L’invention de nos vies, Karine Tuil

Présentation de l’éditeur :

invention GFSam Tahar semble tout avoir : la puissance et la gloire au barreau de New York, la fortune et la célébrité médiatique, un « beau mariage »… Mais sa réussite repose sur une imposture. Pour se fabriquer une autre identité en Amérique, il a emprunté les origines juives de son meilleur ami Samuel, écrivain raté qui sombre lentement dans une banlieue française sous tension. Vingt ans plus tôt, la sublime Nina était restée par pitié aux côtés du plus faible. Mais si c’était à refaire ?

À mi-vie, ces trois comètes se rencontrent à nouveau, et c’est la déflagration…

« Avec le mensonge on peut aller très loin, mais on ne peut jamais en revenir » dit un proverbe qu’illustre ce roman d’une puissance et d’une habileté hors du commun, où la petite histoire d’un triangle amoureux percute avec violence la grande Histoire de notre début de siècle.

 

L’usurpation d’identité est en soi un point de départ hautement romanesque. Ce qu’en fait Karine Tuil dépasse toutes les attentes. « L’art de la réussite consiste à savoir s’entourer des meilleurs », disait JFK. Sam Tahar l’a compris très tôt. La façon dont il s’élève socialement est fascinante. Mais plus l’on monte haut, plus la chute, le cas échéant, est vertigineuse.

 

« Ce roman va bien au-delà de la question identitaire : il embrasse le monde, l’interroge, l’explique, le décortique. », écrit Mohammed Aissaoui.

C’est que Karine Tuil ne fait aucune concessions sur la société moderne, le culte des apparences, les enjeux de pouvoir dans les médias, les entreprises, le couple, les effets pervers du communautarisme/d’un communautarisme poussé à l’extrême (ceux qui disent clichés, sur la religion en particulier, sous-entendraient-ils que la vie n’en est pas truffée ?). Elle malmène ses personnages, les fait se prendre l’existence de plein fouet.

 

Dès les premières pages, L’invention de nos vies se révèle addictif. Le rythme haletant et la densité de la narration sont intensifiés par une écriture nerveuse et chargée, parce que Karine Tuil ne choisit pas – elle additionne les termes, les expressions, les morceaux de phrases, et cela finalement ajoute à la nuance, à la précision. Chaque personnage croisé ou presque a droit à sa note de bas de page, commentaire partial, fragment de vie, instantané dans le ton de l’époque du roman, dans l’esprit des flashs dont est émaillé le film allemand mythique Cours, Lola cours (1998).

 

Avec beaucoup de talent, Karine Tuil analyse enfin ce qu’on attend des autres, ce qu’on projette sur eux, et ce que l’écriture fait de la vie/ce que la vie fait de l’écriture. C’est captivant de justesse.

 

Comptant parmi les titres les plus attendus de cette rentrée littéraire, L’invention de nos vies est une formidable fresque contemporaine, un portrait sans complaisance de cette ère de l’immédiateté et de la performance dans laquelle nous évoluons, et où l’image bien souvent prime sur le sens – et un bonheur de lecture.

 

Grasset, 21 août 2013, 496 pages, 20,90 euros

 

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Morceaux choisis :

 

invention poche« … Aujourd’hui quelles ambitions ? 1/ Obtenir une augmentation de salaire de cent euros. 2/ Avoir un enfant avant qu’il ne soit trop tard – et quel avenir ? 3/ Emménager dans un F3 avec vue sur le terrain de football/les poubelles/une zone lacustre envasée où s’ébroueraient/agoniseraient deux cygnes éburnées – les territoires perdus de la République. 4/ Rembourser leurs dettes – mais comment ? Visibilité à court terme : commission de surendettement. Objectifs : à définir. 5/ Partir en vacances, une semaine en Tunisie peut-être, à Djerba, dans un club de vacances, formule all inclusive, on peut rêver. » (page 19)

 

« Le sexe était sa forme de consolation, de réparation, sa réplique à la brutalité sociale – la plus pure, il n’en avait jamais trouvé de meilleure. » (page 27)

 

« (sa façon de tout ramener à la performance comme si la sexualité était la seule arène où il pouvait exprimer pleinement ses capacités, se mesurer aux autres et les dominer…) » (page 34)

 

« C’était la fille d’un homme qui avait construit un parc d’attraction sur son cimetière intérieur. » (page 47)

 

« Avec un tel corps, on devrait fournir le mode d’emploi. Tant de beauté, ça encage. » (page 61)

 

