La fin du spectacle

 

Quand mon premier livre est paru, on m’a demandé si j’allais cesser de travailler. J’étais alors salariée dans un grand groupe, et j’avais signé pour ce livre un contrat offrant 8 % de droits d’auteur, à partager entre deux co-auteurs, sur un ouvrage vendu 16 euros. 64 centimes par livre pour moi, versés au mois de juin de l’année N+1, et imposables. Lire la suite

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Interview : Se donner les moyens de vivre son rêve

Il y a quelques semaines, Mathilde Vermer, écrivain et animatrice d’ateliers d’écriture, qui tient aussi sur son site et les réseaux sociaux une chronique hebdomadaire intitulée « Nous réinventer », m’a interrogée sur mon quotidien d’écrivain. Merci à elle.

sophie-adriansen-c-melania-avanzato-pour-fleuve-editionsL’écriture est sa priorité absolue, son Alpha et son Omega. Résultat : en six ans, elle a publié 20 livres (romans, essais, histoires pour enfants & ados). Elle a également publié dans des revues et elle n’a jamais délaissé son blog, un des blogs littéraires les plus connus aujourd’hui, où elle partage ses lectures. Sans compter les ateliers d’écriture qu’elle anime en milieu scolaire et les salons sur lesquels elle rencontre ses lecteurs.

Mais comment elle fait, SOPHIE ADRIANSEN, pour caser autant de trucs dans son emploi du temps ? Quelle routine d’écriture a-t-elle mise au point pour susciter pareille créativité et production ? Rencontre détonante avec une auteure qui a trouvé sa recette pour vivre son rêve d’écrivain.

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Conseils au jeune écrivain, André Gide

Gide conseilsLes Conseils au jeune écrivain furent retrouvés après la mort de Gide, et publiés dans la N.R.F. La conférence qui traite De l’influence en littérature fut prononcée à Bruxelles le 29 mars 1900.

 

J’ai déniché ce petit opus à la bibliothèque après l’avoir découvert dans la bibliographie de Splendeurs et misères de l’aspirant écrivain. En très peu de pages, André Gide assène Lire la suite

Hommage de l’auteur absent de Paris, Emmanuelle Allibert

Présentation de l’éditeur :

allibertAu commencement était le Verbe, et le Verbe s’est fait chair  ; il est devenu Auteur, et c’est là que les ennuis ont commencé.

L’Auteur écrit pour passer à la postérité. Il souhaite que son œuvre soit remarquée, ovationnée et qu’elle s’inscrive dans l’histoire de la littérature – de son vivant, cela va de soi. Mais qu’est-ce qui le distingue des autres êtres humains  ?

À partir des multiples situations qui forment le lot quotidien de cette existence particulière, succession d’instantanés pris depuis une maison d’édition, Hommage de l’Auteur absent de Paris dévoile, avec un humour ravageur, les coulisses de ce milieu professionnel aux codes très précis. Et si de l’extérieur, l’Auteur occupe une position enviée par beaucoup, l’envers du décor est, lui, nettement moins reluisant. On pourrait le résumer ainsi : l’Auteur se pense le roi de la fête, il est souvent le dindon de la farce.

 

 

 

Depuis près de dix ans, Emmanuelle Allibert est attachée de presse – attachée de presse, ce métier si proche de celui de nounou, cet art qui consiste à communiquer avec l’extérieur tout en maîtrisant l’intérieur de son « écurie ». En dix ans, elle a eu le temps d’observer les auteurs, cette catégorie à part.

 

Elle en tire, sous forme de chroniques à thème, des généralités et autres exagérations qui ne seraient pas si tordantes si elles n’avaient de clichés que le nom. Les relations auteur/éditeur qui se dégradent avant même le choix du visuel de couverture, la différence entre bon auteur et mauvais auteur, les éléments qui concourent à l’apparition de « l’auteur par erreur », un comparatif hilarant de ce que l’auteur plein d’illusions attend et de ce qu’il obtient – la réalité du monde de l’édition est un verdict sans appel -, le service de presse, cette « vaste entreprise de cirage de bottes aux règles étourdissantes », les dimanches de salons du livre où, après une soirée et une nuit dont on ne dira rien (ce qui se passe à Xxx reste à Xxx, tout le monde sait cela), les auteurs sont « de tellement bonne humeur qu’ils achètent le roman de leur voisin de table », et même une « recette du best-seller mijoté aux petits oignons ».

