Pourquoi écrivez-vous, Alexandre Lacroix ?

alexandre lacroix

Alexandre Lacroix est un écrivain, essayiste et journaliste français né en 1975 à Poitiers.

Il est directeur de la rédaction de Philosophie Magazine.

Il est l’auteur de dix romans, dont Premières volontés (Grasset, 1998), Être sur terre, et ce que j’en retiens (Calmann-Levy, 2001), puis chez Flammarion De la supériorité des femmes (2008), Quand j’étais nietzschéen (2009), L’Orfelin (2010), Voyage au centre de Paris (2013).

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Son dernier roman, L’homme qui aimait trop travailler, est paru aux éditions Flammarion en mars 2015.

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Son site : www.alexandrelacroix.com

. Photo © Gassian

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Pourquoi écrivez-vous ?

La première chose qui me vient à l’esprit, quand je lis cette question désormais classique, c’est la réponse que lui donna Beckett en 1981 dans Libération :« Bon qu’à ça. »Tout le monde salue habituellement cette réponse lapidaire comme un coup de génie, mais je suis plus mitigé.« Bon qu’à ça » : cette phrase appartient à une registre psychologique que je déteste, celui de la fausse modestie. Beckett aimerait se donner un air direct, franc du collier voire un peu gouailleur, il a l’air de se débiner un peu, d’avouer son inadaptation sociale. Mais il signale aussi, avec cette réponse, qu’il s’estime trop haut pour faire un travail normal, comme les autres. Rien à voir avec l’humilité de Kafka, qui lui est dix fois supérieur comme écrivain, et qui a travaillé comme employé des assurances pendant une grande partie de sa vie. Beckett joue les aristocrates. Il n’a que dédain pour les non-artistes. Et d’ailleurs, si vous-même n’êtes pas écrivain mais que vous êtes ingénieur ou employé de banque, c’est aussi que vous n’êtes « bon qu’à ça ». Voilà ce que sous-entend cette phrase. (Soyons clair : je n’aime pas trop Beckett, son œuvre m’a longtemps semblé surestimée. Un jour, j’ai compris qu’elle avait un sujet profond et métaphysique : son véritable thème, c’est l’autisme. L’impossibilité de la relation. Depuis ce jour, j’arrive à le lire.)

« Bon qu’à ça » : malgré tout, cette formule fait mouche, car je pense que tout écrivain sent, en lui-même, qu’il ne peut pas faire autrement que d’écrire. Ecrire, c’est pour lui une nécessité mystérieuse, une pente, un destin, un désir… Je ne sais pas quel mot employer, car cela résiste à toute auto-analyse, à toute tentative d’élucidation.

LacroixQuand j’avais six ans, à la fin du cours préparatoire, j’ai pris la décision de devenir écrivain. Je suis allé au supermarché, j’ai acheté des feuilles et un stylo, et là, j’ai tracé en grosses lettres un titre : L’Orfelin (je ne connaissais rien à l’orthographe). Puis une phrase : « Il était une fois un orfelin qui se promenait le long d’un marécage et qui avait envie de pleurer. » Depuis ce moment-là, j’ai écrit presque tous les jours de ma vie. J’aurai quarante ans dans six mois. Si vous me demandez pourquoi j’écris ainsi quotidiennement, je peux vous donner des réponses, des justifications. Il y en a de nobles (l’amour de la littérature) et de médiocres (la quête narcissique de reconnaissance). Mais ce ne sont que des raisons, c’est-à-dire pas grand-chose. La réalité, c’est que je ne sais pas pourquoi j’écris depuis si longtemps. Ça fait partie de moi et me dépasse.

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Le problème pour un aspirant écrivain, comme pour tout artiste d’ailleurs, est qu’il faut unir deux qualités ou deux traits de caractère qui sont généralement incompatibles.D’un côté, il faut avoir un démon. Au sens où l’entendait les Grecs, avec leur notion de daimon. Je veux dire par là qu’il faut être hanté par quelque chose, inspiré, travaillé par une force obscure, et accepter de s’abandonner à elle, de se laisser guider par elle, de lui obéir. Le daimon n’est pas rationnel. Il ne se décide pas. Ce n’est pas un plan de carrière. C’est un dieu païen. Une force vitale.Mais de l’autre côté, il faut être discipliné. Et là, c’est complètement contradictoire. Être discipliné, cela signifie s’exercer à son art, le perfectionner, apprendre, travailler plus de cent heures par mois, plus de mille heures par an, et revenir inlassablement à la tâche. Corriger, reprendre, se relancer. Peaufiner.C’est un vrai problème, cette affaire-là, car j’ai connu beaucoup d’artistes débutants dans ma jeunesse qui avaient le daimon, l’inspiration, mais pas la discipline. Ils étaient éblouissants, charismatiques, magnétiques à dix-sept ou dix-huit ans. Mais le daimon ne fait pas tout. Faute de discipline, ils se sont plantés.

