Interview : Se donner les moyens de vivre son rêve

Il y a quelques semaines, Mathilde Vermer, écrivain et animatrice d’ateliers d’écriture, qui tient aussi sur son site et les réseaux sociaux une chronique hebdomadaire intitulée « Nous réinventer », m’a interrogée sur mon quotidien d’écrivain. Merci à elle.

sophie-adriansen-c-melania-avanzato-pour-fleuve-editionsL’écriture est sa priorité absolue, son Alpha et son Omega. Résultat : en six ans, elle a publié 20 livres (romans, essais, histoires pour enfants & ados). Elle a également publié dans des revues et elle n’a jamais délaissé son blog, un des blogs littéraires les plus connus aujourd’hui, où elle partage ses lectures. Sans compter les ateliers d’écriture qu’elle anime en milieu scolaire et les salons sur lesquels elle rencontre ses lecteurs.

Mais comment elle fait, SOPHIE ADRIANSEN, pour caser autant de trucs dans son emploi du temps ? Quelle routine d’écriture a-t-elle mise au point pour susciter pareille créativité et production ? Rencontre détonante avec une auteure qui a trouvé sa recette pour vivre son rêve d’écrivain.

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Traité du débutant, Jean Prévost

Présentation de l’éditeur :

Traité du débutantDans une édition de 1929, on pouvait lire en postface aux Conseils aux jeunes littérateurs de Charles Baudelaire, un Traité du débutant signé Jean Prévost. L’auteur, pourtant jeune, a déjà une bonne connaissance du milieu des Lettres. Inspiré par les maîtres à penser que furent pour lui Montaigne et Stendhal, fort de son expérience, il conçoit ici un petit exercice de style, drôle et très moderne. Adoptant un ton délibérément ironique, il distille, comme l’a fait Baudelaire, ses conseils en de brefs avertissements. Jean Prévost a déjà beaucoup écrit, bien vécu, et il adresse ses propos illustrés d’anecdotes et de références aux amoureux de l’écriture, de la littérature, de la vie. Car si ce traité, est un guide du savoir écrire, il est aussi un guide du savoir vivre : « Pour réussir une belle œuvre, ce n’est point à l’œuvre qu’il faut se consacrer exclusivement, c’est à soi-même. »

Une friandise, voilà ce qu’est ce petit Traité. Jean Prévost y évoque la vanité des auteurs Lire la suite

Un portrait par la journaliste Marina Al Rubaee

Portrait MarinaIl y a quelques mois, comme un cadeau d’anniversaire, la journaliste Marina Al Rubaee a fait mon portrait. Un portrait long, dense, fouillé, comme on prend de moins en moins le temps d’en faire.

Parce que je m’y retrouve, et que j’ai envie que l’on puisse y accéder depuis « chez moi », je le partage ici.

Merci beaucoup à son auteur. C’est cette fois comme un cadeau de Noël pour moi.

Pour découvrir le portrait, cliquer sur l’image ci-contre ou sur ce lien.

Splendeurs et misères de l’aspirant écrivain, Jean-Baptiste Gendarme

Présentation de l’éditeur :

splendeurs et miseresDu désir d’écrire à la parution du premier roman, ce livre révèle et décrypte tous les us et coutumes de la chose littéraire. Témoignages d’écrivains et d’éditeurs à l’appui, ces vingt-sept chapitres sont autant de cailloux blancs pour éviter les pièges et trouver son chemin à travers le monde des lettres.
Jean-Baptiste Gendarme accompagne avec humour et impertinence l’aspirant écrivain dans le singulier marathon qui mène à la publication d’un livre.

Ce petit livre n’est pas tant un guide pratique qu’un recueil de propos censés et d’expériences éloquentes quant à l’écriture, la publication et autres petits drames de la vie littéraire. Une compilation de bon sens qui devrait figurer en annexe de tout contrat d’édition, voire de toute lettre de refus, qu’elle soit type ou (puisque cela existe) personnalisée.

Où l’on a confirmation que l’attente de la réponse, après l’envoi d’un manuscrit, est « la partie la plus sombre de son existence, ce qui empêche toute forme de vie sociale, professionnelle et littéraire » ;
Où l’on apprend que Jean-Philippe Blondel a essuyé 236 lettres de refus (en seize ans) avant de voir son premier roman publié ;
Que les grands éditeurs parisiens reçoivent entre 3 000 et 6 000 manuscrits chaque année ;
Qu’en 1992, Le Figaro littéraire a envoyé un manuscrit de Marguerite Duras à Gallimard, P.O.L. et Minuit, ses trois éditeurs, qui l’ont tous trois refusé ;
Que « ceux qui ont pratiqué un sport de combat ou un art martial seront grandement avantagés » dans la promotion d’un livre ;
Que le fameux « droit de retour » des libraires est une invention de Louis Hachette et date du XIXème siècle ;
Qu’on compte en France près de mille prix littéraires ;
Que la vie mondaine littéraire n’est ni nécessaire ni obligatoire, et que l’on peut tout à fait « restreindre à l’occupation d’écrire le métier d’écrivain » (Fernand Divoire) ;
Que la critique littéraire engendre, tôt ou tard, la complaisance ;
Que nombre d’écrivains dont la renommée n’est plus à faire ont dans leur tiroir des dizaines de manuscrits refusés ;
Que seulement 2 % des écrivains vivent de leurs livres et seulement de leurs livres ;
Et que le livre n’est pas une fin en soi.

« Cher jeune auteur, nous avons le regret de vous annoncer que la publication de votre livre ne va rien changer à votre vie. »

Un petit livre drôle et plein d’esprit, pour se sentir moins seul, ne pas se décourager et relativiser : rien n’est grave, tout ceci n’est que de la littérature. Les illusions perdues, il n’y a plus qu’à se remettre au travail.

