Une illusion passagère, Dermot Bolger

Une illusion passagèrePrésentation de l’éditeur :

Martin, haut fonctionnaire irlandais d’une cinquantaine d’années, rattaché à un ministère en bout de course, se retrouve, le temps d’un voyage officiel en Chine, seul dans sa luxueuse chambre d’hôtel. Accablé par une existence terne, entre son épouse et ses trois filles, il décide de s’offrir un massage durant son séjour. La jeune femme chinoise qui vient le masser ne parle pas sa langue et ne partage rien de sa vie : mère célibataire, elle peine à joindre les deux bouts, mais ce qu’elle lui procure est autrement précieux : le plaisir d’être touché, la sensation d’être désiré. Une complicité naît entre eux, que rompt la proposition de la jeune femme de monnayer ses charmes. Martin va-t-il céder à cette tentation?

L’écriture dense et acérée, mais aussi d’une grande sensibilité, de Dermot Bolger condense la vie d’un homme, ses convenances, ses incertitudes et son trouble l’espace d’une nuit.

 

 

Martin fascine par sa très grande banalité. De cet « individu insignifiant déguisé en personnage de marque », Delmot Bolger fait une figure romanesque inoubliable. Martin, qui comptabilise trente ans de mariage avec Rachel (fort de ses trente ans de mariage, pourrait-on dire, si en vérité il n’en était pas plutôt faible), souffre d’un cruel manque d’amour et de tendresse. Longtemps que Rachel et lui font chambre à part. Et sans le contact d’une peau sur la sienne, sans regards aimants, comment se sentir encore exister ?

 

Fascinante aussi, la vision de Dermot Bolger de l’Irlande et de la façon dont y est conduit le pouvoir. Les masques qu’impose la diplomatie sont les mêmes partout. Martin est régulièrement « envoyé à l’étranger pour discrètement masser l’ego d’un sous-secrétaire d’Etat ». S’il se trouve en Chine, c’est à l’occasion de la Saint-Patrick et « afin de maintenir l’illusion que son ministre était un homme politique influent ». Bolger fait preuve de cynisme et c’est jubilatoire.

 

Pékin est « la ville où l’on pouvait avoir tout ce qu’on voulait ». La différence culturelle érige des barrières que le contact de la peau semble pouvoir faire tomber… Ce très court roman se lit d’une traite et happe. Il y règne une ambiance qui n’est pas sans rappeler Lost in translation et ce champ de perspectives qu’ouvre l’expatriation temporaire. Dans la brèche de la solitude s’engouffrent des espoirs aussi grands que sont profonds les abysses du manque. Dermot Bolger analyse au scalpel les ravages de l’absence d’amour sur la confiance en soi. C’est brillant et incisif, tristement lucide aussi. Et ça nous interroge sur notre rapport aux autres, et leur rapport à nous, en nous secouant un peu. Voire beaucoup. Contrat littéraire plus que rempli.

 

Dans sa version originale, le roman s’appelait The Fall of Ireland. Toutes les illusions ne se terminent-elles pas par une chute ?

 

Editions Joëlle Losfeld, 2013, 136 pages, 15,90 euros

Traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas

 

 

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Phrases choisies :

 

« C’était un gouvernement déchu à tous points de vue, sauf officiellement. » (page 12)

 

« Pour être perçu comme un individu doté de pouvoir il fallait s’entourer de gens qui passaient pour vos subordonnés. » (page 14)

 

« Il valait mieux avoir de jeunes arrivistes sous sa tente et qu’ils pissent dehors plutôt que les laisser dehors et qu’ils pissent sur lui. » (pages 21-22)

 

« Etre secrétaire d’Etat revenait à vivre une éternelle adolescence. » (page 23)

 

« Etait-il trop vertueux pour être infidèle, ou simplement trop lâche ? » (page 31)

 

« Les compromis permettaient de vivre tranquillement, alors que les passions irrationnelles foutaient votre vie en l’air. » (page 33)

 

« Ce qui s’interposait entre la masseuse et lui n’était ni sa nudité, ni sa masculinité, ni sa nationalité, mais sa richesse. » (page 69)

 

