A l’arrache, Patrick Goujon

A l'arrachePrésentation de l’éditeur :

« J’avais fumé ma cigarette sur le balcon, tandis que les enfants tuaient le temps, au milieu des feuilles entortillées des tilleuls. Un froid humide gelait les sinus et marquait avec retard le cycle des saisons. Les voix des gamins se mélangeaient leurs chamailleries à propos de qui a dit quoi tapé qui gagné quoi, des récits à dix gorges d’épopées minimales. »

Le narrateur et Fred, deux éducateurs, emmènent en vacances cinq jeunes de banlieue pour quelques jours.

Patrick Goujon donne à sentir la réalité d’une certaine frange de la jeunesse des banlieues. Les vies sont observées au ras du quotidien, sans complaisance ni cruauté.

 

Faire du cheval (ou du double poney). S’entendre raconter au bord du sommeil des histoires fantastiques avec des princes plus ou moins charmants. Oublier, un temps, le quotidien dont la cité est le triste décor. Pour ces deux filles et ces trois garçons en pleine adolescence, ce séjour est une bouffée d’oxygène. Pour Fred et le narrateur, qui les encadrent, c’est un moyen différent de les accompagner, dans cette noble ambition qui est la leur de les empêcher d’échouer, et de semer de ces graines dont on a toujours l’espoir qu’elles germent sans savoir ni quand, ni comment, ni si.

 

Quel enfant une cascade n’a-t-elle jamais fait rêver ? Pour montrer à la petite Fatou de l’exceptionnel plus exceptionnel encore, le narrateur va l’entraîner dans une fugue qui va réveiller des souvenirs.

Car avant d’être un éducateur, le narrateur est un adulte. Un être humain qui essaye de l’être, au moins. Un ancien enfant, en tout cas. Mais, rappelle Fred, « il faut essayer de ne pas confondre les rôles, tout comme il est dangereux de mélanger nos histoires et les leurs. » Celle du narrateur qui s’évertue à sauver les enfants à sa manière (il en existe tant) prend sa source dans cette banlieue qu’il ressent le devoir de ne pas quitter. Une mission. Et au-dessus de lui plane le spectre de Claire, l’amoureuse qui le lui a si souvent reproché, et dont il s’est séparé. « J’ai été eux », se justifie-t-il. On l’avait compris – en même temps qu’on avait saisi sa grande fragilité.

 

PGPatrick Goujon fait le choix de la tendresse plutôt que du jugement, celui de la bienveillance en toute lucidité plutôt que de l’apitoiement. Il livre des tranches de vie plus vraies que nature qui échappent aux clichés, des échanges pleins d’enthousiasme, dans une langue riche d’images et de musicalité qui donne à la banlieue d’autres couleurs.

Donnez-lui un micro et il en fait du slam.

 

Patrick Goujon dit aussi l’admiration dans le regard de l’autre qui donne une telle force – l’admiration du quotidien, l’admiration des petits pas, petits riens faits avec conviction, riens pleins de sens, pas décrocher le Nobel de littérature. Et puis il dit l’admiration qui un jour s’est évaporée, et avec elle les tremblements internes, tout ce qui fait qu’on vibre de la peau de l’autre, partis on ne sait où (mais loin) sans crier gare (et partis à jamais). Cruel mais tellement juste – et inévitable ?

 

A l’arrache est un roman citoyen à fleur de peau, pétri de colère et d’amour ; pour écrire, quoi d’autre ?

 

Gallimard, 2011, 160 pages, 14,10 euros

 

Passages choisis :

 

« Avant de fumer une deuxième cigarette, qui commençait à agir enfin, donnait l’illusion que tout le temps qui compte était à venir. » (page 25)

 

« Fatou tenait Caddie par le cou. Assises dans la piscine, l’eau quasi à hauteur des épaules, elles formaient un deux avec leurs doigts, ou un V, ce sourire de quand on les surprend devant la vitrine de la boulangerie au centre commercial, devant les bonbons, des piécettes dans la poche, elles se tenaient chaleureusement l’une contre l’autre et un instant tout ça était parfaitement ensemble, accordé, les yeux d’enfance ravie, l’explosion des gerbes d’eau, la démultiplication des gouttes et leur tracé graduel sur le noir de la peau. » (pages 41-42)

