Eldorado, Laurent Gaudé

Présentation de l’éditeur :

EldoradoGardien de la citadelle Europe, le commandant Piracci navigue depuis vingt ans au large des côtes italiennes, afin d’intercepter les embarcations des émigrants clandestins. Mais plusieurs événements viennent ébranler sa foi en sa mission.
Dans le même temps, au Soudan, deux frères (bientôt séparés par le destin) s’apprêtent à entreprendre le dangereux voyage vers le continent de leurs rêves, l’Eldorado européen…
Parce qu’il n’y a pas de frontière que l’espérance ne puisse franchir, Laurent Gaudé fait résonner la voix de ceux qui, au prix de leurs illusions, leur identité et parfois leur vie, osent se mettre en chemin pour s’inventer une terre promise.

 

 

Il y a Piracci, commandant à qui la fonction confère sur la vie des hommes un pouvoir dont il ne veut plus, et qui rêve que brille dans ses yeux l’éclat de la volonté qu’il a si souvent lu dans les yeux des migrants. Au même moment, il y a deux frères partis du Soudan, Jamal, malade, et Soleiman, qui porte des espoirs doublés.

Mais que l’on soit migrant ou commandant, quitter sa vie n’est pas si simple, et il peut s’écouler un temps infini avant que celui qu’on a été nous paraisse étranger – si tant est que cela se produise jamais…

 

Gaudé parle des émigrants et nous fait nous demander quand on leur a enlevé leur préfixe. Il raconte l’enclave de Ceuta et les gestes que l’on fait pour se sauver soi plus que pour sauver l’autre, pour pouvoir se supporter en tant qu’homme pour la suite de sa vie, après la sauvagerie qui entoure les grilles. Et ce qu’on laisse de soi et de son âme en passant de l’autre côté…

Il convoque Massambalo, dieu fantasmé des émigrants, pour que les hommes aient quelque chose à quoi se raccrocher.

Il dit, aussi, ce qu’il advient quand l’esprit abdique, quand la vie se retire et qu’on ne vit plus pour rien. Ce qu’il advient quand on choisit l’évanouissement au monde. Ce qu’on fait pour tenter d’encore appartenir à l’humanité.

 

Un grand roman, à l’écriture qui coule avec précision, découpé en courts chapitres dans un rythme très cinématographique, auquel il reste à ajouter des images qui, hélas, appartiennent à notre réalité.

 

Actes Sud, 2006, 240 pages, 19 €

 

En chemin :

 

« Nous n’osons plus. Nous espérons. » (page 61)

 

« Les hommes, sur le dos bombé de la mer, ne sont rien. » (page 71)

 

« Je veux savoir qu’un d’entre nous a échappé à la laideur de ces vies gâchées. » (page 93)

 

« Aucune frontière ne vous laisse passer sereinement. Elles blessent toutes. » (page 99)

 

« Il était vide et plein de silence. » (page 119)

 

« Je suis parti il y a sept ans. Chaque kilomètre parcouru durant ces sept années m’empêche à jamais de rebrousser chemin. » (page 133)

 

« Les passeurs, en me prenant tout ce que j’avais, me condamnent au voyage. » (page 133)

 

« Ils ne peuvent plus rien atteindre en moi. » (page 138)

 

« On ne fait pas ce métier si c’est pour essayer de sauver ceux qu’on arrête. » (page 138)

 

« Quitter sa vie demande beaucoup d’obstination. » (page 140)

 

« Les hommes ne sont décidément beaux que des décisions qu’ils prennent. » (page 141)

 

« Dans combien de vies peut-on être soi-même ? Dans combien d’existences qui n’ont rien à voir les unes avec les autres et sont peut-être même parfaitement antinomiques ? » (page 143)

 

« Nous sommes des hommes fatigués qui ne peuvent plus dormir. » (page 153)

 

« Le voyage impose ses épreuves et nous vieillissons à chacune d’elles. » (page 159)

 

« Une fois passés, nous ne pouvons plus être renvoyés. » (page 189)

 

« Il suffit d’un pied posé sur la terre derrière les barbelés, un petit pied pour connaître la liberté. » (page 189)

 

« Nous nous en remettons à Dieu parce que nous savons que nous ne pouvons pas compter sur nous. » (page 193)

 

« Je n’ai réussi que parce que d’autres ont échoué. » (page 223)

