloch

couv-grande-histoire-du-petit-trait-620x788Présentation de l’éditeur :

 

Un enfant en promenade découvre un petit trait de rien du tout qui traîne sur le chemin. Machinalement, il le met dans sa poche, l’oublie… Mais le trait se manifeste : il est vivant ! C’est le début d’une longue aventure commune. Le petit trait grandit avec l’enfant et devient son ami, il prend toutes sortes de formes, traduit la riche palette des émotions. C’est magique ! Et s’il lui en fait voir de toutes les couleurs, boude ou parfois se cache, il l’aide aussi, l’encourage, le sauve, le surprend, le fait rire…

Chaque dessin est ici une petite histoire qui s’insère dans la grande histoire du livre. Ensemble, le dessinateur et son trait font des rencontres, jouent, puis deviennent célèbres en racontant leurs histoires aux autres. Au soir de sa vie, l’homme laisse un petit bout de son trait sur le chemin… pour qu’un enfant, à son tour, le ramasse, et…

 

traitDe la main ou du cerveau, qui dessine ? De l’œuvre ou de l’artiste, qui décide ? L’art est-il intuition ou réflexion ? Voici certaines des pistes sur lesquelles nous emmène ce livre qui met en scène un trait vivant qui part vivre sa vie.

 

En 45 dessins originaux à l’encre, Serge Bloch raconte un destin poétique et universel.

Combien de niveaux de lecture ce bel album contient-il ? Les plus jeunes y verront l’aventure folle d’un petit traLa-folle-histoire-du-trait-serge-bloch-2it qui n’en fait qu’à sa tête, les adultes liront le récit, autobiographique et touchant, d’une vocation, en refermant l’ouvrage les uns auront envie de crayonner, les autres de transmettre…

 

Et comme cet album a remporté l’appel d’offres lancé par le Val de Marne, il sera offert aux quelque 21 000 bébés nés dans l’année dans le département.

Espérons qu’il fasse d’eux autant d’artistes, de poètes, de rêveurs, d’aventuriers de l’existence au moins !

 

A partir de 4 ans

Éditions Sarbacane, octobre 2014, 88 pages, 17 euros

 

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Histoire de l’art d’un nouveau genre, Anne Larue & Magali Nachtergael

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L’art a-t-il un genre ?

Il y a eu le genre masculin pendant bien longtemps. Mais aujourd’hui, on sait que ce n’était pas un homme seul, le génial « peintre des cavernes », qui réalisait les décorations des grottes préhistoriques, mais des groupes, de surcroît majoritairement féminins. On sait qu’un soi-disant « grand maître » n’était jamais qu’un patron d’atelier, que les épouses et les élèves étaient en réalité de vraies artistes, masquées par l’hypocrisie de leur temps. La Renaissance et toutes les autres époques regorgaient de pictoresses extraordinaires ! Le temps est venu de chasser beaucoup d’idées reçues sur l’histoire de l’art.

 

Dans l’art comme dans bon nombre d’autres domaines, ceux que l’on appelle les « grands hommes » ont rarement travaillé seuls. Œuvraient à leurs côtés, sous leurs ordres, dans leur ombre, des petites mains, celles d’exécutants, d’apprentis, de mécènes, d’inspirateurs… qui étaient aussi bien hommes que femmes. Quant à l’artiste en personne, on le croit, avec le recul, plus souvent homme que femme – était-ce véritablement le cas ? (sans compter qu’il peut être né homme comme femme sans nier qu’il n’est pas seulement cela ; ainsi Marcel Duchamp laisse-t-il éclater sa féminité en Rrose Sélavy, le personnage qu’il devient en se travestissant.)

 

Anne Larue et Magali Nachtergael, qui toutes deux enseignent la littérature et les arts à l’université, proposent une chronologie de l’histoire de l’art éclairée par la question du genre. D’exemples précis à des panoramas plus généraux, s’intéressant aux œuvres comme aux artistes et à toutes les formes de discriminations subies, elles brossent un portrait original des mille façons dont le féminin s’est inscrit dans l’histoire de l’art, du néolithique à aujourd’hui.