 

« La lumière se couche aussi sur les parkings. » (page 56)

 

« Si seulement on pouvait troquer la douleur contre la douleur. » (page 70)

 

« Claire me regardait toujours et c’était comme si dans ma vie j’étais en train de changer le monde. » (page 86)

 

« Eminem aura beau être disque de platine et Obama être président, le blanc et le noir ça fera jamais du gris. » (page 126)

 

« C’est pas parce que t’es bon à quelque chose que t’es obligé de le faire. » (page 132)

 

« Quitte-moi, voyage, engage-toi, déconne, écris, va élever des écureuils au Canada, mais par pitié, si t’es en colère, et tu l’es c’est pas imaginable comment, fais-en quelque chose, mets-la quelque part ta colère, recycle-la en quelque chose de bon. » (pages 133-134)

 

« Tu restes là et rien ne se passe, parce que t’auras beau faire des sorties au musée, aider les mômes à faire leurs devoirs, tu changeras pas le monde. Lâche tout et vois ce qui sortirait si tu laissais tout sortir. » (page 134)

 

« Avoir le courage de sa colère » (page 137)

 

« Le plus difficile dans une histoire je me dis, et je suis au bord de m’endormir à cet instant, le plus difficile, pas la première phrase d’un texte à trouver le tout début où ça commence qu’est-ce qu’on en sait le premier cri d’une histoire qu’on tient […]. » (page 147)

 

« quand je mourrai j’emporterai avec moi la synthèse d’un monde qui n’existe plus, une atlantide » (page 150)

 

« […] et elle me fixe, la prof de français, Le plus important c’est qu’il devienne ce qu’il doit et ma mère ne décèle pas, ne sent pas dans mon cœur les éruptions majeures, ce que l’on est parfois une sorte de maladie ça peut, l’amour l’engagement la peur de rater […] » (page 155)

 

« Si on y prend pas garde, en un claquement de doigts, un rien de temps engloutit ce qu’on avait encore de foi, de jeunesse, de raison » (page 157)

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Le soleil à mes pieds, Delphine Bertholon

Le soleil à mes piedsPrésentation de l’éditeur :

Il y a la petite, 22 ans, un âge comme deux cygnes posés sur un lac. Fragile et ravissante, elle peine à se jeter dans le grand monde et se réfugie dans la solitude de son appartement.

La grande, 24 ans, s’agite dans la ville : nymphomane, tyrannique et machiavélique, fascinée par la mort, elle se nourrit de la dépendance affective qu’elle impose à sa cadette.

Deux sœurs qui ont grandi avec un terrible secret et qui, dix-huit ans plus tard, se démènent pour tenter d’exister.

Le sort semblait avoir scellé leur destin, mais les rencontres quelquefois peuvent rebattre les cartes.

Le soleil à mes pieds est, avant tout, l’histoire d’une résurrection.

 

On ne sait pas tout de suite où Delphine Bertholon nous emmène mais on y va confiant. Son univers – celui de ces deux sœurs perdues, si touchantes – s’impose et on y plonge. Très vite, notre quête devient celle de ce secret qui lie les héroïnes autant qu’il les éloigne. On le devine épouvantable – il l’est. Que faire d’une réalité qui nous dépasse ? Que faire d’un drame survenu dans la solitude des 4 et 6 ans qu’avaient respectivement la petite et la grande à l’époque ?

 

Grandir avec, évoluer sans, avancer malgré, se construire contre. Et vivre, enfin.

 

Delphine Bertholon a dans l’écriture de ces fulgurances qui soufflent le lecteur. Elle aborde ici les thèmes de l’enfance et de la solitude, de l’apprivoisement de soi et du monde, de la sororité qui n’est pas que complicité et réjouissances. Son roman ne se lâche pas, il se lit vite mais restera longtemps en mémoire. Car à l’intérieur, comme dans le titre et sur le bandeau qui orne la couverture, se trouve du soleil, lumineux comme l’espoir qui nous accompagne une fois l’ouvrage refermé : il n’est jamais trop tard pour renaître à soi et au monde.

