Le cosmonaute, Philippe Jaenada

Présentation de l’éditeur :

philippe-jaenada-le-cosmonaute-9782757825518Nous vivions quelque chose d’extraordinaire. Nous nous aimions. Et puis Pimprenelle, si imprévisible, si aérienne, est devenue obsessionnelle et jalouse. Heureusement, j’ai adopté une méthode pour affronter la vie en toute sérénité : celle du chameau sauvage d’Australie. Lors des duels, il décide lui-même s’il a gagné ou non, et il se couche sur le flanc, sans se soucier de son adversaire.

 

Hector, le narrateur, a trouvé la femme de sa vie. Après deux ans d’amour, la dénommée Pimprenelle est enceinte, et bientôt Oscar agrandit le cercle. Dès lors, rien ne va plus pour Hector. Sa dulcinée, sa princesse rencontrée dans une forêt d’Allemagne, le transporte « dans une prison qu’elle a construite elle-même et dont elle a établi toutes les lois ». Voilà désormais ce qu’est le couple Lire la suite

Alice et les orties, Julie Bonnie

Présentation de l’éditeur :

 

alice-et-les-orties« Je ne sais plus quand je me suis décidée. L’histoire remontait à des décennies, elle n’avait jamais cessé de m’empoisonner, mais je la repoussais lorsqu’elle venait m’agripper. Elle grandissait, se nourrissait de mon sang, marchait à mes côtés. Ses morsures- surprises me laissaient sur le carreau pendant plusieurs jours, plusieurs semaines parfois. J’aurais pu continuer, amputée de l’existence, à la fuir, sur mes rotules blessées, sans répit, sans espoir. Pourtant je me suis décidée. » J. B.

Parce que le silence tue, que la honte étouffe, Alice se met en quête des mots pour écrire son récit puis l’évincer une fois pour toutes de sa vie. Sur son chemin, on croise des monstres, des morts, des personnages loufoques. Tous vont l’aider à comprendre enfin ce qui lui est arrivé. Pour raconter l’indicible, un conte poétique, magique et tendre.

 

C’est une histoire moche comme une vieille Lire la suite

Mon amour, Julie Bonnie  

Présentation de l’éditeur :

Mon amour,« Nous ne nous sommes rien dit. Tess a pris toute la place. Puis tu es parti en laissant entre nous un vide silencieux. Tu sais bien faire ça. Ce que tu choisis d’ignorer disparaît. Si on n’en parle pas, ça n’existe pas. Tu dis qu’il ne faut pas se gâcher l’existence. Tu as raison. Nous gardons la tête haute en nous aimant sans parasites.   La trotteuse tremblote, sautille, et continue de tourner en rond. Je suis immobile. Au moindre mouvement, quelque chose va commencer et j’ai l’intuition qu’il vaudrait mieux que tout s’arrête. » J. B.

 

Un homme et une femme s’écrivent. Ils s’aiment, elle vient d’accoucher de leur enfant et lui, pianiste, est parti en tournée. Passion amoureuse, fusion maternelle, engagement artistique s’entremêlent et s’entredévorent tandis qu’un autre homme entre en jeu. Au fil des lettres et de l’inéluctable chassé-croisé amoureux, chacun se découvre livré à sa solitude.

Julie Bonnie saisit avec une extrême sensibilité une histoire qui s’écrit autant dans les mots posés sur le papier que dans les marges d’échanges impossibles. Un regard bouleversant sur la fugacité des rencontres, la transmission et la force des silences.

 

 

La narratrice est la femme d’un marin restée au port : son homme, pianiste de jazz, s’est envolé pour jouer ailleurs, quatre jours seulement après qu’elle a accouché de leur fille, Tess. A lui les paillettes de la tournée – croit-on-, à elle une vie qui « se résume à un bébé, du lait, du sang » – croit-on encore.