« Qu’est-il arrivé à la magie qui émanait de toi au début de notre mariage ? » (page 73)

 

« Toute relation atteint un stade où les choses sont allées trop loin pour s’arranger. » (page 75)

 

« Je suis devenu ennuyeux le jour où tu as décidé que j’étais ennuyeux. » (page 76)

 

« Il avait frôlé l’aventure. » (page 82)

 

« Il avait donné de l’argent à cette femme pour qu’elle lui procure du plaisir, mais maintenant, il désirait surtout lui en donner à elle. » (page 107)

 

« Ce qui venait de se passer ne semblait déjà plus avoir eu lieu. » (page 111)

 

« Elle savait à quel point la malléabilité vous rendait invisible. » (page 125)

 

« Toute réalité est essentiellement fabriquée. » (page 126)

 

« Toute sa vie, il avait commis l’erreur de miser sur la prudence. » (page 128)

 

« C’était seulement quand il n’y avait plus d’avenir que le passé pouvait commencer à prendre une signification. » (page 132)

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Le garçon en pyjama rayé, John Boyne

pyjama rayeL’extrait :

« – Si c’est la campagne, comme tu dis, où sont les animaux ? Si c’était une ferme, il devrait y avoir des vaches, des cochons, des moutons et des chevaux, dit Bruno. Sans oublier des poulets et des canards.

– Et il n’y en a pas, reconnut doucement Gretel.

– Et si on faisait pousser des choses à manger, comme tu le prétends, poursuivit Bruno qui s’amusait comme un fou, alors le sol serait plus joli. Je ne vois pas ce qu’on pourrait faire pousser dans cette poussière.

Gretel regarda à nouveau et acquiesça, car elle n’était pas assez bête pour prétendre avoir raison envers et contre tout quand il était évident que la discussion lui donnait tort.

– Alors, ce n’est pas une ferme, dit-elle.

– Non, approuva Bruno.

– Ce qui signifie que ce n’est pas la campagne.

– Non, dit Bruno.

– Ce qui signifie que nous ne sommes pas dans notre maison de vacances, conclut-elle.

– Je ne crois pas.

Bruno s’assit sur son lit avec l’envie fugace que Gretel vienne le prendre dans ses bras et lui dise que tout irait bien, qu’ils finiraient par aimer cet endroit tôt ou tard et ne voudraient jamais plus revenir à Berlin. Mais Gretel resta à la fenêtre, et, cette fois, elle ne regarda pas les fleurs, ni la bordure, ni le banc avec sa plaque, ni la haute barrière, ni les poteaux télégraphiques en bois, ni les rouleaux de fil de fer barbelé, ni le sol nu au-delà, ni les baraquements, ni les petits bâtiments, ni les nuages de fumée. Elle regarda les gens.

– Qui sont tous ces gens ? demanda-t-elle à voix basse, comme si la question ne s’adressait pas tant à Bruno qu’à quelqu’un d’autre, une personne susceptible de lui apporter une réponse. Et que font-ils là ? » (pages 39-40)

 

Comment faire pour parler de ce roman sans révéler son mystère – et ce qui fait sa puissance ? La quatrième de couverture même s’y refuse, qui indique : « Vous ne trouverez pas ici le résumé de ce livre. On dira simplement qu’il s’agit de l’histoire du jeune Bruno que sa curiosité va mener à une rencontre de l’autre côté d’une étrange barrière. Une de ces barrières qui séparent les hommes et qui ne devraient pas exister. »

 

Le garçon en pyjama rayé est la rencontre de deux garçons de neuf ans dans des circonstances terribles qu’on ne tarde pas à découvrir. Deux garçons dont chacun, persuadé d’être du mauvais côté de la barrière, envie l’autre…

Cet inoubliable roman est publié dans une collection jeunesse, mais il s’adresse à tous, et résonne peut-être même davantage chez le lecteur adulte.