« Auprès d’une femme aussi belle, tu es un convoyeur fébrile au volant d’un camion blindé. Concentre-toi : tu transportes le contenu de la Banque de France ; tous les braqueurs sont là, qui t’attendent, prêts à te faire sauter la tête d’un coup de chevrotine pour s’enfuir avec le butin. Ce que tu possèdes, ils le veulent aussi et avec plus d’intensité, plus de force que toi, car ils ne l’ont encore jamais eu entre les mains, ils ne savent pas ce que c’est que d’être riche d’une femme aussi belle. » (page 63)

 

« Le désir, vois-tu, est très supérieur à la peur, il la réduit, l’atrophie presque totalement. » (page 70)

 

« Nina appartient à cette catégorie de filles passives, réservées, qui trouvent dans le retrait une forme d’amplificateur du désir ; s’il la veut, qu’il vienne la chercher, qu’il vienne la prendre. » (page 115)

 

« Notre monde est celui de l’évaluation. L’échec est terrible mais le succès est ignoble. » (Eric Rochant, cité page 118)

 

« L’épreuve de les voir ensemble, amoureux, souriants, l’épreuve de s’asseoir en face d’eux, de les voir se caresser, s’enlacer. […] L’épreuve de penser au chaos qu’est devenue sa vie intime quand leur bonheur s’exhibe devant lui comme une pute qu’il n’a pas les moyens de s’offrir. » (page 129)

 

« – Tu n’es jamais satisfait ? – Je suis exigeant, ce n’est pas pareil. » (page 131)

 

« Nina voit son reflet dans la vitre du RER, elle ne se reconnaît pas et pense : voilà ce qu’il a fait de moi. Ce que le mécanisme sacrificiel a produit. Est-ce que c’est la peur de vieillir qui la tourmente à ce point ? Non, c’est la défection. Pendant toutes ces années, elle attendait quelqu’un, quelque chose, mais personne n’est venu la sauver et rien ne s’est produit. Une fille pareille aurait dû vivre mille vies. Elle énonce mentalement ses dons, ses aptitudes, ce que la nature lui a donné, ce qu’elle a acquis par l’éducation, le travail, la persévérance, la séduction, et elle dresse son constat : Voilà, j’ai raté ma chance. » (pages 137-138)

 

« Ce jour-là, j’ai compris ce qu’impliquait réellement mon mensonge : la certitude que je ne partagerais jamais rien avec personne. » (page 179)

 

« L’attachement, cette maladie mentale. » (page 193)

 

« L’écriture – cet espace où l’on ne se réalise jamais vraiment, où le doute écrase tout. » (page 211)

 

« Dans toute liaison amoureuse, vient le moment où il faut trouver le moyen de capturer l’amour, de le figer dans un cadre sûr – un appartement, une légalisation. C’est une option qui mène irrémédiablement à l’échec, ils le savent, tout le monde le sait ; pourtant, ça ne dissuade personne. Au bout d’un certain temps, plus ou moins long, les amants veulent vivre ensemble alors que c’est précisément parce qu’ils ne vivent pas ensemble qu’ils s’aiment. » (page 217)

 

« La qualité du tissu que l’on porte sur soi, dans lequel on s’enveloppe, est un signe de valeur sociale. » (page 262)

 

« L’état d’inconscience qui précède l’écriture. L’écrit qui ne résout rien et aggrave tout. » (page 272)

 

« Tout, dans la vie, n’est qu’une question de détermination et de désir. Tout n’est qu’une question d’opportunités, de rencontres et de chances à saisir. » (page 277)

 

« La vérité, c’est que les Arabes réagissent encore comme si on cherchait à les dominer, à les coloniser, et les juifs, comme s’ils risquaient toujours d’être exterminés. » (page 278)

 

« C’est une question que l’on pose souvent aux écrivains : Combien de temps mettez-vous pour écrire un livre ? – comme si l’écriture avait un lien quelconque avec l’architecture, la construction, le bâtiment, on pourrait prévoir des délais de fabrication, une date de livraison, chacun récupérerait son dû, on serait quittes. » (page 294)

 

« Bien qu’il n’y ait pas de règles, l’écriture supporte mal les contraintes. Il y a quelque chose d’asocial dans l’acte d’écrire : on écrit contre. » (page 294)

 

« Ecrire, c’est accepter de déplaire. Le souci de perfection, l’obsession du « bien faire », du « bien écrire », ça l’angoisse. La littérature est désordre. Le monde est désordre – comment rendre compte autrement de sa brutalité ? Les mots ne devraient pas être à la bonne place. La littérature est là, précisément, dans cette zone d’insécurité. » (page 295)

 

« Personne ne peut réussir en littérature. Ecrire, c’est se confronter quotidiennement à l’échec. » (page 297)

 

« C’était dans ce monde-là et pas ailleurs qu’il voulait vivre désormais, un monde où la place d’une virgule importait plus que la place sociale. » (page 323)

 