 

 

Précédent rendez-vous : Jean-Philippe Blondel

Prochain rendez-vous : Cécile Coulon

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L’homme qui aimait trop travailler

Toutes les réponses à « Pourquoi écrivez-vous ? »

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L’homme qui aimait trop travailler, Alexandre Lacroix

L'hommequicouvQuatrième de couverture :

Sommer a un problème, mais il est le seul à l’ignorer : il travaille sans cesse. Directeur de la chaîne logistique d’une grande entreprise, il a oublié qu’une autre vie était possible. Il jongle entre les réunions commerciales, les coups de fil et les manœuvres malveillantes de son supérieur hiérarchique, et se targue de maîtriser son emploi du temps à la perfection. Bien sûr, il y a comme un paradoxe entre son engagement, à corps perdu, dans son métier et la dimension parfaitement dérisoire de celui-ci: vendre toujours plus de biscuits à toujours plus de clients. Mais il continue. Jusqu’à ce qu’un grain de sable vienne gripper cette machine bien huilée.

En mettant en scène l’homo faber des temps modernes, Alexandre Lacroix nous offre un roman percutant sur notre relation au travail quand elle est vécue comme une servitude volontaire. L’homme qui aimait trop travailler s’ouvre comme une comédie mais pourrait bien se muer en tragédie contemporaine.

 

Nombreux sont ceux qui se reconnaîtront dans le portrait que fait Sommer de lui-même, de la permanente actualisation de ses messageries, et ce dès la première heure de la journée, à son rapport aux listes, et le plaisir inouï, presque jouissif, qu’il ressent quand il en raye les lignes.

Pour ce supply chain manager, le travail est « la clé de la construction de soi ». Hélas, la reconnaissance n’est jamais à la hauteur, et c’est ce qui conduit à l’inévitable : le burn out.

 

L’homme qui aimait trop travailler est un roman bref et rythmé sur l’un des grands maux de notre siècle. Alexandre Lacroix a la bonne idée d’émailler le monologue du narrateur de ses regrets qui prennent la forme de sujets d’études touchés du doigts et laissés de côté – des sujets d’études qui sont aussi des leçons de vie et de philosophie, des enseignements tirés de comportements animaux, végétaux, ou de peuplades plus ou moins lointaines qui valorisent le présent et dont les coutumes permettent de relativiser bien des choses à l’heure, sous nos latitudes, de l’immédiateté et de l’accumulation (des points de retraite, mais pas que).

L’ampleur du sujet aurait cependant mérité davantage de développements.

 

Flammarion, mars 2015, 174 pages, 17 euros

 

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Fabienne Swiatly, Gagner sa vie

Frank De Bondt Le bureau vide

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Delphine de Vigan, Les Heures souterraines

Thomas Zuber et Alexandre Des Isnards, L’open space m’a tuer

Tous les romans français

 

Un extrait :

« J’aime, j’adore travailler en open space. Eh oui, je sais ! Il est de bon ton de se lancer dans de longues jérémiades, dans de complaisantes complaintes au sujet de l’organisation décloisonnée des espaces de bureau. Adieu, la belle intimité d’antan ! L’open space soumettrait chacun à la surveillance de tous, ce serait une sorte de dictature inventée par les architectes d’intérieur. Pire, il créerait une source de distraction et de tension nuisant gravement à l’équilibre psychique. Voilà ce qu’on répète à l’envi – rien de plus faux, selon moi. Bon, évidemment, je n’irai pas jusqu’à prétendre que j’apprécie d’entendre tel collègue pianoter avec nervosité sur son bureau ou tel autre faire cliqueter son stylo-bille, et je reconnais que certaines conversations téléphoniques extraverties neutralisent l’étage pendant plusieurs minutes. Pourtant, j’aurais du mal à me passer de l’open space, auquel je me suis accoutumé comme à une drogue. Si je me retrouvais seul dans un bureau parallélépipédique, les symptômes du manque ne tarderaient pas à se manifester, j’aurais la sensation de manquer de liberté comme un hamster trottinant dans sa roue ; je serais moins en forme, aussi, car j’ai remarqué que les bureaux paysagers permettaient une circulation invisible de l’énergie : quand tout va bien, c’est-à-dire lorsque le brouhaha de l’étage est maîtrisé, régulier comme le ronronnement d’un vieux matou sympathique, il y a une sorte d’électricité palpable dans l’air, chacun est porté par la présence des autres, nous ne faisons plus qu’un seul corps, nous participons à une dynamique unique. Et c’est encore mieux que dans les sports d’équipe. Au volley ou au foot, on n’a la balle que pour de courtes apogées, et l’on est obligé de la repasser rapidement à un partenaire, sous peine d’être houspillé ; les vrais moments d’intensité sont rares. Travailler en open space, c’est pratiquer un sport collectif où il serait possible de jouer perso à l’infini, d’être sans cesse à l’attaque face aux cages. Qui dit mieux ? »

 

Post-it : 

« Un mail est infiniment plus propre qu’une poignée de main. » (page 25)

« On ne peut jamais comprendre ce dont on n’a pas joui. » (page 40)

« Jamais les bonnes manières ne s’affichent de façon aussi éclatante chez un être humain que lorsque la supériorité lui est acquise. » (page 68)

« J’ai compris qu’on pouvait parler en se jetant pour ainsi dire au milieu du silence qui nous sépare de nos interlocuteurs, comme sur un ring. » (page 91)

« Il y a des êtres qui ne peuvent devenir humains que s’ils en bavent. » (page 120)