 

 

Traduit de l’anglais par Catherine Gibert

A partir de 12 ans

Folio junior, 2006, 205 pages, 6,45 €

 

 

Des phrases :

 

« Nous n’avons pas le luxe de penser. Certaines personnes prennent toutes les décisions pour nous. » (page 20)

 

« La guerre n’est pas un sujet de conversation. » (page 70)

 

« Où était la différence exactement ? se demandait Bruno. Et qui avait décrété que les uns porteraient un pyjama rayé et les autres un uniforme ? » (page 98)

 

« L’essentiel dans l’exploration est de savoir si la découverte que l’on fait en vaut la peine. Certaines découvertes sont des choses intéressantes qui se trouvent là, simplement, occupées à leurs propres affaires, en attendant d’être découvertes, comme l’Amérique. Et parfois, ce sont des choses qu’il vaudrait mieux laisser à leur place, comme une souris morte derrière un placard. » (page 111)

 

« Il y a beaucoup de garçons de ton côté ? demanda Bruno.

– Des centaines, répondit Schmuel.

Bruno écarquilla les yeux.

– Des centaines ? répéta-t-il stupéfait. C’est affreusement injuste. De mon côté de la barrière, il n’y a personne avec qui jouer. Personne.

– Nous ne jouons pas, dit Schmuel. » (page 125)

 

« Avec un bon costume, tu entres dans ton rôle. » (page 193)

Le blanc va aux sorcières, Helen Oyeyemi

 

« Le blanc va aux sorcières, une couleur à porter de manière à ce que toutes les autres couleurs puissent vous pénétrer, que vous puissiez les utiliser. »

C’est une mystérieuse maison d’hôtes, sur les falaises, près de Douvres. Une maison vivante, magique, plus grande qu’on ne le croit, avec ses fenêtres comme de drôles d’yeux carrés, fatigués, son ascenseur déglingué, ses corridors, son escalier qui aboutit toujours dans la cuisine au clair de lune. Avec malignité, elle déploie ses charmes pour chasser ses habitants : Lire la suite

Un jour, David Nicholls

un jourCe roman est le premier du romancier David Nicholls traduit en français. Il me tardait de comprendre ce que toutes les stars britanniques, photographiées sur les plages l’hiver dernier avec ce pavé en main, lui trouvaient.

Je n’ai pas été déçue.

C’est sans aucun doute le grand roman d’amour de l’année – et aucune, aucune ironie dans mon propos.

 

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Quatrième de couverture :

Comédie de mœurs, tableau social de l’Angleterre des vingt dernières années, mais surtout sublime histoire d’amour, Un jour est le livre qui a fait chavirer l’Europe tout entière. Superbement construit, un roman drôle et lucide sur l’amitié, le passage à l’âge adulte, les occasions manquées, les illusions perdues. Lire la suite

En cuisine, Monica Ali

Présentation de l’éditeur

Chef des cuisines de l’hôtel Impérial, un palace plus vraiment à la hauteur de sa splendeur d’antan, Gabriel Lightfoot doit composer chaque jour avec une équipe cosmopolite et chahuteuse, une petite amie chanteuse qui se pose des questions sur leur relation et un père malade qui lui laisse des messages aussi laconiques que culpabilisants sur son répondeur.

Une mort va faire voler en éclats son fragile équilibre : le corps d’un des employés est retrouvé dans les sous-sols du restaurant. Une mort solitaire, anonyme, parmi ces travailleurs immigrés interchangeables. Soudain, Gabriel prend conscience que ses cuisines cachent bien des secrets : trafics en tous genres, prostitution, chantages, violence quotidienne…

Surgit Lena, une fille de l’Est, mystérieusement liée à cette mort. Irrésistiblement attiré par cette femme en perdition, Gabriel va prendre une décision qui remettra en question tout ce en quoi il avait cru jusqu’ici… Lire la suite

Trois dollars, Elliot Perlman

A 38 ans, Eddie affiche tous les critères d’une vie réussi : après des études remarquables, il fait un métier passionnant, a épousé Tanya, qui lui a donné une petite fille, Abby, et tous trois vivent heureux dans un pavillon de Melbourne. Pourtant, un matin (et c’est par là que débute le roman), on le trouve seul sur le quai d’une gare, avec en tout et pour tout trois dollars en poche. Comment a-t-il pu en arriver là ? Pour le comprendre, il faut revenir à l’enfance d’Eddie, et à ses jeux avec la blonde Amanda, qui l’a quitté pour des questions d’argent et qu’il a ensuite recroisé tous les 9 ans et demi…

Ce roman aborde un thème très actuel : comment un homme peut tout perdre, ou presque, et ce quasiment du jour au lendemain. Il réveille en nous les mêmes questions que les reportages sur le sujet : cet homme-là est-il un looser ? Aurions-nous fait mieux à sa place ? Où aurions-nous pu être lui ?