Flammarion, 2014, 178 pages, 13 euros

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

La politesse, François Bégaudeau

Hommage de l’auteur absent de Paris, Emmanuelle Allibert

Tu seras écrivain mon fils, François Bégaudeau

Écrivain (en 10 leçons), Philippe Ségur

Petits bonheurs de l’édition, Bruno Migdal

Première ligne, Jean-Marie Laclavetine

Discrétion assurée, Marie-Odile Beauvais

Petites phrases :

« Lire c’est bien, mais bien lire c’est mieux. » (page 18)

« Ecrire est un besoin féroce, tragique, chez tous les écrivains et souvent davantage chez les mauvais que chez les bons. » (Raymond Queneau, cité page 34)

« Avant d’envoyer votre manuscrit, si vous avez quelques amis dans le milieu littéraire, on vous conseille de vous brouiller avec eux. » (page 42)

« L’activité principale d’un éditeur n’est pas de publier, mais de refuser de publier. » (page 53)

« Cher jeune auteur, nous avons le regret de vous annoncer que la publication de votre livre ne va rien changer à votre vie. » (page 62)

« Un article n’a jamais fait vendre un livre. » (page 103)

« L’écrivain est comme un nageur de 1 000 mètres dans sa ligne : il se croit seul dans la piscine alors qu’autour de lui d’autres nageurs enchaînent brasse coulée et papillon crawlé. » (page 105)

« La plupart des livres à succès ne doivent rien à la littérature. » (Jean Carrière, cité page 108)

« Les légendes ne naissent pas par enchantement ; elles se bâtissent. » (page 143)

« Publier son deuxième roman s’avère plus difficile que le premier. » (page 148)

« Ecrire est une longue patience. » (Albert Cossery, cité page 154)

« Ecrire, ça veut dire se retirer du monde, être replié dans un non-lieu où la vie n’a plus cours, avec à la clé cette croyance qu’il peut y avoir quelque chose de mieux que la vie. » (Bayon, cité pages 154-155)

« Ecrire est un travail d’artisan. » (Françoise Sagan, citée page 157)

« Je ne peux rester au travail pendant des journées complètes que quand le livre va vers sa fin, quand il m’intimide moins, quand je me sens plus proche de lui. » (Jean Echenoz, cité page 159)

D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan

Quatrième de couverture :

Dapres une histoire vraie« Tu sais parfois, je me demande s’il n’y a pas quelqu’un qui prend possession de toi. »

Delphine, la narratrice, rencontre dans une soirée L., une femme qui « passe sa vie à écrire celle des autres », et qui devient son amie. Leurs points communs sont si nombreux que Delphine ne cherche pas à lutter : cette amitié s’impose comme une évidence. L., peu à peu, s’immisce dans la vie de Delphine, dans son quotidien, dans ses relations, et surtout dans son travail : le prochain roman de Delphine est pour L. un sujet de première importance. Le lien prend de plus en plus la forme d’un certain envahissement… Où s’arrête l’amitié et où commence l’emprise ?

Dans une écriture ample, souple, chaleureuse, qui happe si bien qu’on lui passe les longueurs (il y en a certaines au début), Delphine de Vigan raconte la naissance et l’évolution d’une relation quasi exclusive, un récit aux allures de thriller psychologique. Ce faisant, elle raconte aussi une histoire de l’écriture de soi et interroge la fiction. C’est forcément passionnant.

Car si l’écriture est une arme, s’agit-il d’une arme d’attaque ou d’une arme de défense ? Et l’écrivain a-t-il seulement le choix ? Mais que faire des réactions des lecteurs, quand les sujets traités sont personnels et rejaillissent inévitablement sur les proches de l’auteur ? Que faire dans la mesure où « les gens croient ce qui est imprimé » ?

D’après une histoire vraie a-t-il écrit d’après une histoire vraie ? La réponse n’a finalement pas tant d’importance. « L’écriture est un sport de combat. », et le match auquel le lecteur assiste au long de ces presque 500 pages est de haute tenue, efficace et palpitant.

A l’écrivain-lecteur, il laisse cependant cette entêtante et éternelle question : faut-il nécessairement en découdre avec le réel ?

Prix Renaudot 2015. Prix Goncourt des lycéens 2015.

Ce roman figurait dans les sélections des prix Goncourt, Renaudot et Médicis 2015.

Editions JCLattès, août 2015, 484 pages, 20 euros

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

4 questions à Delphine de Vigan

Rien ne s’oppose à la nuit

No et moi

Les heures souterraines

Toute la rentrée littéraire 2015

Instantanés :

« La relation à l’Autre ne m’intéresse qu’à partir d’un certain degré d’intimité. » (page 30)

« La littérature ne doit pas se tromper de territoire. » (page 103)

« Rien de ce que nous écrivons ne nous est tout à fait étranger. » (page 103)

« Dès lors qu’on ellipse, qu’on étire, qu’on resserre, qu’on comble les trous, on est dans la fiction. » (page 105)

« Toute écriture de soi est un roman. » (page 105)

« Il n’y a d’écriture que l’écriture de soi. » (page 106)

« Le lecteur est toujours partant pour céder à l’illusion et tenir la fiction pour de la réalité. » (page 139)

« Peut-être est-ce cela, une rencontre, qu’elle soit amoureuse ou amicale, deux démences qui se reconnaissent et se captivent. » (page178)

« L’écriture ne répare rien, elle creuse, elle laboure, elle dessine des tranchées de plus en plus larges, de plus en plus profondes, elle fait le vide autour de toi.  Un espace nécessaire. » (page 233)

« L’écriture est un territoire retranché, interdit aux visiteurs. » (page 236)

« Je serais heureuse d’avoir de vos nouvelles si je n’avais pas besoin en échange de vous donner des miennes. » (page 240)

« Les gens croient ce qui est imprimé. » (page 270)

« Oui, les gens croient ce qui est écrit, et c’est tant mieux. Les gens savent que seule la littérature permet d’accéder à la vérité. Les gens savent combien cela coûte d’écrire sur soi, ils savent reconnaître ce qui est sincère et ce qui ne l’est pas. Et crois-moi, ils ne s’y trompent jamais. » (page 273)

« L’écriture est un sport de combat. » (page 274)

« N’est-ce pas, avant toute chose, ce qui lie une génération : une mémoire commune faite de tubes, de jingles, de génériques ? » (page 283)

« De certains mots, de certains regards, on ne guérit pas. » (page 317)

« Est-ce que chacun de nous a ressenti cela au moins une fois dans sa vie, la tentation du saccage ? » (page 322)

« Le moment était venu de raconter la vraie vie. » (page 371)

Sigolène Vinson : de la robe à la plume

Sigolene Vinson (c) Marie OuvrardDans une autre vie, Sigolène Vinson était avocate. Après avoir passé une partie de son enfance dans la corne de l’Afrique, à Djibouti, elle retombe enfin sur ses pieds d’adulte. En décembre 2007, elle a démissionné pour se consacrer à l’écriture. En 2015, elle publie trois nouveaux romans.

