Une femme au téléphone, Carole Fives

Présentation de l’éditeur :

une-femme-au-telephone«Tu viens quand alors? Bientôt quand? Ton frère dit ça aussi mais je ne vous vois plus que pour Noël… Pourquoi tu ne demandes pas ta mutation? Si vous viviez plus près, je vous inviterais à manger, j’irais chez vous faire le ménage… Si par malheur vous n’aviez plus d’argent, je m’occuperais de vous. Je pourrais même vous aménager la cave, y installer le chauffage pour l’hiver, elle est grande, vous auriez toute la place. Tatata, tu verras quand tu auras mon âge. Tu penseras à moi, à tout ce que je te disais. Tu diras, eh oui, maman avait raison et j’avais tort, et maintenant elle n’est plus là… Une mère, on n’en a qu’une, vous devriez en profiter…»

Charlène, la soixantaine, est restée jeune. Mais quand le vide l’envahit soudain, elle enchaîne les appels téléphoniques à sa fille. Mère touchante et toxique à la fois, elle l’atteint toujours là où ça fait mal.

Étonnant texte que celui-ci, constitué exclusivement d’interventions de Lire la suite

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15 livres pour l’été

Reading a book at the beach.

Pour cet été 2015, 15 livres – et pas un de plus. Mais que du bon !

15 romans récents, dont 12 parus au cours du premier semestre de cette année, qui méritent que l’on s’y attarde, même s’ils ne sont plus sur les tables des libraires.

Présentés par nombre de pages, pour simplifier votre choix en fonction de votre destination.

 

Faites vos valises ! Et passez un bel été, avant la déferlante de la rentrée littéraire.

Crédit photo (creative commons) : Simon Cocks

LA COTE 400, SOPHIE DIVRY : 66 pages

LE PUITS, IVÁN REPILA : 112 pages

C’EST DIMANCHE ET JE N’Y SUIS POUR RIEN, CAROLE FIVES : 160 pages

DEBOUT-PAYÉ, GAUZ : 192 pages

LE CAILLOU, SIGOLÈNE VINSON : 200 pages

Aurore disparaitAURORE DISPARAÎT, AMINA DANTON : 208 pages

LA GAIETÉ, JUSTINE LÉVY : 216 pages

MON AMOUR, JULIE BONNIE  : 224 pages

UN TOUT PETIT RIEN, CAMILLE ANSEAUME : 252 pages

JOURNAL D’UN INTELLECTUEL EN CHÔMAGE, DENIS DE ROUGEMONT : 268 pages

UN HIVER À PARIS, JEAN-PHILIPPE BLONDEL : 272 pages

LA CONDITION PAVILLONNAIRE, SOPHIE DIVRY : 272 pages

JE SUIS UN DRAGON, MARTIN PAGE : 288 pages

LA POLITESSE, FRANÇOIS BÉGAUDEAU : 304 pages

PARDONNABLE, IMPARDONNABLE, VALÉRIE TONG CUONG : 340 pages

 

Cliquez sur les liens pour savoir ce que j’ai pensé de chacun.

C’est dimanche et je n’y suis pour rien, Carole Fives

Présentation de l’éditeur :

c-est-dimanchePeintre de formation, Léonore a cessé de peindre pour enseigner. À plus de quarante ans, elle n’a pas créé la grande œuvre dont elle rêvait, n’a ni famille ni enfant. Du jour au lendemain, elle décide de s’envoler vers le Portugal, le pays de José, son premier amour, disparu tragiquement à dix-neuf ans, disparition dont elle se sent encore aujourd’hui responsable.

Dans ce récit raconté au jour le jour, Carole Fives parvient à retranscrire, avec humour et sensibilité, la fragilité de nos existences, tout en évoquant, avec beaucoup de pudeur, le destin ordinaire d’une famille d’immigrés, s’installant en France dans les années soixante-dix.

Léonore, quarantenaire, vit dans le souvenir de José Oliveira, qu’elle a aimé et qui est mort presque en même temps dans un accident de la route vingt-cinq ans plus tôt. Elle reste à jamais « la fille du dernier soir » et cela lui va bien. Elle se complaît dans cette condition de veuve qu’elle s’est imposée, ce veuvage qui, avec le poids de ce secret trop grave pour être partagé, l’empêche d’aimer à nouveau.

Peintre, Léonore a veillé à ne plus avoir de peintres parmi ses amis, personne qui lui renvoie qu’il est possible de s’obstiner là où elle a abdiqué ; son compagnon aimerait une famille mais Léonore a peur des enfants, « comme de tout ce qui bouge, tout ce qui vit ».

Il a fallu ces vingt-cinq années pour qu’elle se sente prête à refermer les portes du passé. Léonore s’envole pour Porto, le nord du Sud du Portugal, l’un de ces pays où « les morts sont bien plus importants que les vivants ». Mais le voyage suffira-t-il à faire s’écrouler les digues que Léonore a érigées autour d’elle, et que le temps a rendues si solides ? Comment revenir à la vie après tant d’années passées dans la mort ?