 

Son humour est mordant (jusqu’aux titres des chroniques : « L’Auteur assiste (impuissant) à la sortie de son livre »), ses observations sont croustillantes, les correspondances de l’auteur sont jubilatoires.

Ce personnage fantasmé est croqué avec intelligence et  humour, cruauté autant que tendresse. Car si Emmanuelle Allibert met au mot « auteur » une majuscule dont elle sait qu’elle ravira l’intéressé, elle ne le hait point. Et à présent qu’elle a pointé le ridicule de son comportement dans bien des situations, elle se demande si elle saura s’en tirer avec davantage de grandeur et un peu plus d’humilité, elle qui avec ce livre passe dans le camp des Auteurs…

 

Ce petit livre orné de rose bonbon ressemble à une gourmandise qui enchantera tous ceux qui s’intéressent au petit monde de l’édition.

 

 

Editions Léo Scheer, janvier 2015, 216 pages, 18 €

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Tu seras écrivain mon fils, François Begaudeau

Écrivain (en 10 leçons), Philippe Ségur

Petits bonheurs de l’édition, Bruno Migdal

Discrétion assurée, Marie-Odile Beauvais

Morceaux choisis :

 

« Etre auteur requiert de respecter un minimum de règles. » (page 9)

 

« On ne naît pas auteur, on le devient. » (page 9)

 

« L’une des principales activités d’un salon du livre consiste à se sustenter. » (page 55)

 

« En plus, les blogueurs refusent les invitations à déjeuner ou les pots-de-vin de toutes sortes, au nom d’une prétendue indépendance déontologique. Si on ne peut même plus corrompre la critique, où va l’édition, je vous le demande ? » (page 74)

 

« La pauvreté sera votre manteau de gloire, votre parure littéraire. Il n’y a rien de plus vulgaire qu’un auteur à succès. » (page 77)

 

« Un Français qui réussit est souvent belge : Philippe Geluck, Amélie Nothomb, Benoît Poelvoorde, Johnny Hallyday, et j’en passe. » (page 117)

 

« La malédiction littéraire est peut-être la plus belle fable que l’on ait jamais inventée. Elle incarne à elle seule la supériorité de ce milieu qui a su garder pérenne sa mythologie. » (page 125)

 

« Les heureux parents de best-sellers sont généralement considérés comme des sous-auteurs. » (page 126)

Gare à l’écrivain !, Jurek Becker

Gare a l ecrivainPrésentation de l’éditeur :

En pays totalitaire comme dans les sociétés libérales, bien des périls menacent aujourd’hui la « vraie » littérature — celle dont l’impulsion essentielle est, selon Jurek Becker, le besoin de prendre position et donc le besoin de contradiction.

De la censure officielle naguère exercée derrière le rideau de fer à l’autocensure favorisée, à l’Ouest, par l’omnipotence du tout-économique et ses impératifs, Gare à l’écrivain ! dénonce la fragilité de la « chaîne du livre ».

Dans ce texte — à lire d’urgence dans un monde qui pourrait, à terme, voir disparaître l’écrivain et son livre —, Jurek Becker, rétif aux scénarios-catastrophes comme à un périlleux angélisme, nous invite à faire montre d’une vigilance qui pourrait bien être la garantie de notre « capital » le plus précieux.

 

 

Polonais, Jurek Becker s’est installé en République démocratique d’Allemagne en 1945 après avoir survécu à la persécution nazie. En 1977, pour des raisons politiques, il quitte la RDA pour Berlin Ouest.

Au printemps 1989, quelques mois avant la chute du mur, il prononce trois conférences que ce petit opus rassemble.

 

Dans ces trois conférences, Jurek Becker interroge successivement la censure en littérature, l’influence de la littérature, la littérature comme produit de son époque – à chaque fois en général et plus particulièrement en Allemagne de l’Ouest à la fin des années 80.

 

Ce faisant, il questionne le rôle de l’écrivain dans la société, sa nature, le tort de la société envers ses écrivains mais aussi le marché de l’édition et ses impératifs, le culte du livre et l’exigence littéraire en baisse constante. Instructif et bien plus d’actualité qu’il n’y paraît au premier abord.