 

Comment en es-tu venue à l’écriture ?

J’écris pour moi depuis l’âge de seize ans. Cela a commencé par une correspondance avec un garçon, j’écrivais des histoires, je faisais de chaque lettre une fiction que je lui postais, puis j’ai écrit des textes pour moi quand je suis devenue avocate. J’aime énormément Romain Gary, et je crois qu’au départ j’essayais de le séduire en écrivant. A seize ans, je portais la coupe de cheveux de Jean Seberg, et j’avais donné à mes poissons rouges les prénoms de personnages de Gary… Je n’ai longtemps lu que des auteurs morts, ignorant tout de l’actualité littéraire, je ne pensais absolument pas que ce que j’écrivais pourrait être publié.

 

Comment as-tu osé donner à lire ce que tu écrivais ?

Un jour, j’ai terminé un texte que j’ai jugé abouti. Ça s’appelait Le Fort de Sagallo. J’avais travaillé le style et fait des recherches. J’avais commencé à lire la production récente, et j’ai envoyé mon roman à des maisons d’édition. Le roman a été refusé. Je trouvais ça impossible, qu’on le refuse alors que j’avais tant travaillé… Me vient alors l’idée d’un texte que j’écris à la première personne, me mettant dans la peau de la fille naturelle d’Amélie Nothomb et de Florian Zeller qui poursuit de ses assiduités le comédien Laurent Terzieff. 52 pages que j’écris en deux semaines. Je Romans (c) Marie Ouvrardl’appelle Dorés déments. Je l’imprime au cabinet, je l’agrafe parce qu’il n’est pas assez épais pour être relié et je l’envoie à Grasset. Le directeur, Manuel Carcassonne, m’appelle alors que je sors d’un procès en cour d’appel : mon manuscrit a attiré son regard sur la pile, ce bout de machin tout fin ne ressemblant à aucun autre, il l’a lu immédiatement, il me propose qu’on se rencontre. En parallèle, une amie comédienne envoie mon texte à Florian Zeller, je le rencontre aussi et il me conseille de l’adresser à son éditeur, Guillaume Robert chez Flammarion…

 

Lire l’interview complète sur le site d’Encore magazine

 

photos (c) Marie Ouvrard

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

J’ai déserté le pays de l’enfance

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Stig Dagerman

dagermanPrésentation de l’éditeur :

Depuis la découverte, en 1981, de ce texte où Stig Dagerman, avant de sombrer dans le silence et de se donner la mort, fait une ultime démonstration des pouvoirs secrètement accordés à son écriture, le succès ne s’est jamais démenti. On peut donc, aujourd’hui, à l’occasion d’une nouvelle édition de ce « testament », parler d’un véritable classique, un de ces écrits brefs dont le temps a cristallisé la transparence et l’inoubliable éclat.

 

Ecrit en 1952, deux ans avant que son auteur ne se suicide, ce texte évoque les faiblesses qui nous font hommes, nos limites, notre finitude et le désespoir qui peut découler de leur conscience. Même entouré, l’on est seul alors autant devenir soi pour donner tout son sens au mot vivre.

Ce que Stig Dagerman a parfaitement compris, il n’aura pas réussi à le mettre en pratique, et c’est ce qui rend ce sublime texte, où tout, véritablement tout est d’une infinie justesse, bouleversant et déchirant.

 

Celle qui m’a offert ce petit livre est elle aussi en quête de consolation. Je lui souhaite de la trouver dans des bras aimants ou dans les lignes de tout ce qui reste à écrire.

Ici, ça va mieux.

Merci.

 

traduit du suédois par Philippe BOUQUET

Actes Sud, 1981, 24 pages, 4,10 €

 

A lire aussi sur Sophielit :

Le petit livre des gros câlins, Kathleen Keating

 

Quatre extraits :

 

« Comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.

Qu’ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur. » (page 12)

 

« La liberté commence par l’esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l’indépendance. » (page 16)

 

« Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j’aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? » (page 18)

 

« Tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. » (page 21)

 

 

 

Instinct primaire, Pia Petersen

Instinct primairePourquoi la femme serait-elle une moitié d’elle-même lorsqu’elle fait le choix de n’avoir ni conjoint ni enfants ? Pia Petersen donne sa vision, inhabituelle mais salvatrice, de la condition féminine dans Instinct primaire, un livre sur la liberté comme mode de vie et sur la difficulté de son acceptation par une société que rien ne rassure tant que les sentiers bien balisés.

 

J’ai dit sur My Boox tout le bien que je pensais du roman de Pia Petersen paru en octobre dernier (NiL, collection Les Affranchis, 112 pages, 8,50 € – voir aussi la présentation sur le site de l’éditeur).

Ci-dessous, en complément, un florilège de morceaux choisis.