 

Car si « génie » est masculin dans le dictionnaire, si c’est généralement le cas aussi dans la mémoire collective, la réalité du terme est loin d’être aussi catégorique et ce bel objet richement illustré redonne sa juste place au féminin dans l’histoire de l’art.

 

Un ouvrage accessible (ce qui, en ce qui concerne les beaux livres, est assez rare pour être souligné), original et passionnant, dont les courts chapitres permettent une lecture fractionnée, et dont le propos, sociologique plutôt que féministe, invite avant tout à penser autrement une histoire de l’art dont on a jusqu’à présent tenu la masculinité pour acquise.

 

S’il était avéré que c’étaient les femmes préhistoriques qui ont peint les cavernes, si l’idée était admise depuis longtemps par nos sociétés, quel serait l’état du monde aujourd’hui ?

 

Éditions Max Milo, octobre 2014, 179 pages, 29 euros

 

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La condition pavillonnaire, Sophie Divry

Présentation de l’éditeur :

condition pavLa condition pavillonnaire nous plonge dans la vie parfaite de M.-A., avec son mari et ses enfants, sa petite maison. Tout va bien et, cependant, il lui manque quelque chose. L’insatisfaction la ronge, la pousse à multiplier les exutoires : l’adultère, l’humanitaire, le yoga, ou quelques autres loisirs proposés par notre société, tous vite abandonnés. Le temps passe, rien ne change dans le ciel bleu du confort. L’héroïne est une velléitaire, une inassouvie, une Bovary… Mais pouvons-nous trouver jamais ce qui nous comble ? Un roman profond, moderne, sensible et ironique sur la condition féminine, la condition humaine.

 

L’héroïne de La condition pavillonnaire est un archétype, celui de la provinciale, épouse, salariée et mère de famille.

En un long monologue découpé en grandes parties qui sont les chapitres d’une vie, elle raconte une existence banale autant qu’exceptionnelle dans sa banalité. N’omettant rien de ses rêves, de ses doutes, de ses espérances et de ses désillusions, elle développe ce que la société a établi comme étant les étapes obligées sinon du bonheur, du moins d’une vie digne de ce nom : « D’abord devenir propriétaire, puis aménager, puis se reproduire. »

 

Parfois l’on lâche la proie pour l’ombre. Et parfois aussi les désirs sont si forts qu’ils font se précipiter sur ce(ux) qui semble(nt) pouvoir mener à leur assouvissement. Et parfois encore le bonheur rêvé se révèle un mirage.

Elle franchit les étapes avec succès, pourtant l’héroïne ne parvient pas à y trouver complètement son compte – pour tenir viennent alors les stratégies de désennui qu’elle met en place, faute d’avoir trouvé « l’école pour devenir adulte », et afin de limiter la dévoration permanente de soi dans toutes ces choses à faire.

 

Une fois que la lumière des débuts s’est éteinte, il ne reste qu’une éblouissante blancheur dans une vie qu’on cherche à tout prix à colorer. M.-A., qui a tant rêvé de cette blancheur de papier glacé, saute désormais sur le moindre petit rien qui lui donne l’impression de vivre davantage. Aussi la possibilité de l’adultère qui pointe paraît un arc-en-ciel… Mais si l’adultère était « une bêtise » ? Et « l’échec du couple fertile et heureux que vous formiez, François et toi, sans compter le crédit » ? Qu’importe. A la maison le sexe, le fameux « devoir conjugal », donne à M.-A., épuisée par son travail et ses enfants, « le sentiment de faire un deuxième service ». Alors elle dit oui à l’adultère, au risque de se brûler les ailes. Puis ce sera le dépaysement temporaire de l’humanitaire, puis encore celui du yoga, et les mercredis repeuplés d’enfants et de tétines avec l’arrivée de la nouvelle génération qui viendront lui donner l’illusion de ralentir la course du temps qui la précipite vers l’inemploi, l’inutilité, la vieillesse.