« Léa Brenner était devenue écrivain pour « décevoir » son père. » (page 330)

 

« Personne n’est formé pour supporter la notoriété. Il n’est pas naturel d’être connu/aimé par des milliers de gens. » (page 347)

 

« Ecrire, c’était trahir. Il avait toujours considéré que la littérature n’avait pas vocation à être légitime, utilitaire, morale, qu’elle crevait d’être pure, propre, sans tache. » (page 451)

 

« Un écrivain ne laisse rien perdre. » (Francis Scott Fitzgerald, cité page 453)

 

« D’une manière générale, je pense que personne n’est désolé pour autrui, je veux dire, on ressent éventuellement un peu de compassion face à la souffrance des autres mais ça n’altère jamais son propre bonheur… » (page 464)

 

« L’écriture n’est qu’une façon comme une autre de conquérir et de conserver une place sociale. » (page 468)

 

« Personne ne veut entendre le cri de la détresse sociale. » (page 472)

 

« Que fait-on des honneurs ? Est-ce qu’on a une chance supplémentaire d’être aimé ? Un accès à l’immortalité ? Devient-on invincible ? Super-héros ? Est-ce une assurance contre l’échec amoureux ? Contre la mélancolie et la haine de soi ? La vieillesse et la maladie ? Est-ce qu’on dort mieux après avoir été célébré ? Devient-on un meilleur écrivain ? Un meilleur amant ? Augmente-t-on ses chances d’être pris au téléphone ? D’avoir un rendez-vous chez le médecin ? Obtient-on une meilleure table au restaurant ? Et si on a le vertige ? » (page 487)

 

« Des sommets, on ne peut plus que redescendre. » (page 487)

 

« Ecrire, c’est avoir les mains sales. » (page 489)

Magari, Eric Valmir

MagariPrésentation de l’éditeur :

Quand Lorenzo sort de chez lui ce matin-là, flottent sur Rome toutes les promesses de l’été. Nous sommes le 19 juin 2001. Silvio Berlusconi est redevenu quelques jours plus tôt chef du gouvernement. Pour la plus grande joie de ses tifosi, l’AS Roma vient de remporter le troisième scudetto de son histoire. Et Lorenzo est heureux : certainement pas à cause du retour aux affaires du Cavaliere – la politique, il en a soupé. Peut-être même pas grâce à la victoire de son équipe, et Dieu sait pourtant s’il a rêvé de revivre une telle liesse… Non, Lorenzo est heureux parce que Francesca l’aime. Parce que, dans quelques mois, naîtra leur premier enfant, une fille, il en est certain. Parce que, à l’abord de la trentaine, l’ombre du petit garçon naïf et malhabile, celle de l’adolescent irrésolu ballotté par tous les vents contraires, n’est plus si lourde à porter. Aujourd’hui, sa vie a un axe, un socle, une direction. Alors, il traverse la rue sans faire attention. Et ne voit pas la voiture qui surgit au même moment…

Étendu sur le bitume, Lorenzo remonte le fil de sa vie. Celle d’un jeune Romain qui a grandi écartelé entre l’intransigeance d’un père communiste ultra militant, les migraines d’une mère rongée par un drame familial et l’amour d’un grand-père cachant tant bien que mal son passé mussolinien. Un parcours chaotique marqué par ce sentiment d’incertitude, de désirs, de rêves enfouis et aussi de résignation qu’exprime le mot « magari » (« si seulement… »), comme un état d’âme qui se décline à l’infini.

 

Ce roman, le deuxième d’Eric Valmir, commence par une explication du mot « magari », Inch’Allah italien intraduisible en français :

« Magari est une richesse de la langue italienne qui ne peut se traduire par un seul mot.

C’est un sentiment d’incertitude, de désirs, de rêves cachés, mais qui peut aussi porter en lui la négation et la résignation. Le célèbre dictionnaire franco-italien de Raoul Boch en propose plusieurs définitions: si seulement, j’aimerais bien, qu’il plaise à Dieu, quand bien même, ça ne viendra pas mais attendons quand même, sans doute, probablement, peut-être pas…

Magari, c’est un état d’âme qui se décline à l’infini. » (page 11)

 

 

Éric Valmir a été correspondant de Radio France à Rome pendant cinq ans. Ce séjour prolongé lui a fourni la matière de Magari, grande fresque de l’histoire récente de l’Italie portée par la voix de Lorenzo, né au début des années 70, passionné de football que son père, un communiste très militant, tente désespérément d’intéresser à la politique. Lorenzo grandit pendant les années de plomb, s’habituant comme il peut aux fusillades et aux attentats.

Son père et sa mère s’affrontent à propos du passé mussolinien du grand-père : pour le père, c’est une raison pour que Lorenzo n’aille plus chez son papi adoré en Ombrie ; pour la mère, son propre père est avant tout un bon grand-père dont elle ne veut pas priver son fils – et réciproquement.