Perlman utilise à merveille l’ironie et la tendresse ; ses personnages, très attachants, sont particulièrement creusés. Les pages de Trois dollars, qui parlent d’argent et de rêves – que l’on tente de réaliser ou auxquels on renonce -, de justice sociale et d’estime de soi, renferment aussi un discret message d’espoir en l’homme et en monde plus honnête

Trois dollars est le premier roman de l’Australien Elliot Perlman, doublement primé en Australie en 1998 ; il n’a été traduit qu’en 2007, après la parution du remarqué « Ambigüités ». Et est, du coup (coïncidence ?), sorti en France en même temps que démarrait la crise…

Girl, David Thomas

Ce roman est un journal ; celui de Bradley Barett, un homme sans histoire, qui se rend à l’hôpital pour se faire enlever les dents de sagesse et se réveille après son opération dans le corps d’une femme.

Il était macho, il devient victime d’une erreur médicale, et pourvu d’un corps qu’il ne reconnaît plus.

« Girl » est très facile à lire, à la limite de la chick litt.

C’est drôle, de cet humour pour lequel on aime lire les traductions de livres anglais, et pas trop niais.

L’auteur se fait plaisir en donnant une bonne leçon à son macho de personnage, qui n’a pas d’autre choix que de se résoudre à devenir l’une de celles qu’il regardait de haut. Il n’évite pas certaines facilités néanmoins, mais à ce prix, on aura passé un bon moment.

Ce qui était perdu, Catherine O’Flynn

Kate a 10 ans et une passion : les enquêtes. Elle se rêve détective et, accompagnée de son chimpanzé en peluche Mickey, elle surveille le centre commercial de Green Oaks. Un jour, elle disparaît.

Vingt ans plus tard, on retrouve ce même centre commercial, plus grand et plus moderne. Kurt y est agent de sécurité, Lisa responsable d’un magasin de musique. Ces deux individus, chacun pour des raisons différentes, n’ont pas oublié la petite fille disparue et jamais retrouvée. Ils retrouvent Mickey et c’est comme un signe : ensemble, ils vont partir à sa recherche.

Ce roman est fascinant. D’abord, par sa construction, alternant passé et présent, point de vue des protagonistes et d’anonymes habitués du centre commercial. Ensuite, parce qu’il cache une satire légère de la société de consommation et épingle les comportements les plus navrants. Enfin, parce que le suspens y est insoutenable, avec une fin à la hauteur de nos attentes.

Finalement, le centre commercial tient le rôle principal de ce roman (que m’a adressé Elle dans le cadre du Grand Prix).
Et on ne parvient pas à lâcher ce livre tant que Green Oaks ne nous a pas révélé le dernier de ses secrets.

Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde

L’accro du shopping, Sophie Kinsella

La série de l’accro du shopping (shopaholic) compte 5 tomes : Confessions d’une accro du shopping, L’accro du shopping à Manhattan, L’accro du shopping dit oui, L’accro du shopping a une sœur et L’accro du shopping attend un bébé.

Cette accro du shopping, c’est Becky Bloomwood, 25 ans (au début de la série), londonienne dont la vie est dirigée par sa passion des achats. Elle cède systématiquement aux sirènes des soldes, au grand dam de ceux qui l’entourent. Au fil des pages, elle trouve du travail (ce qui ne l’empêche jamais de vivre au-dessus de ses moyens), un fiancé (qu’elle épousera dans le tome 3, on l’avait compris), une sœur inattendue, fait un tour du monde en guise de voyage de noces et tombe enceinte.

Malgré la prévisibilité de nombreuses situations et de cette agaçante Betty, les romans sont drôles et se dévorent. Les personnages sont attachants, les univers dans lesquels ils évoluent aussi.

Parfait pour la plage !