 

Avec un vrai ton, un sens du détail fascinant et une lucidité troublante, Sophie Divry dit le pouvoir de l’habitude et comment le quotidien peut happer jusqu’à mener l’individu à la falsification de soi-même. Poisson qui tourne vainement en rond dans son bocal, dans le décor de ce pavillon qui, « après bien des épreuves, avait consolidé les murs autour de ta vie », qui écrase et enferme autant qu’il protège, l’héroïne se perd en croyant se trouver, accumule les renoncements en croyant collectionner des preuves tangibles de bonheur qui rempliront l’album-photos.

 

Au rythme des points-virgules qui allongent les énumérations ou atténuent la brutalité des phrases, Sophie Divry interroge magistralement cette obsession contemporaine qu’est réussir sa vie. La condition pavillonnaire est un roman du désenchantement et de la lassitude. Une formidable découverte. De quoi, aussi, provoquer quelque sursaut ou réveiller pulsions de vie et instincts de survie endormis. (non, il n’est pas trop tard pour quitter votre zone de confort, foncez !)

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Mention spéciale du jury du Prix Wepler-Fondation La Poste 2014

Editions Notabilia, août 2014, 272 pages, 17 €

 

La page du livre avec un extrait

 

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Phrases échappées du bocal :

 

bocal« La peur elle-même était un plaisir. » (page 17)

 

« Ce n’est plus un garçon en particulier que tu cherches, mais l’onde chaude qui élargit ta poitrine et te rend si puissante. » (page 26)

 

« Il arrive un moment où le travail d’éducation est achevé. » (page 27)

 

« Il est difficile de s’endormir dans une maison où personne d’autre, dans aucune autre chambre, ne s’enfonce avec nous dans la nuit. » (page 33)

 

« Comme c’est injuste que demain les soleils espagnols continuent à se coucher sur les vagues sans toi. » (page 39)

 

« Comme la plupart des hommes François avait ce besoin enfantin, narcissique et vital de se voir dans les yeux de sa femme en deux fois plus grand qu’il ne l’était. » (page 51)

 

« A quoi bon rester si c’est pour croiser les filles du collège enceintes jusqu’aux yeux ? » (page 57)

 

« Cette maison était une ascension : on naît dans une vallée à vaches et on se retrouve après-guerre à faire partie de ceux qui peuvent séparer leur lieu de travail de leur lieu domestique. » (pages 77-78)

 

« Puisque c’était cela, fonder une famille : devenir reine et esclave à la fois. » (page 84)

 

« Il n’y aurait plus de passé, plus d’impôts, plus de biberons à faire chauffer, tu aurais à jamais les mains douces et les jambes épilées, tu ne perdrais plus tes clefs, tu ne grossirais pas, ce serait le bonheur. » (page 104)

 

« L’été suivant, au seuil de septembre, paraît toujours inaccessible. » (page 106)

 

« La vie semblait un long toboggan sur lequel tu glissais. » (page 119)

 

« Même les choses désagréables sont bonnes à prendre pour éloigner le vide. » (page 123)

 

« Elle était visible la pente que tu prenais, mais la pente t’attirait ; car ce n’est jamais seulement le désir qui pousse deux êtres l’un vers l’autre ni l’orgueil d’avoir plu à quelqu’un qu’on estime supérieur, mais une sorte d’attirance pour la nouveauté. » (page 135)

 

« Le plaisir s’oublie vite. » (page 138)

 

« Avec lui ce serait forcément mieux, puisque ce serait différent. » (page 138)

 

« On ne va pas à la pêche pour ramener des goujons. » (page 141)

 

« Combien de temps l’amour, combien de temps ? Quand la figure aimée disparaît de nos vies, combien de temps tout seul aimerons-nous ? » (page 173)

 

« Alors tu relevais la tête avec ce sourire que doivent arborer les mères quand elles contemplent leurs enfants. » (page 179)

 

« Si tu étais née dans cette campagne, ta vie se serait déroulée différemment, pensais-tu dans ces moments-là. Tes malheurs n’auraient pas été si violemment modernes. » (page 183)

 

« Elle était devenue une femme discrète qui semblait couver depuis la naissance de ses petits-enfants une satisfaction de mère ayant trouvé un second usage. » (page 230)