 

page 58Ils n’ont pas eu le temps de devenir une famille, il faudra attendre la fin de la tournée pour cela. Entre eux, Tess prend toute la place. Ou pas. Car il y a aussi le monde autour d’eux, le monde qu’ils offrent à leur fille, la pluie qui soulage Paris et le début de l’effacement de la réalité.

 

Ils (s’)écrivent ce qu’ils ne peuvent se dire. Pendant que le père se raccroche aux photos reçues via son téléphone, sa messagerie, pour ne pas oublier le visage de l’enfant qu’il a entraperçue avant de filer, le corps de la mère devient sanctuaire, en attendant que les sensations reviennent. Mais les amants sauront-ils se retrouver, de n’avoir pas vécu ensemble cette période consécutive à tant de bouleversements, cette période qui en contient tant de nouveaux ?

 

Parfois, des tiers interviennent dans cette non-correspondance. Un ami, un parent – ou alors une lettre s’adresse à Tess. Il y a parmi ces morceaux d’autres la bouleversante missive de la mère de l’homme qui, écrivant à sa bru, confesse qu’elle ne peut se réjouir de la naissance de Tess, ni ne veut se lier à la fille d’un fatalement mauvais père, à la femme d’un fatalement mauvais conjoint. Le malheur, la défection, l’abandon en forme de fatalités.

 

Les placards sont vides, les corps sont pleins, mais que devient le couple qui a voulu se multiplier ? « Nous étions heureux, parfaitement, mais nous ne pouvions pas nous contenter de ça. », écrit Julie Bonnie. Le mieux est parfois l’ennemi du bien.

 

Mon amour,, c’est l’histoire de l’apprentissage par une femme d’une autre forme de solitude, puisqu’elle est désormais deux, et l’histoire d’une réconciliation avec son corps bouleversé. Mais ce n’est pas seulement cela. Il y a des sanglots longs et la musique, des couleurs pâles et la peinture.

C’est l’histoire d’une transformation. D’une virgule, et de tout ce qu’il y a après.

 

Après Chambre 2 que j’avais tant aimé, voici un livre à la construction tout aussi maîtrisée, et au style qui confirme le talent de son auteur.

Mon amour, est un roman qui dit ce que d’autres n’osent pas – que de la vie, on ne se remet pas.

Et que ce n’est pas si grave.

 

 

Grasset, mars 2015, 224 pages, 17,50 €

 

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En marge :

 

« Quand tu n’es pas là, je me mets à t’aimer comme une folle. » (page 12)

 

« Ce que tu choisis d’ignorer disparaît. » (page 20)

 

« Maintenant, je suis la mère de ton enfant. Je suis la femme qu’on trompe. » (page 27)

 

« Je suis passée de l’autre côté d’une barrière dont j’ignorais l’existence. » (page 40)

 

« C’est ça mon talent. Un père qui ne croit pas en moi et qui m’ordonne d’être meilleur que lui. » (page 44)

 

« Tu es loin et je ne veux pas t’aimer au téléphone. » (page 46)

 

« C’est fou ce que le corps traverse. » (page 53)

 

« Nous étions heureux, parfaitement, mais nous ne pouvions pas nous contenter de ça. » (page 69)

 

« Les pavés me rappellent comme le monde est vieux et j’aime ça. » (page 71)

 

« Rien ne se peut qui ne soit pas sorti d’une femme. » (page 71)

 

« Je me débrouille comme je peux avec ma trahison. » (page 74)

 

« Je cherche la couleur de cet instant. » (page 108)

 

« On ne s’inquiète pas si quelqu’un meurt de peindre, il n’a qu’à arrêter. » (page 120)

 

« Nous voilà à mi-parcours. Plus qu’à redescendre vers ton retour. » (page 122)

 

« Les femmes pleurent, les hommes disparaissent. » (page 131)

 

« Je n’ai plus de larmes, je les ai toutes pleurées. » (page 131)

 

« La couleur peut rendre fou, elle n’est jamais juste, et profonde comme un puits. » (page 142-143)