 

« Nous ne laissons rien derrière nous, qu’un manteau lourd de pauvreté. » (page 225)

 

« Il avait quasiment disparu de lui-même. » (page 230)

 

« Les hommes allaient peut-être continuer à mourir en mer, mais cela ne dépendait plus de lui. » (page 232)

 

« Il n’est pas de mer que l’homme ne puisse traverser. » (page 237)

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Des milliers de places vides, Alain Wagneur

Présentation de l’éditeur :

places videsRentrée des classes, automne 1942. Des enfants manquent à l’appel, laissant des milliers de places vides sur les bancs des écoles de France. Arrêtés lors de la grande rafle de juillet, ils seront portés absents, souvent sans autre commentaire.
Alain Wagneur, directeur d’école à Paris, a cherché dans les comptes rendus des conseils des maîtres, les registres d’inscription et les circulaires administratives de l’époque, comment ses collègues avaient réagi face aux lois antijuives et à l’arrestation de leurs élèves.
À travers ce récit, qui se lit comme un roman de l’enquête, il retrouve le souvenir de ces écoliers “partis sans prévenir” et interroge une institution scolaire encore insuffisamment confrontée à son histoire. Il rend aussi hommage aux enseignants qui ont contribué à sauver leurs élèves menacés.
Ce texte qui entre en résonance avec notre époque pose inlassablement la question de l’attitude que nous aurions eue en ces heures tragiques, et de celle que nous pourrions avoir si le racisme et la xénophobie devaient gagner la partie sur les principes de la République et de son École.

Lors de la rafle du Vel d’Hiv’, en juillet 1942, 4 115 enfants ont été arrêtés. Cela correspond aux effectifs de plus de cent classes. Mais dans les faits, ils appartenaient à bien plus de classes, dans des écoles de toute la capitale.

A l’école de la rue des Hospitalières-Saint-Gervais, dans le 4ème arrondissement de Paris, seulement quatre enfants se présentent le jour de la rentrée de septembre 1942. Les autres ont été arrêtés pendant l’été – ils seront au total 260 élèves de cette école à disparaître.

« Dans la rédaction du récit historique, le premier acteur est celui ou celle qui décide de conserver un document plutôt que de le détruire. », affirme Alain Wagneur. Directeur d’école à Paris, il a fouillé dans les archives, consulté les registres, cherchant à savoir comment l’institution, et ses collègues prédécesseurs, avaient réagi et agi.

La tache n’est pas simple. Wagneur livre ici le récit de ses recherches, de ses espoirs, raconte l’absence de documents ou d’indications à laquelle il se trouve trop souvent confronté. Par le biais de ses recherches, Wagneur rencontre ceux qui se sont tus – mais se taire ne signifie pas nécessairement oublier pour autant.

Quand les enfants arrêtés sont mentionnés dans les registres, on les découvre radiés en juillet 1942, avec ce commentaire : « Israélite. Parti sans prévenir. »

Ce livre est passionnant. Il se lit comme une enquête dont on connaît depuis toujours le coupable. Depuis soixante-dix ans, du moins. C’est aussi un hommage rendu à la laïcité et cette institution de la République, de plus en plus malmenée, qui reste un lieu de protection où l’enfant est la priorité.

Il est admirable qu’Alain Wagneur ait eu l’idée, et l’énergie, de mener à bien ce travail de fourmi.

Et, alors que l’écrivain-directeur d’école souligne que les plaques qui ornent les écoles de Paris donnent un monument funéraire à ces enfants qui n’en avaient pas, le lecteur sait que ce livre aussi.

Actes Sud, octobre 2014, 256 pages, 22, 80 €

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Au tableau :

« Des bâtiments historiques tellement réhabilités qu’ils en ont perdu leur passé. » (page 15)

« On passe sa vie à passer des examens, sans même le savoir. » (page 39)

« Dans la rédaction du récit historique, le premier acteur est celui ou celle qui décide de conserver un document plutôt que de le détruire. » (page 102)

« C’est toujours un peu dangereux, une bibliothèque. La connaissance n’est pas sans risques. » (page 203)

« Eduquer, c’est semer à tout vent. Sur quel terrain ces graines tomberont-elles ? Qu’importe ! » (page 233)

« Ça fait près de cinquante ans que je redouble mon CM2. » (page 253)

« Pour nous, la mort existe un peu comme ces trains que l’on ne prend pas. » (page 260)

Gare à l’écrivain !, Jurek Becker

Gare a l ecrivainPrésentation de l’éditeur :

En pays totalitaire comme dans les sociétés libérales, bien des périls menacent aujourd’hui la « vraie » littérature — celle dont l’impulsion essentielle est, selon Jurek Becker, le besoin de prendre position et donc le besoin de contradiction.