 

« Qu’est-ce que l’amour, sinon un homme qui vous prend la main dans le noir ? » (page 235)

 

« C’est une erreur de croire que les années apportent une amnistie ; jusqu’au bout les désirs, l’imagination et les angoisses continuent à creuser leur chemin dans le soubassement de nos vies. » (page 254)

 

« Tu te demandais où était passée ta vie, ce vibrant souffle d’aventure qui t’attendait hors de ta chambre de jeune fille. » (page 257)

Debout-payé, Gauz

Debout payé Gauz-CheeriPrésentation de l’éditeur :

 

Le livre que Franz Fanon n’a pas écrit sur la société de consommation.

Debout-Payé est le roman d’Ossiri, étudiant ivoirien devenu vigile après avoir atterri sans papier en France en 1990.

C’est un chant en l’honneur d’une famille où, de père en fils, on devient vigile à Paris, en l’honneur d’une mère et plus globalement en l’honneur de la communauté africaine à Paris, avec ses travers, ses souffrances et ses différences. C’est aussi l’histoire politique d’un immigré et du regard qu’il porte sur notre pays, à travers l’évolution du métier de vigile depuis les années 1960 — la Françafrique triomphante — à l’après 11-Septembre.

Cette épopée familiale est ponctuée par des interludes : les choses vues et entendues par l’auteur lorsqu’il travaillait comme vigile au Camaïeu de Bastille et au Sephora des Champs-Élysées. Gauz est un fin satiriste, tant à l’endroit des patrons que des client(e)s, avec une fibre sociale et un regard très aigu sur les dérives du monde marchand contemporain, saisies dans ce qu’elles ont de plus anodin — mais aussi de plus universel.

Un portrait drôle, riche et sans concession des sociétés française et africaine, et un témoignage inédit de ce que voient vraiment les vigiles sous leur carapace.

 

Ce roman difficilement classable fait s’entremêler deux chants. Celui d’une africanité revendiquée d’une part, une certaine mélancolie, sinon une poésie de la négritude, et celui de la condition de vigile d’autre part, une forme d’hommage à une profession. Cliché raciste, négligence ou paresse intellectuelle – « pour les blancs, tous les noirs se ressemblent. ». Et personne ne ressemble plus à un vigile noir qu’un autre vigile noir, alors.

 

77La condition de vigile. Cette profession qui ne requiert aucun bagage, ce métier choisi par défaut, ces individus qu’on ne cesse de croiser sans les voir. En une série d’instantanés, l’occasion de presqu’autant de digressions, Gauz nous en donne à voir les coulisses, et c’est jubilatoire. Ainsi l’injonction de la sonnerie du portique sécurité, à laquelle presque tout le monde obéit, révélant des différences culturelles dont Gauz dresse le portrait (cf. image, cliquer pour agrandir).

 

Ce faisant, il nous fait découvrir son jargon (on apprend par exemple que « faire une pause » ne signifie pas se reposer quelques instants mais remplacer un collègue d’une autre boutique pendant sa pause à lui ; ou encore que « la théorie du PSG », loin de tout terrain de football, établit une liaison évidente entre les trois paramètres que sont la pigmentation de la peau, la situation sociale et la géographie).

 

L’ouvrage est aussi une peinture du quotidien de « ceux que le système exploite en les maintenant en vie juste ce qu’il faut pour qu’ils travaillent et consomment sans se plaindre. » d’une très grande lucidité, sans apitoiement aucun, doublée d’une réflexion sur le sort des immigrés, sur la société de consommation et sur la place des premiers dans la seconde.

 

Un roman vivifiant et coloré, une alternance de dialogues bruts ou de pensées comme tirées d’un petit carnet et de récits écrits dans une prose dense et abondante comme le lit d’un fleuve, une collection de saynètes qui prêtent à rire – mais que l’on fasse seulement un pas de côté et elles pourront aussi bien faire pleurer.

Un premier livre réussi, et qui n’a pas été remarqué par hasard.

 

Debout-payé a remporté le prix des libraires Gibert Joseph 2014.