 

« Si le sol tremble sous nos pieds, c’est pour tester notre équilibre, pas pour que l’on se jette à corps perdu dans la première faille tectonique. » (page 152)

 

« Je voudrais que ma maison, ce soit toi. » (page 179)

Dix-sept ans, Colombe Schneck

Présentation de l’éditeur :

17-ans« On m’a élevée ainsi : les garçons et les filles sont à égalité. Je suis aussi libre que mon frère, ma mère est aussi libre que mon père. C’est faux. Je suis une fille, pas un garçon. J’ai 17 ans, mon corps me trahit, je vais avorter.

J’y pense toujours, je n’en parlerai jamais à personne. Parfois, je ne suis pas loin de dire le mot, de le partager  avec une amie proche. Et puis non, je renonce. Pourquoi ce silence ? » C. S.

 

 

Colombe Schneck, écrivain, journaliste, issue d’un milieu aisé aux mœurs libres et à la communication facile, a avorté à dix-sept ans, à la veille de son baccalauréat. Trente ans plus tard, et pour la première fois, elle raconte « comment, par accident, [elle est] entrée dans le monde des adultes ».

 

Tout l’a préparé à ce que cela ne lui arrive pas, pas à elle, elle n’est pas de celles qui se laissent surprendre, pas de celles dont la route connaît un accident. Elle a d’autres ambitions. Et les enfants, ce sera le plus tard possible. Il y a tant à vivre avant.

C’est arrivé pourtant.

En douceur, elle raconte sa décision, l’intervention après laquelle on n’apporte ni fleurs ni chocolats, le monde autour, à l’heure où les slogans des années 70 ont été digérés par la société.

 

Une lycéenne qui avorte à la veille du bac, presque un non événement. Mais suffit-il de se débarrasser de la graine encombrante pour revenir au monde ?

 

En peu de pages, peu de mots, Colombe Schneck rappelle les souvenirs enfouis et donne sa version d’un événement qui n’est jamais banal, dont on ne sort jamais indemne, qu’on soit femme ou homme. Et revient sur les origines de la loi Veil, tout en s’adressant enfin à celui qui n’a jamais existé.

Un livre bref pour ne pas oublier qu’avorter n’est jamais anodin ni facile.

 

Editions Grasset, janvier 2015, 96 pages, 10 euros

 

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Entre guillemets :

 

« J’entrevois que mon monde peut se fissurer. » (page 34)

 

« Ce n’est pas mon genre d’être enceinte, de ne pas choisir, de ne pas être libre. » (page 41)

 

« Les problèmes, dans cette vie d’alors, partent aussi vite qu’ils sont arrivés. » (page 51)

 

« Avorter ce n’est pas une faute mais, comme tout accident, c’est quelque chose à soustraire dans nos vies. » (page 68)

 

« Il s’agit de mon corps de jeune fille. » (page 80)

 

« Et toi, tu es un mort de plus ou un mort de moins ? » (page 89)

La vie qu’on voulait, Pierre Ducrozet

Présentation de l’éditeur :

Le corps de Manel repose inanimé sur les berges de la Seine. Que s’est-il passé ? Lou, près de lui, repousse les images que ce fantôme a réveillées, celles d’une amitié enterrée. Ils étaient cinq. Ils avaient 20 ans en l’an 2000. Ils espéraient une vie intense. Ils sont paris à Berlin pour fouiller la nuit, la route, la musique. Les années ont passé. Dix ans plus tard, ils essaient de recoller les morceaux de leurs rêves et de se réconcilier avec le monde.

La vie qu'on voulaitS’ils se sont arrêtés au milieu du chemin, Manel, lui, est allé jusqu’au bout. Son retour va tout chambouler. Entre Paris, Berlin, Londres et Barcelone, ils se lancent dans une cavale folle à la recherche de tout ce qui les portait.