 

 

« Il est grand temps que la femme arrive au stade de l’être humain, au lieu d’être toujours coincée dans ses instincts primaires. » (pages 58-59)

 

« Ce droit de propriété, induit et bétonné par le contrat de mariage où l’on appartient entièrement à quelqu’un, où l’on est dépossédé de soi et de sa liberté élémentaire. » (page 24)

 

« Si cette institution n’est plus sacrée mais dépassée depuis un bout de temps pourquoi continuer à célébrer ce lien, en punissant ceux qui n’y accèdent pas, entre autre par des désavantages fiscaux ? » (page 30)

 

« Notre itinéraire nous change, on vit une métamorphose permanente, on n’est jamais vraiment le même, alors comment peut-on s’établir dans un lien, soutenu par un contrat ? » (page 30)

 

« Depuis mon enfance, on m’a raconté qu’une femme doit désirer se marier, elle doit vouloir des enfants et si ce n’est pas le cas, elle n’est pas normale, une vraie femme cherche l’homme avec qui construire le nid, un homme prêt à s’engager jusqu’au bout, ce bout étant la construction de la famille et accessoirement, elle peut viser une carrière mais toujours accessoirement, l’enfantement étant le but final. » (page 39)

 

« Tu as la conviction de t’y connaître en matière de femmes. Apparemment tu ignorais que je ne suis pas une femme en général. » (page 38)

 

« Etre amoureux est un état généreux. Pourquoi se priver de cela ? » (page 42)

 

« Le mariage, c’est signer un contrat dans lequel il est stipulé qu’il ne faut plus jamais tomber amoureux de quelqu’un d’autre. Est-ce que l’on a si peur de perdre l’autre que l’on soit obligé de lui mettre un contrat autour du cou ? Jamais je ne me suis imaginée t’enchaîner à moi par peur de te perdre. Pourquoi te contraindrais-je à rester avec moi si tu ne le veux pas ? Je ne veux pas d’un homme qui resterait par devoir. » (page 45)

 

« En guise d’excuse j’ai tenté de m’expliquer, j’ai dit que c’était un choix, j’avais décidé de ne jamais avoir d’enfants et pas de mari non plus, que je voulais mener mon existence autrement, j’étais un écrivain et j’aimais ma vie, vraiment, je n’avais jamais regretté ma décision. » (page 52)

 

« Etre épanouie sans être mère, sans avoir d’enfants, réveille presque toujours une agressivité qui ne dit pas franchement son nom. » (page 55)

 

« Je les observais et cherchais leur épanouissement mais je ne le voyais pas, elles avaient toutes les cernes marqués par tout ce qu’elles n’avaient pas pu faire et qu’elles devaient refouler à tout jamais. » (page 58)

 

« Ce qui est terrible, c’est qu’on a beau dire que le regard des autres ne compte pas, on ne peut s’y soustraire, on le sent sur soi et ce regard nous enferme dans une vision du monde si étroite qu’on a du mal à respirer. » (page 59)

 

« On ne décide pas qui on aime, ni quand. On décide seulement d’y aller ou pas et pourquoi se refuser quelque chose d’aussi essentiel que l’amour ? Il est hors de question de vivre avec des regrets rien que pour rassurer des gens qui n’ont pas le culot de vivre. » (pages 62-63)

 

« Ma liberté était une épine dans leur pied, intolérable, elle les forçait à s’observer pour découvrir qu’elles auraient pu faire autrement, choisir leur propre vie en refusant les dogmes que des exigences sociétales leur imposaient et qu’elles avaient acceptées. Je représentais pour ces femmes un autre aperçu de ce que pouvait être la vie et en cela j’étais une agression. » (page 64)

 

« Peut-être que la femme a l’homme qu’elle mérite ? » (page 74)

 

« On se définit par notre capacité à aller au-delà de notre nature première pour nous créer autrement. » (page 76)

 

« En tant qu’homme, tu te définis par tes actes, plus que par ta paternité. Tu trouves cela normal et ça doit l’être. » (page 76)

 

« Toutes les femmes n’ont pas l’instinct maternel mais elles ont toutes une amie qui dit tu vas le regretter un jour. » (page 77)

 

« C’était plus compliqué pour moi que pour toi. Etre enceinte allait changer totalement mon métabolisme, ça me paraissait évident et je ne voulais pas de ce changement-là ni de ce lien qui naîtrait entre moi et l’enfant. Toi, tu le voulais mais ce n’est pas toi qui aurais subi ce bouleversement, ce n’est pas toi qui aurais eu ce lien qui à mon avis est plus fort que tout. C’était facile pour toi de vouloir un enfant. Tu aurais continué à être qui tu étais. Pour moi, ce n’était pas pareil puisque je l’aurais porté dans ma chair. Si je choisissais d’être mère, je choisissais aussi d’abandonner ma vie. » (page 79)

 

« Et tu me dis qu’il faut enfanter ? Avec tout ce qui est à faire, à penser, à découvrir ? » (page 83)

 

« On n’est pas lié qu’à notre famille, ne vivant que pour soi, on est aussi une part de l’universel. » (page 86)

 

« Ressasser les anciens dossiers ne permet pas d’en ouvrir de nouveaux. » (page 89)

 

« Les gens dans leur bon droit sont dangereux. » (page 92)

 

« Je ne supporte plus d’être limitée à la maternité. C’est aussi ma liberté d’écrivain qui est en jeu. » (page 98)

 

« La femme devrait penser plus avec son cerveau qu’avec son utérus. » (page 102)

 

« Tu te souviens de ce que tu m’avais dit à propos de la trace, que sans enfant je ne laisserais pas de trace derrière moi ? D’abord j’en laisse une puisque j’écris des livres et d’ailleurs, qui a dit qu’il fallait impérativement laisser une trace ? » (page 105)

Ecrire, Lionel Duroy

ecrireUn livre est-il capable de tuer ?

 

Marc, écrivain de son état, écrit une lettre à Curtis, son éditeur depuis vingt ans, avec qui il dialogue sans cesse, pour de vrai ou intérieurement. Quatrième d’une famille de dix enfants, le narrateur a choisi l’écriture comme arme pour se défendre contre son propre passé (a choisi, ou n’a trouvé que, à moins que l’écriture ne l’ait trouvé). Ainsi a-t-il écrit un roman pour décrire ce qu’a été son enfance, l’expliquer et se l’expliquer, s’en défaire, rendre justice à son père, perdant du duel parental, venger ses frères et sœurs aussi, qui ont comme lui souffert. Croit-il : car à l’annonce de la publication future, ses frères et sœurs les uns après les autres le conjurent d’y renoncer. Ce livre, assurent-ils, tuera leurs parents.