 

Actes Sud, collection Positions, traduit de l’allemand par Jean-Claude Rambach, 1993, 80 pages, 13, 97 euros

 

Passages choisis :

 

« Il y a d’autres remèdes à l’ennui que les livres, et l’ennui est parfois même, comme vous le savez tous, une conséquence directe de la lecture de livres. » (page 11)

 

« Si vous voulez être écrivain, souffrez de quelque chose, soyez aux prises avec un effroi mortel, dressez vous contre quelque chose, soyez fou de quelque chose. Faute de quoi, vos livres seront condamnés à la médiocrité, il y manquera la fureur, l’inéluctable. » (page 13)

 

« Il est fatigant d’être courageux. » (page 28)

 

« La censure ne fait pas qu’opprimer la littérature, elle est en même temps le plus grand producteur de ce qu’elle a pour fonction d’empêcher. » (page 29)

 

« De même que toute littérature interdite n’est pas réussie, de même toute littérature qui a du succès n’est pas ratée. » (page 35)

 

« Les auteurs doivent se garder d’avoir des prétentions, indépendamment du fait que devoir prendre-garde, c’est une sorte de mort pour l’écrivain. » (page 37)

 

« L’écrivain ne vaut guère plus que son dernier livre. » (page 39)

 

« Les raisons qui poussent les maisons d’édition à accepter un manuscrit se ressemblent de plus en plus. Et ainsi, les maisons d’édition elles-mêmes. » (page 42)

 

« La plupart des livres doivent passer de force dans le chas de l’aiguille que constitue un pronostic favorable de ventes pour avoir le droit d’exister. » (page 43)

 

« Un important préalable à l’écriture a été depuis toujours le besoin de prendre parti. » (page 44)

 

« Pour ce qui est de la précision des information et de la profondeur des impressions, souvent le vécu personnel ne tient pas face de la lecture. » (page 48)

 

« Rien ne met autant la pensée en mouvement que l’exagération. » (page 51)

 

« Prétendre que n’importe quel livre donne lieu de croire d’emblée à un contenu qui impose le respect, c’est de la blague. » (page 60)

 

« La lecture n’est pas un besoin inné chez l’homme. » (page 63)

 

« Lorsque les livres cessent d’être uniques en leur genre, il faut les mettre à la cave. » (page 70)

Ecrire, Lionel Duroy

ecrireUn livre est-il capable de tuer ?

 

Marc, écrivain de son état, écrit une lettre à Curtis, son éditeur depuis vingt ans, avec qui il dialogue sans cesse, pour de vrai ou intérieurement. Quatrième d’une famille de dix enfants, le narrateur a choisi l’écriture comme arme pour se défendre contre son propre passé (a choisi, ou n’a trouvé que, à moins que l’écriture ne l’ait trouvé). Ainsi a-t-il écrit un roman pour décrire ce qu’a été son enfance, l’expliquer et se l’expliquer, s’en défaire, rendre justice à son père, perdant du duel parental, venger ses frères et sœurs aussi, qui ont comme lui souffert. Croit-il : car à l’annonce de la publication future, ses frères et sœurs les uns après les autres le conjurent d’y renoncer. Ce livre, assurent-ils, tuera leurs parents.

 

Le livre est publié, et la famille en fait payer le prix à son auteur. Celui-ci s’emploie ensuite à écrire un roman sur sa compagne qui l’a quitté, afin de comprendre les raisons de cette rupture autant que par désir de faire renaître un peu d’amour des cendres qui seules subsistent et de rester homme. Besoin viscéral d’écrire pour avancer et ne pas devenir fou. Mais ce qui est de l’ordre de la survie pour certain est plus que de l’impudeur pour d’autres – jamais un livre n’est reçu comme on croit qu’il le sera.

 

Que faire de ce que l’on a à exprimer, lorsque c’est une nécessité, une question de vie ou de mort, s’il existe une possibilité même minime que cela nuise à d’autres ? Dans ce court roman en forme de lettre, Lionel Duroy interroge sur le rôle de la littérature pour éclairer ce que l’on peine à saisir de ce qui se passe autour de soi. Ecrire est aussi une réflexion sur les dommages collatéraux de la publication d’un livre. Lui-même a fait les frais de plusieurs procès, et il est aisé d’identifier les romans (réels) dont il est l’auteur dans la bibliographie du Marc qui s’exprime ici.

 

C’est un livre à mettre entre toutes les mains qui écrivent, à donner à lire en particulier à ceux qui font fiction de la réalité – et plus encore de leur réalité.

 

Mais Ecrire est surtout un chant, la complainte magistrale d’un écrivain qui ne peut rien faire d’autre qu’écrire parce qu’il n’y a qu’ainsi qu’il peut essayer de comprendre et de tenir debout, et qui va au bout de sa démarche en donnant ses livres à la publication, quels que soient les risques, parce qu’il n’y a qu’ainsi qu’il peut espérer sauver sa peau.