De la censure officielle naguère exercée derrière le rideau de fer à l’autocensure favorisée, à l’Ouest, par l’omnipotence du tout-économique et ses impératifs, Gare à l’écrivain ! dénonce la fragilité de la « chaîne du livre ».

Dans ce texte — à lire d’urgence dans un monde qui pourrait, à terme, voir disparaître l’écrivain et son livre —, Jurek Becker, rétif aux scénarios-catastrophes comme à un périlleux angélisme, nous invite à faire montre d’une vigilance qui pourrait bien être la garantie de notre « capital » le plus précieux.

 

 

Polonais, Jurek Becker s’est installé en République démocratique d’Allemagne en 1945 après avoir survécu à la persécution nazie. En 1977, pour des raisons politiques, il quitte la RDA pour Berlin Ouest.

Au printemps 1989, quelques mois avant la chute du mur, il prononce trois conférences que ce petit opus rassemble.

 

Dans ces trois conférences, Jurek Becker interroge successivement la censure en littérature, l’influence de la littérature, la littérature comme produit de son époque – à chaque fois en général et plus particulièrement en Allemagne de l’Ouest à la fin des années 80.

 

Ce faisant, il questionne le rôle de l’écrivain dans la société, sa nature, le tort de la société envers ses écrivains mais aussi le marché de l’édition et ses impératifs, le culte du livre et l’exigence littéraire en baisse constante. Instructif et bien plus d’actualité qu’il n’y paraît au premier abord.

 

Actes Sud, collection Positions, traduit de l’allemand par Jean-Claude Rambach, 1993, 80 pages, 13, 97 euros

 

Passages choisis :

 

« Il y a d’autres remèdes à l’ennui que les livres, et l’ennui est parfois même, comme vous le savez tous, une conséquence directe de la lecture de livres. » (page 11)

 

« Si vous voulez être écrivain, souffrez de quelque chose, soyez aux prises avec un effroi mortel, dressez vous contre quelque chose, soyez fou de quelque chose. Faute de quoi, vos livres seront condamnés à la médiocrité, il y manquera la fureur, l’inéluctable. » (page 13)

 

« Il est fatigant d’être courageux. » (page 28)

 

« La censure ne fait pas qu’opprimer la littérature, elle est en même temps le plus grand producteur de ce qu’elle a pour fonction d’empêcher. » (page 29)

 

« De même que toute littérature interdite n’est pas réussie, de même toute littérature qui a du succès n’est pas ratée. » (page 35)

 

« Les auteurs doivent se garder d’avoir des prétentions, indépendamment du fait que devoir prendre-garde, c’est une sorte de mort pour l’écrivain. » (page 37)

 

« L’écrivain ne vaut guère plus que son dernier livre. » (page 39)

 

« Les raisons qui poussent les maisons d’édition à accepter un manuscrit se ressemblent de plus en plus. Et ainsi, les maisons d’édition elles-mêmes. » (page 42)

 

« La plupart des livres doivent passer de force dans le chas de l’aiguille que constitue un pronostic favorable de ventes pour avoir le droit d’exister. » (page 43)

 

« Un important préalable à l’écriture a été depuis toujours le besoin de prendre parti. » (page 44)

 

« Pour ce qui est de la précision des information et de la profondeur des impressions, souvent le vécu personnel ne tient pas face de la lecture. » (page 48)

 

« Rien ne met autant la pensée en mouvement que l’exagération. » (page 51)

 

« Prétendre que n’importe quel livre donne lieu de croire d’emblée à un contenu qui impose le respect, c’est de la blague. » (page 60)

 

« La lecture n’est pas un besoin inné chez l’homme. » (page 63)

 

« Lorsque les livres cessent d’être uniques en leur genre, il faut les mettre à la cave. » (page 70)

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Stig Dagerman

dagermanPrésentation de l’éditeur :

Depuis la découverte, en 1981, de ce texte où Stig Dagerman, avant de sombrer dans le silence et de se donner la mort, fait une ultime démonstration des pouvoirs secrètement accordés à son écriture, le succès ne s’est jamais démenti. On peut donc, aujourd’hui, à l’occasion d’une nouvelle édition de ce « testament », parler d’un véritable classique, un de ces écrits brefs dont le temps a cristallisé la transparence et l’inoubliable éclat.