Le Nouvel Attila, août 2014, 192 pages, 17 euros

 

 

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Tous les premiers romans

 

Pris sur le vif :

 

????????????????« Pour les blancs, tous les noirs se ressemblent. » (page 54)

 

« Champs-Élysées. Si cette avenue est la plus belle du monde, le vigile est fleuriste-frigoriste-thalassothérapeute chez les Inuits. » (page 61)

 

« Le pétrole fait voyager loin mais rétrécit l’horizon. » (page 68)

 

« Comprenez bien les enfants, les blancs sont comme nous. Ils ont juste un problème d’échelle mais ils sont comme nous. Comme nous, dans la chair et dans l’âme. Comme nous, dans la dévotion des dieux. » (page 90)

 

« La propagande du fort trouve toujours écho dans la soumission du faible. » (pages 91-92)

 

« On ne peut pas être indépendants quand même ce qu’on mange vient de ceux qui nous aliènent. » (page 97)

 

« Tout le monde voit le dos du nageur, sauf lui-même. » page 115

 

Le dico du running, Mathieu Le Maux

Dico du runningPrésentation de l’éditeur :

De A comme Ampoule à Z comme Zàtopek, en passant par B comme Banane ou Bière, C comme Courbature, E comme Endorphine, F comme Fréquence cardiaque, M comme Marathon, R comme Régime ou Rocky, S comme Sexe, T comme Trail…

Ce premier Dico du running rassemble tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la course à pied. Il raconte aussi les destins méconnus de ceux qui ont fait l’histoire de cette discipline : Steve Prefontaine, le James Dean du running, Kathrine Switzer, la première femme à courir le marathon de Boston…

Pour les débutants comme les confirmés, un dictionnaire aussi indispensable qu’une paire de running.

 

 

10% des Français s’adonneraient à la course à pied, aka le jogging, aka le running. Effet de mode, prise de conscience ? Les Américains se sont mis à courir dans les années 1970, obsédés par cette idée que le sport, c’est la santé. « Mangez (5 fruits et légumes par jour), bougez ! » nous répète-t-on ici à longueur de campagnes institutionnelles. La course, c’est le sport le plus accessible, celui qui demande le moins d’investissement, qui peut se pratiquer à la porte de chez soi où que soit le chez-soi, quand on veut, de jour comme de nuit et par tous les temps. Une paire de baskets suffit (en plus de la motivation).

 

Running2Mathieu Le Maux, l’auteur de ce dictionnaire, est journaliste, chef de la rubrique Sport à “GQ”. Pendant trois ans, il a consigné dans un carnet toutes les références à la course à pied qu’il notait dans les chansons qu’il entendait, les films qu’il voyait, les livres qu’il lisait. C’est ce qui donne à l’ouvrage une dimension sociétale plutôt que strictement sportive, avec des entrées variées et parfois surprenantes. Sans oublier la dimension politique d’un sport dont un certain Nicolas Sarkozy a fait un outil de communication, comme l’avait fait avant lui l’Américain Jimmy Carter…

 

« Quand Sarko courait beaucoup et le mettait en scène, des papiers sont sortis dans la presse sur le thème : courir est-il de droite ? La thèse peut se défendre puisque le running illustre des valeurs qui forment habituellement le champ lexical de la droite : l’effort, l’individualité… Alors qu’à la base, la course à pied a une origine prolo ! Voyez Michel Jazy, Michel Bernard, Alain Mimoun. »

(extrait de l’interview donnée par l’auteur aux Inrocks)

 

Running1Que ma devise soit plutôt le « No sport » de Churchill ne m’empêche pas de saluer le travail de Mathieu Le Maux dont le produit, ce bel objet à la fois pratique et inattendu, comblera les adeptes du running, ceux qui aiment à intellectualiser le sport et tous les bipèdes friands d’anecdotes.

 

Et vous, est-ce que vous (re)mettre au sport fait partie de vos nouvelles bonnes résolutions ?

(hey, bonne année !)