 

Editions Julliard, 2005, 144 pages, 17,50 euros

 

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Citations choisies :

 

« Rien ne meurt en nous. » (page 11)

 

« La vie nous donne le désir constant de posséder l’autre, mais elle ne nous en offre pas les moyens techniques, vous l’avez certainement remarqué. A la réflexion, c’est une bonne idée, ainsi jusqu’au bout nous courons après ce rêve impossible. » (page 11)

 

« Le prochain livre, s’il y en a un, devra contenir tout ce que je suis. » (page 14)

 

« J’aimerais parvenir à montrer combien nous sommes faits des autres, ceux qu’on ne choisit pas, au début, puis qu’on décide de garder, ou de quitter ; ceux qu’on choisit, plus tard, et aussi ceux que le hasard place en travers de notre chemin. » (page 15)

 

« Les journalistes consacrent une grande partie de leur temps à cela. Ils s’enflamment, ils parlent haut d’honneur et de déshonneur, de vérité et de mensonge, de devoir, d’honnêteté, de faute professionnelle, et l’on s’étonne parfois qu’ils puissent prendre tout cela tellement au sérieux, comme si leur santé mentale en dépendait. C’est à mon sens parce que ce métier est fondé sur une imposture qui les mine secrètement, mais qu’aucun ne se décide à dénoncer : le fameux principe d’objectivité. Il s’apparente un peu à l’infaillibilité pontificale. On sent bien que si l’on commence à le déboulonner, ce principe, c’est tout l’édifice qui risque de se casser la gueule. Alors il faudra admettre que chacun écrit de sa fenêtre, selon ce qu’il a vécu ou n’a pas vécu, ce qu’il a compris ou n’a pas compris, qu’il n’y a plus de vérités, seulement des regards. » (pages 23-24)

 

« Je me mis à écrire de plus en plus vite, submergé par tout ce qui me tombait dessus, comme un type à qui l’on aurait demandé de décharger seul un wagon de marchandises, puis tout le train, puis les cinquante trains à venir. […] Ce qui me portait, c’était la nécessité absolue de sauver notre mémoire, de parvenir à dire ce qui nous était arrivé. » (page 34)

 

« Durant ces vingt années, nous ne nous étions pas donné de plaisir, ou si peu, parce que au fond elle n’était jamais parvenue à me pardonner, mais il ne fallait pas en déduire qu’elle n’avait pas d’aptitude au bonheur. La preuve ! Elle était aussi capable qu’une autre de donner du plaisir, et d’en recevoir, mais pas avec moi. Moi, j’avais fait d’elle une femme amputée, taciturne. C’était ça, le message. Et, pour me le faire entendre, il fallait bien dévoiler certains détails.

Comment n’ai-je pas compris qu’elle me disait tout simplement sa haine pour ces années à demi vécues ? » (pages 43-44)

 

« Il faut ça, la conscience aiguë qu’à un moment toute votre vie tient à un geste, pour commettre ce geste quoi qu’il vous en coûte. » (page 55)

 

« Le chagrin que me provoqua sa liaison me donna presque simultanément l’envie d’écrire sur elle, sur notre rencontre, sur mon éblouissement. D’une certaine façon, pendant qu’elle défaisait notre histoire dans les bras de l’architecte, je m’efforçais, plus ou moins consciemment, d’en sauver l’essentiel dans les dernières pages de mon roman. » (page 58)

 

« Mon livre était dans les librairies, posé sur les tables. L’incroyable s’était donc produit et il ne se passait rien. » (page 68)

 

« L’écriture n’est pas une arme à feu, elle n’est qu’une arme cérébrale, la manifestation la plus élaborée de notre profondeur, de notre richesse, de sorte qu’elle ne peut tuer que ceux qui veulent bien se laisser tuer. » (page 71)

 

« L’écriture appelle une réponse, le dialogue de deux intelligences, de deux mémoires, et je crois que seuls ceux qui refusent de répondre peuvent en être victimes. » (page 71)

 

« J’étais un presque mort continuant d’errer comme par accident dans l’espace familier de gens (mes frères et sœurs, mes parents, Agnès) pour lesquels j’étais complètement morts. » (page 77)

 