 

Ecrit en 1952, deux ans avant que son auteur ne se suicide, ce texte évoque les faiblesses qui nous font hommes, nos limites, notre finitude et le désespoir qui peut découler de leur conscience. Même entouré, l’on est seul alors autant devenir soi pour donner tout son sens au mot vivre.

Ce que Stig Dagerman a parfaitement compris, il n’aura pas réussi à le mettre en pratique, et c’est ce qui rend ce sublime texte, où tout, véritablement tout est d’une infinie justesse, bouleversant et déchirant.

 

Celle qui m’a offert ce petit livre est elle aussi en quête de consolation. Je lui souhaite de la trouver dans des bras aimants ou dans les lignes de tout ce qui reste à écrire.

Ici, ça va mieux.

Merci.

 

traduit du suédois par Philippe BOUQUET

Actes Sud, 1981, 24 pages, 4,10 €

 

A lire aussi sur Sophielit :

Le petit livre des gros câlins, Kathleen Keating

 

Quatre extraits :

 

« Comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.

Qu’ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur. » (page 12)

 

« La liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l’indépendance. » (page 16)

 

« Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j’aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? » (page 18)

 

« Tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. » (page 21)

 

 

 

Kinderzimmer, Valentine Goby

Présentation de l’éditeur :

Kinderzimmer“Je vais te faire embaucher au Betrieb. La couture, c’est mieux pour toi. Le rythme est soutenu mais tu es assise. D’accord ?

– Je ne sais pas.

– Si tu dis oui c’est notre enfant. Le tien et le mien. Et je te laisserai pas.

Mila se retourne :

– Pourquoi tu fais ça ? Qu’est-ce que tu veux ?

– La même chose que toi. Une raison de vivre.”

 

En 1944, le camp de concentration de Ravensbrück compte plus de quarante mille femmes. Sur ce lieu de destruction se trouve comme une anomalie, une impossibilité : la Kinderzimmer, une pièce dévolue aux nourrissons, un point de lumière dans les ténèbres. Dans cet effroyable présent une jeune femme survit, elle donne la vie, la perpétue malgré tout.

Un roman virtuose écrit dans un présent permanent, quand l’Histoire n’a pas encore eu lieu, et qui rend compte du poids de l’ignorance dans nos trajectoires individuelles.

 

Les femmes de ce roman sont des déportées politiques. Dans l’hiver de Ravensbrück, où elles sont des dizaines de milliers, elles se raccrochent à ce qui reste de la vie, les recettes qu’on connaît par cœur, qui réchauffent l’esprit à défaut de combler le ventre, elles se raccrochent à ce qui reste d’humain au milieu de l’inhumanité. Et celle que l’on nomme Mila, alors que la mort est tout autour, porte la vie dans son ventre. Un jour, avant Ravensbrück, Teresa, elle, a perdu un bébé. « Il a dû le sentir, que je n’étais pas une branche solide pour lui. » Mais l’enfant en Mila va naître. Le petit James l’ignore : lui aussi est une branche. De la mère et de l’enfant, qui maintient l’autre en vie ?

 

Connaître son histoire, c’est naître une seconde fois. Le roman de Valentine Goby (dont la note d’intention est reproduite ci-dessous) raconte le quotidien tel qu’il était avant que les êtres ne sachent qu’il allait faire partie de l’Histoire. Cette question de la temporalité dans cette période de notre passé, je la connais bien. En 1942, les enfants qui avaient survécu à la rafle du Vel d’Hiv ne connaissaient pas l’existence, ni même le nom, des camps de concentration. Tout juste ont-ils commencé à en entendre parler en allant parcourir les listes affichées au Lutetia, des mois plus tard. Dans l’intervalle, ils avaient reçu des cartes postales d’Allemagne assurant que la vie allait bien et qu’il y avait du travail en quantité. Cartes postales signées en 1943 de parents exterminés dès août 1942.