Carole Fives dépeint une narratrice qui se rêve héroïne de films, préférant la réalité qu’on fabrique à celle qui s’impose. Au Portugal, Léonore envisage un temps de rester, histoire « d’essayer une autre vie ». Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne l’existence, pas ainsi que l’on peut réparer la sienne.

En toile de fond, le roman brosse aussi le portrait de « ceux qui sont partis », Portugais de France ou Français du Portugal, étrangers partout, chez eux nulle part, et donc personne, pour qui il n’est pas question d’avouer que le nouveau pays ne ressemble en rien à l’Eldorado prévu.

Les morts ont-ils nécessairement quelque chose à nous dire ? Que devient le souvenir d’un être dont on ne peut parler avec personne, dont on ne peut raviver la présence avec personne ?

C’est dimanche et je n’y suis pour rien (après Quand nous serons heureux, Ça nous apprendra à naître dans le Nord et Que nos vies aient l’air d’un film parfait – l’auteur affectionne visiblement les titres longs) est un texte bref et sensible, servi par une écriture douce, toujours sur le fil. On avance avec Léonore dans cette quête dont on ignore l’issue mais dont on sait comme elle qu’elle bouleversera à jamais le cours de choses.

Un roman qui sonne juste, qui marque et qui interroge.

Il est si facile de trouver où il n’y en a pas une raison de ne pas vivre pleinement…

Gallimard, L’Arbalète, janvier 2015, 160 pages, 16,50 euros

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Que nos vies aient l’air d’un film parfait

Quand nous serons heureux

Ça nous apprendra à naître dans le Nord

Pourquoi écrivez-vous, Carole Fives ?

5 questions à Carole Fives

Instantanés :

« Cela fait combien de temps que je n’ai pas pris une vraie décision ? » (page 21)

« Plus je prononce son nom et plus il existe. » (page 36)

« Je n’ai pas su choisir mon camp. J’erre dans cet entre-deux, entre oubli et mémoire, un no woman’s land. » (page 53)

« Tu es resté l’amour de ma vie puisque tu es mort.

Un mort ne quitte pas, ne trahit pas, sa patience est illimitée. Le mort est le compagnon idéal, jamais jaloux, jamais hargneux ou mal luné, le mort ne déçoit pas. Il se laisse tranquillement tailler son costume de héros… » (page 67)

« Vivre de son art, quelle haute idée de soi-même faut-il avoir pour croire cela possible ? » (page 81)

« Ça veut dire quoi, veuve ? Ça veut dire seule ? » (page 86)

« La jeunesse conduit toujours trop vite. » (page 109)

« On ne peut pas traverser la vie sans personne à ses côtés. » (page 124)

« Les réponses du présent ne sont pas dans le passé. » (page 127)

« Je n’aime pas que le monde aille par paires. » (page 131)

« Rien n’a changé. J’ai seulement vieilli, mais je reste cette adolescente sidérée qui apprend l’amour et la mort au même moment. » (page 133)

« Les souvenirs, comme les tombes, s’entretiennent. » (page 143)

« Trop de joie c’est comme trop de douleur, ça peut tuer, surtout quand on n’est pas habitué. » (page 150)

Pourquoi écrivez-vous, Carole Fives ?

fivesCarole Fives partage son temps entre les arts plastiques et la littérature.Son premier roman pour adultes, Que nos vies aient l’air d’un film parfait, est paru en août 2012. Carole Fives a aussi écrit Quand nous serons heureux (prix Technikart du manuscrit 2009), Ca nous apprendra à naître dans le Nord ainsi que des livres pour la jeunesse..

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Pourquoi écrivez-vous ?

Robert Filiou dit que « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Pour moi, cela signifie que la vie sans l’écriture n’est pas satisfaisante. Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à s’enfermer plusieurs mois sans voir personne pour écrire un roman? La vie ne lui suffit pas apparemment…
L’écriture me sert aussi à m’extraire du temps social, de l’altérité. C’est un moment de ressaisissement, qui me permet de retourner plus sereine dans la vie ensuite.Fives J’écris pour comprendre ce que je vis, et ce que vivent les gens, comment ils s’en sortent, ou pas, avec la vie.
Mais le désir décrire reste très fragile, à protéger absolument. Enfant déjà j’écrivais, et une indiscrétion d’un de mes proches dans les carnets que je tenais alors m’a blessée. Quelqu’un avait lu dans mes carnets donc dans mes pensées, je me sentais trahie. J’ai alors préféré dessiner puis peindre, il me semblait que les messages étaient plus codés dans la peinture, que personne ne pourrait l’utiliser contre moi. Il y a finalement peu de temps que je me suis remise à écrire, quelques années, et c’était précisément lorsque je me suis retrouvée étudiante aux Beaux arts.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un aspirant écrivain ?