« J’espérais retrouver le fil en marchant, mais je n’étais plus dans mon livre. Petit à petit, l’idée se fit jour que je n’allais pas réussir à m’y remettre, comme si toutes les séparations accumulées ces derniers mois avaient cassé mon dernier ressort. J’avais sauvé mon livre, mais le prix à payer avait été tel qu’il n’y en aurait pas d’autres. Alors pourquoi est-ce que je continuais à vivre ? » (pages 81-82)

 

« Qu’est-ce que je n’accomplis pas, en quoi suis-je infidèle à un engagement quelconque lorsque je n’écris plus ? » (page 87)

 

« Je ne me sentais pas la permission d’user de la vie si je ne la mettais pas au propre dans mes grands cahiers à spirale, voilà, comme si je devais payer en pages d’écriture le droit d’aimer, de parler, de manger, de rire. » (page 88)

 

« Il y a un signe infaillible auquel on reconnaît qu’on aime quelqu’un d’amour, c’est quand son visage vous inspire plus de désir physique qu’aucune autre partie de son corps. » (Michel Tournier, (mal) cité page 97)

 

« J’avais pensé qu’en écrivant mon premier roman je sauvais de l’oubli notre histoire commune, or je ne sauvais que ma propre histoire en laquelle aucun de mes frères et sœurs ne se reconnut. C’est une évidence qu’une ou deux années d’écart, dans l’enfance, peut radicalement changer notre perception d’un événement, mais je n’y avais pas pris garde. » (page 111)

 

« Vous n’aviez jamais cessé d’être mon éditeur et c’est avec vous que j’avais continué de parler silencieusement, du soir au matin, vous prêtant des réponses et des commentaires qui m’avaient constamment aidé à réfléchir. Vous étiez beaucoup plus qu’un ami. » (pages 118-119)

 

« Je n’ai jamais pu en relire aucun. Ils m’excitent et m’enfièvrent quand je les écris, bien qu’ayant le nez dans le guidon j’ai parfois la sensation grisante de pédaler dans les étoiles, mais ensuite ils me font honte. J’en ouvre un au hasard, je lis deux ou trois pages, et je voudrais ne jamais l’avoir écrit. Si bien que je le referme aussitôt et que je dois sortir marcher ou me faire un café pour oublier. » (page 119)

 

« J’entrepris immédiatement un roman qui m’était inspiré par ma rupture avec Agnès, par cette année si particulière où elle avait insensiblement introduit son amant entre nous, tout en me demandant de l’attendre, tout en m’assurant qu’elle tenait énormément à moi, je tiens énormément à toi, Marc. J’avais envie de revivre cette année, non pas seulement pour explorer ma souffrance, mais pour avoir tout le loisir de regarder Agnès aller et venir et, au fond, de l’aimer une dernière fois. » (pages 120-121)

 

« Sans en avoir clairement conscience, je confirmais à travers ce livre que l’écriture était à mes yeux le plus sûr moyen de sauver de l’oubli, du néant, certains héros et moments de notre vie. » (pages 121-122)

 

« Au moment d’écrire j’étais comme une fée devant son chaudron, balançant dedans tout ce qui me traversait, inventé ou emprunté, je n’en avais rien à faire, du moment qu’en bouillonnant le brouet donnait à l’oreille la musique que j’avais en tête. » (page 123)

 

« On n’écrit rien si l’on s’interdit de toucher à ce qui peut heurter l’éthique ou la morale. » (pages 125-126)

 

« On peut bien noter des tas de détails du monde réel, il n’en reste pas moins qu’au moment d’écrire on ne retient que ceux qui ont éveillé un écho particulier en nous. » (page 128)

 

« Je n’avais jamais approché Hélène de si près qu’en la faisant aller et venir dans les pages de mon manuscrit. » (page 130)

 

« Si un livre peut tuer, me disais-je, c’est qu’il peut aussi guérir, sauver. » (pages 130-131)

 

« Oui, moi, j’entendais être lu, et je sais bien pourquoi : parce que dès l’âge de dix-huit ans l’écriture m’est apparue comme le meilleur moyen de faire la guerre, de riposter à tous ces gros salauds, allais-je écrire, retrouvant ma colère et les mots de ce temps-là, tous ces gros salauds qui avaient voulu nous anéantir. » (page 133)

 

« À conserver plus longtemps toute cette fureur en moi je serais certainement mort d’un cancer de la vésicule biliaire. » (pages 133-134)

 

« J’ai fait d’emblée de la littérature une affaire personnelle, une affaire de règlements de comptes. » (page 135)