 

Il n’y aura jamais un livre, un film, une exposition de plus – ou de trop – sur les atrocités dont sont capables les hommes. « Vivre est une œuvre collective », écrit Valentine Goby. Transmettre aussi. Tout ce qui concourt à entretenir le souvenir et à empêcher d’oublier est nécessaire. Kinderzimmer est un roman nécessaire. Et un roman d’une grande force, servi par une écriture précise, ciselée, exigeante et – oui – lumineuse. Parce que la mort n’a pas gagné tant qu’il reste de la vie.

 

Actes Sud, 21 août 2013, 224 pages, 20 €

 

Note d’intention de l’auteur :

« D’abord, il y eut cette rencontre, un jour de mars 2010 : un homme de soixante-cinq ans se tient là, devant moi, et se présente comme déporté politique à Ravensbrück. Outre que c’est un homme, et à l’époque j’ignorais l’existence d’un tout petit camp d’hommes non loin du Lager des femmes, il n’a surtout pas l’âge d’un déporté. La réponse est évidente : il y est né. La chambre des enfants, la Kinderzimmer, semble une anomalie spectaculaire dans le camp de femmes de Ravensbrück, qui fut un lieu de destruction, d’avilissement, de mort. Des bébés sont donc nés à Ravensbrück, et quoique leur existence y ait été éphémère, ils y ont, à leur échelle, grandi. J’en ai rencontré deux qui sont sortis vivants de Ravensbrück, ils sont si peu nombreux, et puis une mère, aussi. Et la puéricultrice, une Française, qui avait dix-sept ans alors. C’était un point de lumière dans les ténèbres, où la vie s’épuisait à son tour, le plus souvent, mais résistait un temps à sa façon, et se perpétuait : on y croyait, on croyait que c’était possible. Cette pouponnière affirmait radicalement que survivre, ce serait abolir la frontière entre le dedans et le dehors du camp. Envisager le camp comme un lieu de la vie ordinaire, être aveugle aux barbelés. Et donc, se laver, se coiffer, continuer à apprendre, à rire, à chanter, à se nourrir et même, à mettre au monde, à élever des enfants ; à faire comme si. J’ai écrit ce roman pour cela, dire ce courage fou à regarder le camp non comme un territoire hors du monde, mais comme une partie de lui. Ces femmes n’étaient pas toutes des héroïnes, des militantes chevronnées, aguerries par la politique et la Résistance. Leur héroïsme, je le vois dans l’accomplissement des gestes minuscules du quotidien dans le camp, et dans ce soin donné aux plus fragiles, les nourrissons, pour qu’ils fassent eux aussi leur travail d’humain, qui est de ne pas mourir avant la mort. Mila, mon personnage fictif, est l’une de ces femmes. Kinderzimmer est un roman grave, mais un roman de la lumière.»

 

A lire aussi sur Sophielit :

Toute la rentrée littéraire 2013

Pourquoi écrivez-vous, Valentine Goby ?

 

 

Citations choisies :

 

« Le camp est un lieu qui n’a pas de nom. » (page 11) (un lieu d’avant la géographie, écrit Charlotte Delbo)

 

« L’Allemagne plutôt qu’une balle en plein cœur. » (page 16)

 

« Il n’y a rien au-delà de l’instant. » (page 25)

 

« Lire les numéros cousus sur les manches, se demander combien de semaines séparent ton corps du corps d’en face. » (page 41)

 

« Sous leurs coudes pliés, les prisonnières françaises encaissent les coups et achèvent la Marseillaise. De toute façon, qu’ont à perdre des condamnées à mort ? » (page 75)

 

« Des poils d’homme, émouvants à pleurer. » (page 76)

 

« Toute belle image est une souffrance. » (page 79)

 

« Etre vivant c’est se lever, se nourrir, se laver, laver sa gamelle, c’est faire les gestes qui préservent, et puis pleurer l’absence, la coudre à sa propre existence. Vivre c’est ne pas devancer la mort. » (page 86)

 

« Tous les jours tu fais ton choix : tu continues ou tu arrêtes. Tu vis, tu meurs. » (page 90)

 