Dans une prose rythmée et imagée, Pierre Ducrozet raconte le coup de sang d’une jeunesse européenne qui voulait une vie en forme de grenade et s’est retrouvé, un matin, des éclats entre les mains.

 

Ils se prénomment Théo, Éva, Lou, Manel, Camille. Trois garçons et deux filles. Parmi eux un frère et une sœur. Ils sont d’une « génération grise », vingt ans à la fin du siècle, « tous noyés dans la masse opaque » alors qu’ils ne rêvaient que du contraire – trouver leur place dans l’existence. Poussés en milieu urbain, ce sont (comme moi) des marcheurs compulsifs, qui arpentent le bitume pour sans doute retrouver leur propre trace. Parmi eux, tête de groupe s’il en est, figure de proue ou leader même quand il brille par son absence, Manel. « J’ai vingt-huit ans, rien derrière, rien devant. Absurde. Parfait. » Manel est un écorché vif. La vie comme combat. Ou comme partie d’échecs : manger plutôt que/avant d’être mangé. Un écorché vif ou un idéaliste, un passionné, un kamikaze qui élimine pour rester vivant. Et qui se demande « pourquoi rien ne change alors [qu’il est] déjà mort cent fois ». Manel autour de qui la petite troupe se sépare et se reforme sans cesse, les amis désormais presque trentenaires questionnant leurs parcours avec un impossible recul – mais un vrai désenchantement.

 

Les jeux sont-ils faits dès le début de la partie, ou le joueur a-t-il la possibilité d’agir comme il l’entend ? Pierre Ducrozet interroge sur le destin et la capacité de chacun à faire de sa vie ce qu’il veut. Faire coïncider son présent et ses rêves d’avant l’apprentissage de la réalité. La vie qu’on a ressemble rarement à la vie qu’on voulait, mais est-elle moins bien pour autant ? Le renoncement signe-t-il nécessairement la fin du jeu ? Et comment survit-on à la désillusion ?

 

Ce deuxième roman de Pierre Ducrozet emporte comme un tourbillon. Les pages se tournent au rythme des humeurs des protagonistes, langueurs ou coups de sang, diatribes ou plages d’excitation, tandis que se dessine en fil rouge cet espoir dont on se persuade qu’il ne pourra disparaître totalement – sinon, à quoi bon ? L’écriture est nerveuse et changeante. Seule son aptitude à happer le lecteur reste constante. Et ces cinq personnages, sait-on vraiment qui ils sont ? Ducrozet en donne une vision volontairement partielle, partiale. Pourtant, très vite grandit la conviction qu’on les connaît. En tout cas moi, je les connais, ô combien…

 

La vie qu’on voulait est le roman d’une génération qui n’arrive pas à abandonner tout à fait ses idéaux et tente de s’accommoder à sa façon d’un monde dans lequel elle ne se reconnaît pas.

Cette génération, c’est la mienne.

Ce roman n’aura pas raté sa cible.

 

Grasset, avril 2013, 248 pages, 17,90 €

 

Morceaux choisis :

 

« On n’est réellement prêt qu’un jour sur cent à bousculer l’ordre des choses. » (page 13)

 

« Elle aime de plus en plus les choses simples. Avant, elle s’en souvient, elle aimait les excès, les délires, les nuances, mais elle s’est lassée, ça ne mène à rien sinon à un vide du cœur plus grand encore. » (page 25)

 

« Vingt-six ans, c’est tard pour commencer à vivre. » (page 27)

 

« On part en Malaisie comme on va au Monoprix, le monde est si petit qu’on en touche les bords. » (page 31)

 

« Elle s’ennuie peut-être parfois, mais c’est une taxe obligatoire sur la vie. » (page 49)

 

« Avant, elle s’en souvient, elle aurait voulu faire de sa vie une toile de Pollock, un truc explosif noir brillant, mais elle n’en est plus sûre à présent. Il y a de la beauté aussi à n’attendre rien, à se contenter d’un souffle par la fenêtre, les pieds sur le rebord. » (page 51)