 

JCLattès, août 2013, 188 pages, 16 euros

 

A lire aussi sur Sophielit :

5 questions à Delphine Bertholon

L’effet Larsen

Cabine commune

Toute la rentrée littéraire 2013

 

 

 

Extraits choisis :

 

« Quand on a une sœur, on n’est plus jamais seule. » (page 10)

 

« On dit que les souvenirs s’estompent, que les visages se floutent, on suppose la mémoire soluble dans le temps. Mais concernant Maman, l’image reste précise comme marquée au fer rouge. » (page 28)

 

« Quelquefois, elle tente en boucle de se rassurer : un jour j’aurai de la chance un jour j’aurai de la chance un jour j’aurai de la chance.

Peut-être les humains ont-ils une réserve de bonheur, une sorte de batterie ? On en utilise un petit bout de temps en temps et à force, ça s’épuise. Mais sa batterie est neuve alors un jour, oui, elle aura de la chance. Elle ne croit pas en Dieu, c’est juste de la logique : ça ne peut pas toujours tomber sur les mêmes. » (pages 28-29)

 

« Elle se désole qu’il faille travailler pour vivre. » (page 32)

 

« Voir sans être vue, un oiseau sur une branche. » (page 46)

 

« Elle se demande pourquoi le simple fait d’exister coûte si cher. » (page 56)

 

« Elle a beau être en vie, elle est comme Maman morte – pleine d’occasions manquées. » (page 68)

 

« Les enfants ne se lavent pas sans y être obligés. » (page 87)

 

« Si je croyais en Dieu, j’aurais au moins quelqu’un à qui m’en prendre… » (page 105)

 

« Elle aimerait cesser d’être tellement Alice, un coup immense, un coup minuscule, toujours inadaptée, jamais dans la bonne maison ni de la bonne dimension – et la Reine de cœur en forme de grande ! » (page 109)

 

« Si j’étais seule au monde, les secrets seraient mieux gardés. » (page 131)

 

« Elle allume une cigarette. En quelques minutes, trois personnes viennent lui en piquer une. Fumer rend visible… » (page 139)

 

« Elles sont un fait divers sans coupable et s’il n’y a pas de coupable, il n’y a pas de victimes. C’était la faute au caillot, la faute à l’anévrisme, la faute à pas de chance. Mais elles seront toujours coupables d’avoir fait comme si de rien n’était. » (page 145)

 

« Debout face au miroir, elle se cherche des rides, mais elle n’en trouve aucune ; à croire que le réel refuse de l’imprimer. » (page 146)

 

« Elle ne cherche personne. Elle ne veut pas combler un vide, mais vider un trop-plein. » (page 149)

 

Les adolescents, « ces adultes en instance, ces possibles humains qui n’ont rien d’autre à faire que de grandir encore. » (page 164)

 

« Il n’y a pas de risques à trop grandir… sauf de se noyer dans ses propres larmes. » (page 173)

J’ai déserté le pays de l’enfance, Sigolène Vinson

cvt_Jai-deserte-le-pays-de-lenfance_9046Le pays de l’enfance, pour Sigolène Vinson, c’est Djibouti, terre du premier homme, refuge d’Arthur Rimbaud. Une enfance au soleil, à courir sur le sable et la terre sèche, une enfance en noir et or. Une enfance terreau de rêves nobles : quand elle sera grande, Sigolène servira la justice et prendra la défense des plus faibles. Son existence ainsi deviendra destin.

« Je serais quelqu’un de bien, j’assisterais les victimes d’une société marchande, je me bagarrerais pour la défense du service public, je m’attacherais toujours plus au principe d’égalité qu’à n’importe quel autre […] J’aurais une robe d’avocat et je permettrais à des travailleurs précaires de voir leur contrat de travail à durée déterminée requalifié en CDI, j’obtiendrais des rappels de salaire, des rappels d’heures supplémentaires et même des rappels de paniers-repas. » Lire la suite