 

Le livre est publié, et la famille en fait payer le prix à son auteur. Celui-ci s’emploie ensuite à écrire un roman sur sa compagne qui l’a quitté, afin de comprendre les raisons de cette rupture autant que par désir de faire renaître un peu d’amour des cendres qui seules subsistent et de rester homme. Besoin viscéral d’écrire pour avancer et ne pas devenir fou. Mais ce qui est de l’ordre de la survie pour certain est plus que de l’impudeur pour d’autres – jamais un livre n’est reçu comme on croit qu’il le sera.

 

Que faire de ce que l’on a à exprimer, lorsque c’est une nécessité, une question de vie ou de mort, s’il existe une possibilité même minime que cela nuise à d’autres ? Dans ce court roman en forme de lettre, Lionel Duroy interroge sur le rôle de la littérature pour éclairer ce que l’on peine à saisir de ce qui se passe autour de soi. Ecrire est aussi une réflexion sur les dommages collatéraux de la publication d’un livre. Lui-même a fait les frais de plusieurs procès, et il est aisé d’identifier les romans (réels) dont il est l’auteur dans la bibliographie du Marc qui s’exprime ici.

 

C’est un livre à mettre entre toutes les mains qui écrivent, à donner à lire en particulier à ceux qui font fiction de la réalité – et plus encore de leur réalité.

 

Mais Ecrire est surtout un chant, la complainte magistrale d’un écrivain qui ne peut rien faire d’autre qu’écrire parce qu’il n’y a qu’ainsi qu’il peut essayer de comprendre et de tenir debout, et qui va au bout de sa démarche en donnant ses livres à la publication, quels que soient les risques, parce qu’il n’y a qu’ainsi qu’il peut espérer sauver sa peau.

 

Editions Julliard, 2005, 144 pages, 17,50 euros

 

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Citations choisies :

 

« Rien ne meurt en nous. » (page 11)

 

« La vie nous donne le désir constant de posséder l’autre, mais elle ne nous en offre pas les moyens techniques, vous l’avez certainement remarqué. A la réflexion, c’est une bonne idée, ainsi jusqu’au bout nous courons après ce rêve impossible. » (page 11)

 

« Le prochain livre, s’il y en a un, devra contenir tout ce que je suis. » (page 14)

 

« J’aimerais parvenir à montrer combien nous sommes faits des autres, ceux qu’on ne choisit pas, au début, puis qu’on décide de garder, ou de quitter ; ceux qu’on choisit, plus tard, et aussi ceux que le hasard place en travers de notre chemin. » (page 15)

 

« Les journalistes consacrent une grande partie de leur temps à cela. Ils s’enflamment, ils parlent haut d’honneur et de déshonneur, de vérité et de mensonge, de devoir, d’honnêteté, de faute professionnelle, et l’on s’étonne parfois qu’ils puissent prendre tout cela tellement au sérieux, comme si leur santé mentale en dépendait. C’est à mon sens parce que ce métier est fondé sur une imposture qui les mine secrètement, mais qu’aucun ne se décide à dénoncer : le fameux principe d’objectivité. Il s’apparente un peu à l’infaillibilité pontificale. On sent bien que si l’on commence à le déboulonner, ce principe, c’est tout l’édifice qui risque de se casser la gueule. Alors il faudra admettre que chacun écrit de sa fenêtre, selon ce qu’il a vécu ou n’a pas vécu, ce qu’il a compris ou n’a pas compris, qu’il n’y a plus de vérités, seulement des regards. » (pages 23-24)

 

« Je me mis à écrire de plus en plus vite, submergé par tout ce qui me tombait dessus, comme un type à qui l’on aurait demandé de décharger seul un wagon de marchandises, puis tout le train, puis les cinquante trains à venir. […] Ce qui me portait, c’était la nécessité absolue de sauver notre mémoire, de parvenir à dire ce qui nous était arrivé. » (page 34)

 

« Durant ces vingt années, nous ne nous étions pas donné de plaisir, ou si peu, parce que au fond elle n’était jamais parvenue à me pardonner, mais il ne fallait pas en déduire qu’elle n’avait pas d’aptitude au bonheur. La preuve ! Elle était aussi capable qu’une autre de donner du plaisir, et d’en recevoir, mais pas avec moi. Moi, j’avais fait d’elle une femme amputée, taciturne. C’était ça, le message. Et, pour me le faire entendre, il fallait bien dévoiler certains détails.

Comment n’ai-je pas compris qu’elle me disait tout simplement sa haine pour ces années à demi vécues ? » (pages 43-44)

 

« Il faut ça, la conscience aiguë qu’à un moment toute votre vie tient à un geste, pour commettre ce geste quoi qu’il vous en coûte. » (page 55)

 

« Le chagrin que me provoqua sa liaison me donna presque simultanément l’envie d’écrire sur elle, sur notre rencontre, sur mon éblouissement. D’une certaine façon, pendant qu’elle défaisait notre histoire dans les bras de l’architecte, je m’efforçais, plus ou moins consciemment, d’en sauver l’essentiel dans les dernières pages de mon roman. » (page 58)

 

« Mon livre était dans les librairies, posé sur les tables. L’incroyable s’était donc produit et il ne se passait rien. » (page 68)

 

« L’écriture n’est pas une arme à feu, elle n’est qu’une arme cérébrale, la manifestation la plus élaborée de notre profondeur, de notre richesse, de sorte qu’elle ne peut tuer que ceux qui veulent bien se laisser tuer. » (page 71)

 

« L’écriture appelle une réponse, le dialogue de deux intelligences, de deux mémoires, et je crois que seuls ceux qui refusent de répondre peuvent en être victimes. » (page 71)

 

« J’étais un presque mort continuant d’errer comme par accident dans l’espace familier de gens (mes frères et sœurs, mes parents, Agnès) pour lesquels j’étais complètement morts. » (page 77)