 

« La réalité est une traînée de seize ans qui se laisse désirer avant de s’enfuir par la porte de derrière. » (page 55)

 

« Le train est toujours une possibilité, qui est là, à côté, si jamais. » (page 68)

 

« Tous ayant claqué la porte, il la claqua à son tour et partit jouer ailleurs. La fin d’une certaine innocence aurait pu déboucher sur l’âge adulte, elle l’engagea finalement plus avant dans sa voie. Il décida de persévérer vers l’oiseau rare. Grandir, ce sera ça. » (page 107)

 

la vie qu'on« – C’est décidé, je vais me remettre à la solution universelle. Je vais travailler.

Elle rit.

– Souviens-toi.

Elle lui rafraîchit la mémoire, et alors oui, ça lui revient : ses boulots d’intérimaire, ses passages à la caisse, à l’usine de saucisses, rayon emballage, le plastique bien droit et hop on enfourne, et puis ses deux années d’études poussives, sociologie non finalement histoire, bon Dieu les bancs claquent quand on les referme, la fille de la cafétéria est plus excitante qu’Himmler, un café, oui, le quatrième – une licence quand même, à l’usure et puis (sonnez les cloches) ce fut l’heure glorieuse des stages, bibliothèque, association culturelle, organismes régionaux, gestion des fonds publics et des pochettes cartonnées, les chambres étroites et le chauffe-eau qui siffle – et puis un stage avait débouché sur un CDD de trois mois, miracle, ennui, conversation de couloirs avec collègues fascinants, s’asseoir sur une chaise, se lever, s’asseoir à nouveau, s’allonger, et entre les stations des dossiers à classer, des choses à écrire dessus, des rapports à rédiger, une vie à remplir. Il avait finalement choisi de la dégonfler lentement comme un ballon d’anniversaire, de CDD en RMI, puis RSA, des initiales et quelques ronds pour tenir le coup. Et c’est tout.

– Bon, d’accord, on est une génération blablabla, le travail nous emmerde, et de toute façon il n’y en a pas, etc. – mais merde, regarde tous ces gens, ils sont heureux, c’est pas une blague, ils produisent, gèrent, déplacent, renversent, constatent, et rentrent chez eux éperdus, essoufflés, s’affalent dans leur canapé, ils sont repus, ils offrent leur corps à la machine sociale, qui, en retour, leur offre une plénitude en papier cadeau. » (pages 124-125)

 

« Les amitiés masculines sont belles et imbéciles, celle-là ne fut pas différente. Quentin se nourrit de Manel jusqu’à en avoir assez de cette démesure qui s’approchait toujours plus du précipice. Il fit un pas en arrière. Manel l’observa. Très bien, dit-il. Mais pense à une chose, avant de partir : et si le précipice était derrière ? » (pages 127-128)

 

« La nuit n’oublie pas ses enfants. » (page 129)

 

« Il y a parfois, au creux des nuits, des instants purs qui vous tranchent le bas-ventre. […] Si les hommes savaient ce qu’on a dedans, ils prendraient peur – c’est ce qu’ils font, d’ailleurs. » (page 135)

 

« Les gens ne finissent jamais leurs phrases, ils ne savent pas quoi mettre dedans. » (page 139)

 

« Notre époque se trompe. Le problème n’est évidemment pas le terrorisme, mais l’absence de terrorisme. Tous ces imbéciles barbus ou en cagoules ne sont que de grands enfants prêts à sauter sur une mine comme on saute à la corde. Il nous manque précisément l’inverse : une flamme qui nous élève. Je m’en charge. » (page 149)

 

« S’il faut se rendre, ce sera à la nuit. » (page 155)

 

« Tu aimes bien la justice, dernièrement. Tu trouves que c’est une belle valeur, tu en bois plusieurs verres le soir au bar d’en face. » (page 159)

 

« Depuis que j’ai arrêté d’espérer la féérie ça va mieux. » (page 177)