Je ne me suis jamais rêvée écrivain. Je n’idéalise pas le statut ou la vie des écrivains. J’écris, c’est plus un constat qu’un leitmotiv.
Je n’ai pas de conseil à donner aux aspirants écrivains sauf celui qu’on m’a donnée et qui m’a souvent aidée: « ne jamais se censurer. »

Précédent rendez-vous : Erwan Larher

Prochain rendez-vous : Cyril Montana

Que nos vies aient l’air d’un film parfait, Carole Fives

Présentation de l’éditeur :

1erecouv-que-nos-vies-aient-lair-dun-film-parfaitCertains pensent que le divorce, ça ne sépare que les adultes. Années 80. Déferlante rose sur la France. Première grosse vague de divorces aussi. à la télé, Gainsbourg, Benny Hill et le Top 50. Un frère et une sœur sont éloignés. Vacances, calendriers, zone A, zone B. La séparation est vécue différemment par chacun. Chacun son film, sa version, le père, la mère, la sœur. Chacun sa chanson. Un seul se tait, le cadet. Lui, ne parle pas, il attend. Huit ans, neuf ans, dix ans…Dans les familles, les drames se jouent mais ne se disent pas. Huit ans, vingt ans trente ans… Que nos vies aient l’air d’un film parfait est un livre sur l’amour fraternel, celui qui seul permet de traverser ces années sauvages, ces plages d’enfance.

Fanny et Tom sont des enfants divorcés ; pas seulement des enfants de divorcés. Coupés en deux, chacun. Car Fanny, la grande sœur, cède, avec l’inconséquence de ses douze ans, à la requête de sa mère : faire écrire à Tom la lettre qui lui fera en obtenir la garde. Restée seule avec son père qui les élevait jusqu’alors, ainsi qu’en avait décidé le juge, elle prend conscience de son erreur. Il est évidemment trop tard pour la réparer – ce à quoi elle s’emploiera cependant sa vie durant.

Dans ce premier roman, Carole Fives (déjà auteur entre autres d’un recueil de nouvelles, Quand nous serons heureux, et d’un ouvrage écrit à quatre mains avec Amandine Dhée, Ca nous apprendra à naître dans le Nord) fait s’entremêler les voix et les points de vue. La sœur, le père, la mère s’expriment à tour de rôle. Seul le frère, qui est au cœur des préoccupations de chacun, reste muet. Que restera-t-il de cette enfance coupée en deux et de leur lien fraternel lorsque le frère et la sœur seront devenus grands ?

Cette construction forme un puzzle d’où émerge la culpabilité de Fanny, attachante héroïne. En toile de fond, ces années 80 où le divorce, avec son lot de mensonges, de violences psychologiques et de lésions invisibles, se banalise doucement mais sûrement.

Que nos vies aient l’air d’un film parfait se lit d’une traite et résonne d’une mélodie acidulée et entêtante comme la chanson dont les paroles donnent son titre au livre. Derrière l’apparente légèreté, la tristesse est infinie, les regrets sont éternels. Le divorce est une blessure irrémédiable, et c’est l’issue d’un mariage sur deux.

Un premier roman polyphonique tout en sobriété et d’une grande justesse.

Editions Le Passage, août 2012, 124 pages, 14 euros

Morceaux choisis :

« Tu es désormais son seul lien avec le père, à ton retour le dimanche soir elle te cuisine, te soutire des informations que tu finis malgré toi par lâcher, comme ces suspects qui finissent par balancer un nom chez les flics. De guerre lasse, pour avoir la paix tout simplement. Lorsque tu revois ton père le samedi, tu te sens coupable de haute trahison, fautif d’avoir entendu ces insultes sans avoir seulement réagi. Tu es un traître, un agent double qui devant chaque parent se recompose un visage différent. » (pages 22-23)

« Il paraît qu’il y a pire petit frère, il paraît qu’il y a des familles où l’on ne divorce pas alors qu’il vaudrait mieux. […] Mais tu doutes petit frère, tu doutes qu’il y ait pire que ça, pire que les gens qui s’aiment et se séparent. » (page 45)

 

« Certains pensent que le divorce, ça ne sépare que les adultes. » (page 61)

« J’avais douze ans et je les aurai toute ma vie […] Je suis restée coincée dans cette chambre petit frère, et toute ma vie sera ce jour de juillet où j’ai bradé notre enfance. » (pages 65-66)

« Dans les familles, les drames se jouent mais ne se disent pas. » (page 66)

« Un père, c’est bien s’il est là, mais ce n’est pas indispensable non plus. » (page 68)

« Tu n’es pas mort Tom, il y a juste mille kilomètres entre nous. Tu n’es pas mort Tom, mais tu as emmené une partie de moi avec toi, là-bas. » (page 73)

« Il paraît qu’il n’y a que les victimes qui se sentent coupables. » (page 77)

« Les grands n’ont rien compris. Les grands ont oublié qu’ils avaient eu un frère, une sœur, ou simplement un ami, un alter ego. En vieillissant, ils taisent cet amour-là, ils le changent en autre chose, de plus commun, de moins magique, ils oublient qu’avec l’eau à la fraise, un jour, ils ont fait de la framboise, ils oublient qu’ils ont transformé le plomb en or, le sable en château, la chambre en piste de danse, ils oublient les ragondins, les pestacles et les prunes qui roulent sur la colline. » (page 84)

« Est-ce qu’on peut avoir des enfants quand on est soi-même restée enfant ? Je veux dire, au niveau psychologique ? » (page 87)