 

« J’espérais retrouver le fil en marchant, mais je n’étais plus dans mon livre. Petit à petit, l’idée se fit jour que je n’allais pas réussir à m’y remettre, comme si toutes les séparations accumulées ces derniers mois avaient cassé mon dernier ressort. J’avais sauvé mon livre, mais le prix à payer avait été tel qu’il n’y en aurait pas d’autres. Alors pourquoi est-ce que je continuais à vivre ? » (pages 81-82)

 

« Qu’est-ce que je n’accomplis pas, en quoi suis-je infidèle à un engagement quelconque lorsque je n’écris plus ? » (page 87)

 

« Je ne me sentais pas la permission d’user de la vie si je ne la mettais pas au propre dans mes grands cahiers à spirale, voilà, comme si je devais payer en pages d’écriture le droit d’aimer, de parler, de manger, de rire. » (page 88)

 

« Il y a un signe infaillible auquel on reconnaît qu’on aime quelqu’un d’amour, c’est quand son visage vous inspire plus de désir physique qu’aucune autre partie de son corps. » (Michel Tournier, (mal) cité page 97)

 

« J’avais pensé qu’en écrivant mon premier roman je sauvais de l’oubli notre histoire commune, or je ne sauvais que ma propre histoire en laquelle aucun de mes frères et sœurs ne se reconnut. C’est une évidence qu’une ou deux années d’écart, dans l’enfance, peut radicalement changer notre perception d’un événement, mais je n’y avais pas pris garde. » (page 111)

 

« Vous n’aviez jamais cessé d’être mon éditeur et c’est avec vous que j’avais continué de parler silencieusement, du soir au matin, vous prêtant des réponses et des commentaires qui m’avaient constamment aidé à réfléchir. Vous étiez beaucoup plus qu’un ami. » (pages 118-119)

 

« Je n’ai jamais pu en relire aucun. Ils m’excitent et m’enfièvrent quand je les écris, bien qu’ayant le nez dans le guidon j’ai parfois la sensation grisante de pédaler dans les étoiles, mais ensuite ils me font honte. J’en ouvre un au hasard, je lis deux ou trois pages, et je voudrais ne jamais l’avoir écrit. Si bien que je le referme aussitôt et que je dois sortir marcher ou me faire un café pour oublier. » (page 119)

 

« J’entrepris immédiatement un roman qui m’était inspiré par ma rupture avec Agnès, par cette année si particulière où elle avait insensiblement introduit son amant entre nous, tout en me demandant de l’attendre, tout en m’assurant qu’elle tenait énormément à moi, je tiens énormément à toi, Marc. J’avais envie de revivre cette année, non pas seulement pour explorer ma souffrance, mais pour avoir tout le loisir de regarder Agnès aller et venir et, au fond, de l’aimer une dernière fois. » (pages 120-121)

 

« Sans en avoir clairement conscience, je confirmais à travers ce livre que l’écriture était à mes yeux le plus sûr moyen de sauver de l’oubli, du néant, certains héros et moments de notre vie. » (pages 121-122)

 

« Au moment d’écrire j’étais comme une fée devant son chaudron, balançant dedans tout ce qui me traversait, inventé ou emprunté, je n’en avais rien à faire, du moment qu’en bouillonnant le brouet donnait à l’oreille la musique que j’avais en tête. » (page 123)

 

« On n’écrit rien si l’on s’interdit de toucher à ce qui peut heurter l’éthique ou la morale. » (pages 125-126)

 

« On peut bien noter des tas de détails du monde réel, il n’en reste pas moins qu’au moment d’écrire on ne retient que ceux qui ont éveillé un écho particulier en nous. » (page 128)

 

« Je n’avais jamais approché Hélène de si près qu’en la faisant aller et venir dans les pages de mon manuscrit. » (page 130)

 

« Si un livre peut tuer, me disais-je, c’est qu’il peut aussi guérir, sauver. » (pages 130-131)

 

« Oui, moi, j’entendais être lu, et je sais bien pourquoi : parce que dès l’âge de dix-huit ans l’écriture m’est apparue comme le meilleur moyen de faire la guerre, de riposter à tous ces gros salauds, allais-je écrire, retrouvant ma colère et les mots de ce temps-là, tous ces gros salauds qui avaient voulu nous anéantir. » (page 133)

 

« À conserver plus longtemps toute cette fureur en moi je serais certainement mort d’un cancer de la vésicule biliaire. » (pages 133-134)

 

« J’ai fait d’emblée de la littérature une affaire personnelle, une affaire de règlements de comptes. » (page 135)

Vertiges, Lionel Duroy

VertigesJ’ai dit sur My Boox tout le bien que je pensais du roman de Lionel Duroy paru le 22 août dernier (Julliard, 480 pages, 21 € – voir aussi la présentation sur le site de l’éditeur).

Pendant sa lecture, j’ai relevé des petites phrases ou des extraits plus longs en quantité. Parce que Lionel Duroy, qui « passe son temps à se décortiquer » comme il l’écrit, réussit par les mots à s’approcher au plus près de l’indicible.

Ci-dessous, un florilège de ces morceaux choisis.