 

« Faudra-t-il donc, comme n’importe quelle tantouze ou lecteur de Paulo Coelho, en venir à se demander Qui suis-je ? » (page 187)

 

« De toute façon, la peau, c’est ce qu’il y a de plus profond, et je suis pas le seul à le penser. » (page 187)

 

« La révolution, il est en plein dedans, mais il y a tant de chaînes qu’il n’arrive jamais sur la bonne, là où ça se passe. » (page 203)

 

Berlin : « Tout le monde semble étudier ici, et manger des pains aux céréales très très bons pour la santé. » (page 212)

 

« On tente toujours de colmater la brèche provoquée par l’irruption de la mort dans le paysage par un déluge de papiers, de mouvements de bras, par diverses manœuvres administratives censées donner corps au néant, mais le vent venu d’en bas est plus fort, l’illusion s’envole avec lui. » (page 233)

 

« C’est souvent comme ça, au moment où votre navire coule quelqu’un vous tend le bras qui n’en savait rien. » (page 238)

 

« Quand on enterre sa jeunesse, ça fait un bien fou. » (page 245)

L’invention de nos vies, Karine Tuil

Présentation de l’éditeur :

invention GFSam Tahar semble tout avoir : la puissance et la gloire au barreau de New York, la fortune et la célébrité médiatique, un « beau mariage »… Mais sa réussite repose sur une imposture. Pour se fabriquer une autre identité en Amérique, il a emprunté les origines juives de son meilleur ami Samuel, écrivain raté qui sombre lentement dans une banlieue française sous tension. Vingt ans plus tôt, la sublime Nina était restée par pitié aux côtés du plus faible. Mais si c’était à refaire ?

À mi-vie, ces trois comètes se rencontrent à nouveau, et c’est la déflagration…

« Avec le mensonge on peut aller très loin, mais on ne peut jamais en revenir » dit un proverbe qu’illustre ce roman d’une puissance et d’une habileté hors du commun, où la petite histoire d’un triangle amoureux percute avec violence la grande Histoire de notre début de siècle.

 

L’usurpation d’identité est en soi un point de départ hautement romanesque. Ce qu’en fait Karine Tuil dépasse toutes les attentes. « L’art de la réussite consiste à savoir s’entourer des meilleurs », disait JFK. Sam Tahar l’a compris très tôt. La façon dont il s’élève socialement est fascinante. Mais plus l’on monte haut, plus la chute, le cas échéant, est vertigineuse.

 

« Ce roman va bien au-delà de la question identitaire : il embrasse le monde, l’interroge, l’explique, le décortique. », écrit Mohammed Aissaoui.

C’est que Karine Tuil ne fait aucune concessions sur la société moderne, le culte des apparences, les enjeux de pouvoir dans les médias, les entreprises, le couple, les effets pervers du communautarisme/d’un communautarisme poussé à l’extrême (ceux qui disent clichés, sur la religion en particulier, sous-entendraient-ils que la vie n’en est pas truffée ?). Elle malmène ses personnages, les fait se prendre l’existence de plein fouet.

 

Dès les premières pages, L’invention de nos vies se révèle addictif. Le rythme haletant et la densité de la narration sont intensifiés par une écriture nerveuse et chargée, parce que Karine Tuil ne choisit pas – elle additionne les termes, les expressions, les morceaux de phrases, et cela finalement ajoute à la nuance, à la précision. Chaque personnage croisé ou presque a droit à sa note de bas de page, commentaire partial, fragment de vie, instantané dans le ton de l’époque du roman, dans l’esprit des flashs dont est émaillé le film allemand mythique Cours, Lola cours (1998).

 

Avec beaucoup de talent, Karine Tuil analyse enfin ce qu’on attend des autres, ce qu’on projette sur eux, et ce que l’écriture fait de la vie/ce que la vie fait de l’écriture. C’est captivant de justesse.