« Le ventre un lieu que personne, ni autorité ni institution, ni parti ne peut conquérir, coloniser, s’accaparer tant que Mila garde son secret. Elle y est seule, libre, sans comptes à rendre, on peut bien prendre sa gamelle, voler sa robe, la battre au sang, l’épuiser au travail, on peut la tuer d’une balle dans la nuque ou l’asphyxier au gaz dans un camp annexe, cet espace lui appartient sans partages jusqu’à l’accouchement, elle les as eus, les Boches ; plus qu’un enfant, c’est bien ça qu’elle possède : une zone inviolable, malgré eux. Et comme disait son père, qu’ils crèvent ces salauds. » (page 95)

 

« Quand la pluie tombe je jure que j’y pense. Je me demande de quelle eau vient la pluie, si c’est la mer qui s’est évaporée parce que la mer c’est un peu la Wisła et la Wisła c’est chez moi. » (page 97)

 

« Vivre est une œuvre collective. » (page 99)

 

« Dans l’intervalle mince qui sépare la veille du sommeil, Teresa et Mila se faufilent dans les rues de Paris, de Cracovie, de Mantes, à défaut d’avenir elles ont un passé, lointain comme une enfance, territoire qu’elles dessinent, peuplent l’une pour l’autre dans le noir, avant l’inconscience. » (page 104)

 

« Dans le camp on compte maintenant plus de quarante-cinq mille femmes, les visages et les voix familières sont toujours un miracle. » (page 123)

 

« Etre utile ça maintient en vie. » (page 126)

 

« Un jour il est tombé, comme un fruit pourri. Je ne voulais pas avoir d’enfant. Il a dû le sentir, que je n’étais pas une branche solide pour lui. » (page 130)

 

« Ne pas mourir avant la mort. Vivre, dit-on. » (page 142)

 

« Personne n’a de rêve de rechange. » (page 152)

 

« A Ravensbrück l’Allemagne a droit de vie et de mort sur toutes choses. Et aussi, et contre ça tu ne peux pas lutter à coups de mitraille et de phosphore, il y a : la maladie, le froid coupant, la faim. Une guerre dans la guerre. » (page 156)

 

« Adèle meurt, et toutes celles qui n’ont pas de noms : l’Allemagne n’aura jamais perdu.

Qu’est-ce que ça veut dire, gagner ou perdre ? Teresa répondrait : tu perds seulement quand tu abandonnes. » (page 162)

 

« L’espace est un vertige. » (page 176)

 

« Tenir pour eux, par eux, puisque le champ de l’ignorance rétrécit chaque jour, on pourrait même imaginer se projeter au-delà du blanc, du numéro cousu sur la manche, dans un flou nouveau mais sans terreur. » (page 191)

 

« Quand tu ouvres à la mésange la porte de sa cage, est-ce qu’elle déploie ses ailes tout de suite ? » (page 198)

 

« Cette fin de guerre ressemble tant à la guerre. » (page 202)

 

« L’errance est un long coma, une absence à soi. » (page 203)

 

« L’ennemi, c’est le temps, c’est l’espace, l’autre nom du temps. » (page 204)

 

« Chaque forêt, chaque village, chaque fleuve traversé, chaque frontière franchie tandis que l’enfant respire est une bataille gagnée, une de plus. » (page 206)

 

« Elle sait qu’elle va porter Ravensbrück comme elle a porté son enfant : seule, et en secret. » (page 209)

 

« La vérité est un bloc. » (page 213)

 

« Il faudra écrire des romans pour revenir en arrière, avant les événements, au début de tout. […] Il faut des historiens, pour rendre compte des événements ; des témoins imparfaits, qui déclinent l’expérience singulière ; des romanciers, pour inventer ce qui a disparu à jamais : l’instant présent. » (pages 213-217)

Un écrivain, un vrai, Pia Petersen

un-ecrivain-un-vraiPersonnalité complexe, Gary Montaigu oscille entre la recherche d’absolu, sa vocation d’écrivain, son dévouement total à son art, et les volets mondain et lucratif de son activité, encouragé en cela par son épouse, Ruth, fascinant personnage qui est elle totalement dévouée au talent de Gary, qu’elle fait rentrer avec brio dans le moule du roman populaire, se vautrant dans un succès qu’elle considère comme collectif.

 

Pia Petersen n’a pas son pareil pour mettre en mots la frénésie newyorkaise, ce mouvement constant, ces silhouettes dont on happe un détail au passage, ces figures récurrentes qui deviennent personnages – la solitude, aussi, plus douloureuse encore au milieu de la foule anonyme.