 

 

 

« Est-ce qu’une femme, croisant un homme, peut être soudain traversée d’un tel pressentiment – celui-ci est l’homme de ma vie ? » (page 35)

 

« Cécile n’avait pas le pouvoir d’effacer le mal que m’avait fait notre mère, mais elle avait celui de me distraire d’elle, de m’emmener de l’autre côté du mur, dans une vie que je ne soupçonnais pas. » (page 69)

 

« Nous nous engageons poussés par des sentiments confus et indicibles, et donc inévitablement sur des malentendus. » (page 69)

 

« Tout le monde n’a pas la chance d’être orpheline. » (page 91)

 

« Je suis un homme en morceaux, mais c’est un secret que je ne livrerais pour rien au monde car je suis bien conscient qu’il en va de ma survie. Quelle femme voudrait d’un homme en morceaux ? » (page 96)

 

« Ce qui m’est le plus précieux dans notre histoire, c’est l’amour et l’intérêt que tu me portes. Je me sens si petite, si misérable quand tu n’es pas là. » (page 97)

 

« Je reste, comme si quelqu’un en moi se souvenait que mieux vaut être transparent dans le regard de la femme de la maison qu’abandonné et perdu. » (page 105)

 

« Est-ce que ce n’est pas ça le courage – aller au-devant des choses et les observer, puis les mettre en mots, jusqu’à ce qu’elles existent en nous et cessent de nous atteindre ? Ne pas les fuir, les mettre en mots. » (page 141)

 

« Comment ai-je pu perdre Cécile, ne pas trouver les mots pour construire une maison indestructible autour de nous ? Les mots, je les trouvais après, quand tout était fini, et alors j’en faisais des livres et des livres. » (pages 163-164)

 

« Elle contient en elle les promesses d’un bonheur trop immense pour être simplement envisagé, et en même temps jamais je n’ai haï une femme comme je la hais, à part peut-être notre mère. » (page 185)

 

« – Tu n’as pas voulu reconstruire ta vie avec moi simplement par ce que tu m’as trouvée jolie dans le contre-jour d’un matin de septembre.

– Non, bien sûr. Il me faudrait tout un livre pour expliciter le reste. » (page 197)

 

« C’est rarement léger de vivre avec Augustin, l’avais-je entendue expliquer. Il souffre, et il veut comprendre pourquoi il souffre, si bien que de livre en livre il tente de remonter à l’origine des choses, son enfance, sa mère, ses frères et sœurs, ses ruptures… Il n’en a jamais fini, inlassablement il fouille. C’est assez lourd, oui. En même temps, je crois qu’écrire le maintient dans la vraie vie. Peut-être que s’il cessait d’écrire il partirait je ne sais où, dans un autre monde, dans la folie peut-être, je ne sais pas. Et disant cela, elle avait eu un mouvement du bras en direction du ciel, comme si j’avais pu m’envoler d’un moment à l’autre si par hasard j’avais arrêté d’écrire, et ne plus jamais redescendre parmi les hommes. Disparaître en somme. » (page 205)

 

« Il arrivait un jour où l’un des protagonistes, se sentant mourir sous le poids du ressentiment, se levait et disait tout haut ce que chacun savait mais ne voulait pas entendre. C’est ce que j’avais fait avec mon autobiographie, dans un réflexe de survie, ne mesurant pas la haine que je susciterais en retour ni les ruptures qui en découleraient, et leurs conséquences, comme des maladies incurables avec lesquelles il faudrait composer. » (page 220)

 

« J’ai tant de livres à écrire, tant de livres en retard. Mais parfois aussi je suis rattrapé par le désespoir, le sentiment de mon impuissance à vaincre le chaos par des mots, par des livres et, dans ces moments fugitifs, l’idée que je pourrais être tué m’apparaît comme une libération. » (page 222)

 

« Nous, notre famille, nous ne sommes pas des gens normaux, nous vivons dans la guerre tandis que le monde autour de nous est en paix. […] Tout cela pour dire qu’à dix ou douze ans, mon rêve le plus captivant, celui dont je me repassais le film au moment de m’endormir, était d’imaginer que la guerre allait enfin s’abattre sur la France et qu’ainsi nous ne serions plus les seuls à en supporter tout le poids. » (pages 224-225)

 

« J’ai mis des années à me débarrasser d’eux, je suis encore très loin d’avoir exprimé tout le mal qu’ils nous ont fait, et aujourd’hui j’irais plomber notre petite fille avec ce couple effrayant ? » (page 238)

 

« Les arbres du jardin sont comme nous, les humains, après l’amour, ils sont las et sans force, laissant pendre leurs longs bras, et ils semblent sourire malicieusement de tout le plaisir qu’ils viennent de prendre. » (page 265)

 

« Esther à qui j’offre un sac de voyage pour son anniversaire et qui me demande du regard, dès que la vendeuse a le dos tourné, si elle peut en voler un autre, pourquoi volerais-tu un sac, ma chérie, puisque nous avons les moyens de l’acheter ?

– Mais parce que je n’ai jamais cessé d’être la petite voyou que j’étais à treize ans, aurait-elle pu me répondre et je l’aurais aussitôt prise dans mes bras. » (page 266)

 

« Roubaix, la seule ville de France à offrir le visage de la guerre au milieu de la décennie 1990. » (page 266)

 

« J’ai besoin d’écrire sur ce qu’il y a d’infiniment douloureux dans une disparition, l’interruption, sans que rien ne soit formulé, de désirs et de sentiments qu’on imaginait éternels dans notre bêtise, ou notre ingénuité. Bien sûr, il y a la souffrance de ne plus pouvoir se toucher, de ne plus pouvoir s’embrasser ni faire l’amour, mais le plus cruel, le plus mystérieux aussi, c’est le basculement du souci permanent qu’on avait de l’autre dans un vide abyssal où l’on doit s’accoutumer à ne même plus savoir s’il est vivant ou mort. Huit jours plus tôt, on tremblait si l’autre avait une heure de retard en regardant par la fenêtre la pluie qui tombait dans le crépuscule hivernal, pourvu qu’il n’ait pas eu un accident, et maintenant on doit continuer de vivre, de manger et de dormir sans rien savoir de ce qu’il traverse. Est-ce que ça n’est pas la chose la plus stupéfiante qui soit ? Celle qui nous renvoie le mieux l’image de notre insignifiance, de la précarité de nos attachements, et sur laquelle nous n’aurons jamais fini d’écrire ? » (page 267)

 

« La mort nous humilie sans cesse – avant de nous anéantir, elle nous prend tout ce que nous avons vécu au fur et à mesure que nous avançons et je ne connais qu’un moyen de lui tenir tête, c’est de mettre en mots ce qu’elle nous vole car elle est impuissante face aux livres. » (page 268)

 