Tandis que tout est politique, que tout est combat pour les parents de Lorenzo, les rapports de l’enfant à son grand-père sont basés sur des choses simples – les légumes, les oiseaux, la nature.

C’est malgré ce tiraillement que Lorenzo tente de se construire.

 

Magari commence au début des années 2000. Lorenzo vient de se faire renverser par une voiture. Allongé au sol, il déroule le fil de ses souvenirs. Son modèle, son référent, c’est Pinocchio, qui s’en sort toujours. Comme lui ?

 

Avec talent, Eric Valmir raconte l’histoire d’un pays, sur une période donnée – trois décennies environ – par le prisme des souvenirs d’une seule famille. Long de près de 400 pages, son ouvrage est un livre plein d’images et une plongée en profondeur dans la société italienne de la fin du XXème siècle. C’est enfin le roman d’apprentissage d’un héros attachant et inoubliable.

 

Mention spéciale au récit (véridique), impossible à lâcher, des dernières très longues heures d’Alfredo Rampi, ce petit garçon tombé dans un puits près de Rome en 1981, et qui n’a pas été sans m’évoquer l’agonie d’Omayra Sanchez, cette Colombienne de treize ans prisonnière de la boue après l’éruption du volcan Nevado del Ruiz en 1985, et qui est morte elle aussi « en direct » sur les écrans du monde entier.

 

Editions Robert Laffont, août 2012, 384 pages, 20 euros

 

 

Quelques citations :

 

« Les gens sont toujours en train d’imaginer le pire devant un corps étendu au sol. Ce raisonnement ne tient pas debout. A ras de terre, les perspectives ne sont pas aussi mauvaises qu’on le pense. » (page 17)

 

« Toi aussi, tu devrais avoir des pensées fortes auxquelles t’accrocher quand les autres essaient de faire du mal. Un personnage, un poète, un dieu. Tu dois bien avoir quelque chose en tête qui te fasse tenir ?

Bien sûr. Pinocchio, qui s’en sort toujours à la fin. Mais ça, je ne pouvais pas l’avouer à Youness. » (pages 58-59)

 

« Les rivières sont comme les hommes. Elles subissent le temps, ses accidents, ses épreuves et ses erreurs de parcours. » (page 62)

 

« La famille, c’est sacré, paraît-il. En regardant celles qui vivent dans le quartier, à Rome, je me dis que ça doit être vrai. Il y a des cris, des embrassades, des rires, de la musique.

Chez nous, on ne s’embrassait pas, ça gueulait politique et j’étais toujours tenu à l’écart. » (page 71)

 

« Un but de la Roma est toujours une revanche sur le quotidien qui nous écrase. » (page 132)

 

« J’ai demandé à Youness ce qu’était un communiste. Il m’a expliqué que c’étaient les types qui se battaient contre les fascistes. Alors, j’ai pensé que mon père devait effectivement être communiste même si je ne comprenais pas vraiment ce que cela signifiait. » (page 138)

Saga parisienne, Gilles Schlesser

1942. Paris est occupé.

Pierre et Amédée sont frères, mais tout les oppose. Le premier, auditeur à la Cour des Comptes et romancier en vue, dont le talent n’attendra que la Libération pour éclater, est un résistant de la première heure ; le second, collabo, est un odieux personnage.

Un tableau de Picasso disparaît dans la rafle du Vel d’Hiv.

 

Ainsi débute le premier tome de cette Saga Parisienne, « 1942 / 1958 Un balcon sur le Luxembourg », qui verra le succès de l’écrivain Pierre Ormen, homme à qui tout semble réussir en apparence mais qui porte de lourds secrets. Lire la suite

A défaut d’Amérique, Carole Zalberg

Suzan a traversé l’Atlantique pour rendre un dernier hommage à Adèle, qui fut la compagne de son père et que l’on enterre à Paris. Fleur, la petite-fille d’Adèle, est là aussi.

La vie de la défunte Adèle, déracinée, rescapée du ghetto de Varsovie, se déploie comme un fantôme muet sur les existences de Fleur et de Suzan, tandis que se dessine une grande fresque familiale qui mène le lecteur de la Pologne à la France et des Etats-Unis à l’Afrique du Sud.

 

« On devrait toujours laisser les souvenirs où ils sont. » (page 29)

 

Trois femmes, trois générations, trois continents. Trois fragilités, aussi, et trois de ces personnages dont les histoires font l’Histoire.

Au travers de ce triptyque féminin, Carole Zalberg, avec la finesse et l’exigence d’une plume devenue scalpel, explore ce que l’on a coutume d’appeler Lire la suite