 

Avec une bonne dose de cynisme, elle pointe les dérives de l’exposition médiatique, dans un monde où tout le monde apprécie les écrivains mais où presque plus personne ne les lit. Lire la suite

Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari

Sophie lit… la sélection du Prix du Style 2012 4/9

voir la sélection complète ici

 

Présentation de l’éditeur

Dans un village corse perché loin de la côte, le bar local est en train de connaître une mutation profonde sous l’impulsion de ses nouveaux gérants. À la surprise générale, ces deux enfants du pays ont tourné le dos à de prometteuses études de philosophie sur le continent pour, fidèles aux enseignements de Leibniz, transformer un modeste débit de boissons en “meilleur des mondes possibles”. Mais c’est bientôt l’enfer en personne qui s’invite au comptoir, réactivant des blessures très anciennes ou conviant à d’irréversibles profanations des êtres assujettis à des rêves indigents de bonheur, et victimes, à leur insu, de la tragique propension de l’âme humaine à se corrompre.

Entrant, par-delà les siècles, en résonance avec le sermon par lequel saint Augustin tenta, à Hippone, de consoler ses fidèles de la fragilité des royaumes terrestres, Jérôme Ferrari jette, au fil d’une écriture somptueuse d’exigence, une lumière impitoyable sur la malédiction qui condamne les hommes à voir s’effondrer les mondes qu’ils édifient Lire la suite

Seins et œufs, Mieko Kawakami

Dans ces pages, trois femmes : Natsu, la narratrice trentenaire et célibataire, qui réside à Tokyo, raconte le bref séjour chez elle de sa sœur aînée Makiko, quarante ans, venue pour une augmentation mammaire, accompagnée de sa fille Midoriko, douze ans.

Makiko, mère célibataire, amaigrie par son rythme de vie éreintant et son travail épuisant, est obsédée par ses seins plus plats que jamais depuis la naissance de sa fille. L’opération de la poitrine lui apparaît comme la solution à tous ses problèmes.

Natsu s’interroge sur les réelles motivations de sa sœur, qu’elle semble soudain voir avec des yeux neufs.

Midoriko, enfin, est tellement perturbée par tout cela qu’elle en a perdu la parole : elle ne s’exprime désormais plus que via son cahier de conversation. Lire la suite

A défaut d’Amérique, Carole Zalberg

Suzan a traversé l’Atlantique pour rendre un dernier hommage à Adèle, qui fut la compagne de son père et que l’on enterre à Paris. Fleur, la petite-fille d’Adèle, est là aussi.

La vie de la défunte Adèle, déracinée, rescapée du ghetto de Varsovie, se déploie comme un fantôme muet sur les existences de Fleur et de Suzan, tandis que se dessine une grande fresque familiale qui mène le lecteur de la Pologne à la France et des Etats-Unis à l’Afrique du Sud.

 

« On devrait toujours laisser les souvenirs où ils sont. » (page 29)

 

Trois femmes, trois générations, trois continents. Trois fragilités, aussi, et trois de ces personnages dont les histoires font l’Histoire.

Au travers de ce triptyque féminin, Carole Zalberg, avec la finesse et l’exigence d’une plume devenue scalpel, explore ce que l’on a coutume d’appeler Lire la suite

Bonjour, Anne, Pierrette Fleutiaux

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« Entre les années 1974 et 1990, j’ai été très proche d’Anne Philipe.

Elle était la femme qui avait vécu aux côtés d’un acteur célébrissime, dans une aura étincelante de succès, d’engagement intellectuel et politique, d’amour et de tragédie. C’était aussi l’écrivain dont le livre Le Temps d’un soupir avait bouleversé des centaines de milliers de gens de par le monde. Elle était ethnologue, romancière, éditrice, grande voyageuse et reporter. Ce livre raconte comment ma vie s’est tressée avec la sienne, dans un de ces compagnonnages secrets qui nous font devenir ce que nous sommes.

Il n’est pas commémoration mais intimité intérieure avec une présence. Il s’agit de faire droit à cette dette fondamentale que nous avons envers ceux qui ont laissé empreinte en nous, et qui est liée à la valeur de l’existence. Anne Philipe avait une vingtaine d’années de plus que moi. Elle a changé ma perception de la vie. Lire la suite