« On ne se refait pas du jour au lendemain, mais aujourd’hui je sais qu’à force d’autodiscipline et de volonté on parvient à corriger sa nature, à étouffer des mouvements de rejet, ou de colère, sur lesquels on s’appuyait autrefois pour garantir son intégrité, jusqu’à devenir petit à petit un homme de compromis. » (page 273)

 

« Ce n’est qu’en écrivant que j’en viendrai à me demander : mais pourquoi est-ce que je ne me suis jamais laissé aller dans ses bras, comme si la tendresse immense qu’elle avait au début représentait une menace ? » (page 274)

 

« Je ne veux pas lui dire combien je suis fatigué de moi, de mes livres qui tournent toujours autour du même désastre, et combien mettre en mots la vie des autres me fait du bien. J’ai soudain le sentiment d’être accueilli comme un on docteur, un homme capable d’apaiser les tourments en leur donnant du sens, d’apporter la sérénité à mon interlocuteur (que je suis tenté d’appeler mon patient), moi qui suis complètement détruit à l’intérieur, hérissé de barbelés, assiégé, inlassablement occupé à me reconstruire une maison avec les débris de mes propres ruines, livre après livre. » (pages 300-301)

 

« Un écrivain est un type qui décide un jour de monter sur la table pour dire une chose. La plupart du temps personne ne l’écoute dans le brouhaha ambiant, mais il peut arriver qu’à un moment certains tendent l’oreille et demandent aux autres de se taire pour pouvoir vous entendre. » (page 301)

 

« On ne peut jamais savoir comment un livre sera reçu. » (page 312)

 

« La tentation risque d’être grande de m’éloigner petit à petit de la véritable Esther pour en inventer une autre, certes mystérieuse comme son modèle, mais offerte et lisse, de sorte qu’elle n’éveillerait en moi aucune appréhension. » (pages 317-318)

 

« Tous mes livres se construisent ainsi, malgré moi, dans un mélange hasardeux de leurres et de vérités, comme si le trompe-l’œil était indispensable à la manifestation de la vérité. » (page 320)

 

« Il éprouve pour elle un désir insatiable et devine que derrière son assiduité à lui faire l’amour se cache l’obscur dessein d’atteindre son âme, de découvrir son mystère. » (page 327)

 

« Le type qui sera capable de l’enfermer dans un livre pour la posséder n’est pas encore né. » (page 333)

 

« Ce qui est étonnant, c’est que je ne m’étais pas vu fourrant mes pas dans les siens [Toto] et mettant ainsi Esther à la place de notre mère. A moins que je m’y sois vu, si, et que j’y sois allé avec la prétention de réussir là où il avait lamentablement échoué. » (page 348)

 

« Je lui appartenais, certes, mais elle était impuissante à me distraire de mon travail, de sorte qu’elle pouvait constater combien ce qui nous reliait demeurait fragile et changeant. » (page 351)

 

« Je vais me remettre à écrire, et je sais bien quel livre, celui qui tentera d’expliquer les ressorts secrets de nos vies, de quels héritages nous sommes faits et comment, nous débattant à tâtons pour inventer notre propre destin nous progressons si peu, si mal, quand nous ne disparaissons pas tout simplement, emportés par le poison des générations qui nous ont précédés, emportés par le poison des nôtres et n’ayant même pas eu le temps de laisser sur la terre une trace de notre passage. » (page 353)

 

« Nous avons toujours la même conversation au début, j’ai besoin qu’il sache que je démarre un livre pour avoir le sentiment de ne pas être absolument seul, mais je ne lui dis jamais rien du livre, ça ne nous intéresse pas d’en parler, il existera ou n’existera pas dans les cinquante premières pages, ce qu’on peut bien en dire avant n’a aucune importance. » (pages 355-356)

 

« Le livre ne tient qu’à un cheveu, ces trente lignes que je n’ai même pas relues, qui ne valent peut-être pas grand-chose, or il me semble qu’à partager mon secret j’ai affaibli la confiance qui me portait. » (page 357)

 

« Pour la première fois, je vais tenter de tout rassembler dans un livre, de dire l’indicible, d’où je viens, qui ils étaient, ce que j’ai fait de ce qu’ils nous ont donné à voir, à entendre, leur chagrin, leur folie, ce que j’ai fait de leur héritage, à tâtons dans les ténèbres, n’est-ce pas, sans cesse à tâtons comme nous allons tous, mais soucieux malgré tout de faire mieux qu’eux, d’être moins malheureux qu’eux. » (page 358)

 

« Il y a une grande différence entre soupçonner la vérité et la voir écrite, établie. Une fois les choses écrites, il n’y a plus d’échappatoire. » (page 385)

 

« Là, tout de suite, je me fiche bien de ne pas écrire, je me fiche bien de tout, d’ailleurs, je veux juste sauver ma peau, trouver quatre murs et un toit entre lesquels je pourrais me mettre à l’abri et laisser reposer mon cœur. » (page 390)

 

« Je songerais en m’endormant à mon tour à la pelote de nœuds qu’était devenue ma vie avec Esther et je me féliciterais de m’être enfui sans chercher à dénouer les fils. Et je recommencerais une autre pelote avec toi. » (page 406)

 

« Je vais peut-être mourir d’Esther mais je vais m’entêter à découvrir pourquoi je suis devenu l’ombre de moi-même en l’aimant. Je vais m’entêter, et plus tard j’écrirai ce que j’ai compris de nous. » (page 406)

 

« Pour ne pas m’avouer l’inavouable, qu’Esther est bien l’objet de ma peur, de ma phobie, oui (le mot n’est pas trop fort), je continue de m’accrocher à une prétendue maladie mentale que m’aurait léguée notre mère, à moins, me dis-je, que ma peur d’Esther soit l’écho dévastateur de la terreur que m’a inspirée notre mère au lendemain de l’expulsion et jusqu’à sa mort, mais ça revient à peu près au même. » (page 438)

 

« Il ne faut pas chercher à découvrir ce qui nous porte à nous enflammer, nous sommes si petits, si perdus à l’intérieur de nous-mêmes. Si décevants en vérité. » (page 445)

 

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