 

Flammarion, octobre 2014, 393 pages, 19,90 €

Trente-six chandelles, Marie-Sabine Roger

36Présentation de l’éditeur :

 

Allongé dans son lit en costume de deuil, ce 15 février, à l’heure de son anniversaire, Mortimer Décime attend sagement la mort car, depuis son arrière-grand-père, tous les hommes de sa famille sont décédés à onze heures du matin, le jour de leurs 36 ans.

La poisse serait-elle héréditaire, comme les oreilles décollées ? Y a-t-il un gène de la scoumoune ? Un chromosome du manque de pot ?

Que faire de sa vie, quand le chemin semble tout tracé à cause d’une malédiction familiale ? Entre la saga tragique et hilarante des Décime, quelques personnages singuliers et attendrissants, une crêperie ambulante et une fille qui pleure sur un banc, on suit un Mortimer finalement résigné au pire.

Mais qui sait si le Destin et l’Amour, qui n’en sont pas à une blague près, en ont réellement terminé avec lui ? Dans son nouveau roman, Marie-Sabine Roger fait preuve, comme toujours, de fantaisie et d’humour, et nous donne une belle leçon d’humanité.

 

 

L’on sait que faire des plans précis est un bon moyen, sinon le meilleur, pour que les choses se passent tout à fait autrement. Mortimer en fait l’expérience dès le début du roman. Lui qui s’était empêché de vivre au prétexte que la mort allait arriver tente alors de s’y mettre, avec 36 ans de retard.

Et il sait par où commencer : car peu de temps auparavant, sa route a croisé celle de Jasmine, une jeune femme qui a les yeux dans le futur. Et dans ses bras, Mortimer s’est découvert pour la première fois de son existence des envies d’éternité.

 

La prose de Marie-Sabine Roger regorge d’images et d’humour. Elle « écrit comme un mec », dit Jean Becker qui a adapté plusieurs de ses romans. Et elle écrit presque comme on parle, jouant de cette gouaille à laquelle elle nous a habitués avec ses précédents romans (dont Bon rétablissement, prix des lecteurs de L’Express 2012 – j’en étais, la preuve en vidéo). Qui peut lasser si l’on n’adhère pas.

Qui fonctionne bien ici et permet de rendre léger un roman que les thèmes auraient aisément fait verser dans le pathos sans cela.

 

On referme l’ouvrage après avoir bien ri, des bons mots, des situations cocasses, de la compagnie des personnages fort attachants qui entourent le héros. Et en réfléchissant à ce qu’on ferait si on devait mourir demain, ou à 36 ans.

 

Marie-Sabine Roger nous démontre joliment qu’il n’est jamais trop tard pour commencer à vivre.

En réalité, il n’est jamais trop tôt non plus.

 

 

La brune au Rouergue, août 2014, 277 pages, 20 €

 

Un roman lu dans le cadre de la 5ème édition des Matchs de la rentrée littéraire PriceMinister-Rakuten

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Bon rétablissement

La sélection du prix des lecteurs de L’Express 2012

Toute la rentrée littéraire 2014

A VOIR AILLEURS :

La remise du prix à Marie-Sabine Roger en vidéo

 

Phrases chocs :

 

« Décéder fait partie de ces moments intimes qui supportent assez mal les témoins importuns. » (page 11)

 

« Lorsqu’on vit dans le désert, on finit par aimer le premier cactus qui pousse. » (page 43)

 

« Est-ce que l’adversité est dans l’hérédité comme les oreilles décollées ? » (page 46)

 

« Par chance, il y eut la guerre. » (page 81)

 

« Rien n’est plus horripilant que les gens qui vont bien. » (page 178)

 

« Les secrets de famille sont de noires araignées qui tissent autour de nous une toile collante. Plus le temps passe, plus on est ligoté, bâillonné, serré dans une gangue. » (page 182)

 

« Tourner la page ne sert pas à grand-chose quand c’est le livre entier qu’on voudrait changer. » (page 202)

 

« Je suis paralysé par cette perspective : je suis toujours vivant mais, pour la première fois de ma vie, je ne sais pas pour combien de temps. » (page 221)

 

« Si les liens du cœur prenaient racine au fond des estomacs, on appellerait « maman » toutes les dames de cantine. » (page 230)