 

Comptant parmi les titres les plus attendus de cette rentrée littéraire, L’invention de nos vies est une formidable fresque contemporaine, un portrait sans complaisance de cette ère de l’immédiateté et de la performance dans laquelle nous évoluons, et où l’image bien souvent prime sur le sens – et un bonheur de lecture.

 

Grasset, 21 août 2013, 496 pages, 20,90 euros

 

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Pourquoi écrivez-vous, Karine Tuil ?

 

Morceaux choisis :

 

invention poche« … Aujourd’hui quelles ambitions ? 1/ Obtenir une augmentation de salaire de cent euros. 2/ Avoir un enfant avant qu’il ne soit trop tard – et quel avenir ? 3/ Emménager dans un F3 avec vue sur le terrain de football/les poubelles/une zone lacustre envasée où s’ébroueraient/agoniseraient deux cygnes éburnées – les territoires perdus de la République. 4/ Rembourser leurs dettes – mais comment ? Visibilité à court terme : commission de surendettement. Objectifs : à définir. 5/ Partir en vacances, une semaine en Tunisie peut-être, à Djerba, dans un club de vacances, formule all inclusive, on peut rêver. » (page 19)

 

« Le sexe était sa forme de consolation, de réparation, sa réplique à la brutalité sociale – la plus pure, il n’en avait jamais trouvé de meilleure. » (page 27)

 

« (sa façon de tout ramener à la performance comme si la sexualité était la seule arène où il pouvait exprimer pleinement ses capacités, se mesurer aux autres et les dominer…) » (page 34)

 

« C’était la fille d’un homme qui avait construit un parc d’attraction sur son cimetière intérieur. » (page 47)

 

« Avec un tel corps, on devrait fournir le mode d’emploi. Tant de beauté, ça encage. » (page 61)

 

« Auprès d’une femme aussi belle, tu es un convoyeur fébrile au volant d’un camion blindé. Concentre-toi : tu transportes le contenu de la Banque de France ; tous les braqueurs sont là, qui t’attendent, prêts à te faire sauter la tête d’un coup de chevrotine pour s’enfuir avec le butin. Ce que tu possèdes, ils le veulent aussi et avec plus d’intensité, plus de force que toi, car ils ne l’ont encore jamais eu entre les mains, ils ne savent pas ce que c’est que d’être riche d’une femme aussi belle. » (page 63)

 

« Le désir, vois-tu, est très supérieur à la peur, il la réduit, l’atrophie presque totalement. » (page 70)

 

« Nina appartient à cette catégorie de filles passives, réservées, qui trouvent dans le retrait une forme d’amplificateur du désir ; s’il la veut, qu’il vienne la chercher, qu’il vienne la prendre. » (page 115)

 

« Notre monde est celui de l’évaluation. L’échec est terrible mais le succès est ignoble. » (Eric Rochant, cité page 118)

 

« L’épreuve de les voir ensemble, amoureux, souriants, l’épreuve de s’asseoir en face d’eux, de les voir se caresser, s’enlacer. […] L’épreuve de penser au chaos qu’est devenue sa vie intime quand leur bonheur s’exhibe devant lui comme une pute qu’il n’a pas les moyens de s’offrir. » (page 129)

 

« – Tu n’es jamais satisfait ? – Je suis exigeant, ce n’est pas pareil. » (page 131)

 

« Nina voit son reflet dans la vitre du RER, elle ne se reconnaît pas et pense : voilà ce qu’il a fait de moi. Ce que le mécanisme sacrificiel a produit. Est-ce que c’est la peur de vieillir qui la tourmente à ce point ? Non, c’est la défection. Pendant toutes ces années, elle attendait quelqu’un, quelque chose, mais personne n’est venu la sauver et rien ne s’est produit. Une fille pareille aurait dû vivre mille vies. Elle énonce mentalement ses dons, ses aptitudes, ce que la nature lui a donné, ce qu’elle a acquis par l’éducation, le travail, la persévérance, la séduction, et elle dresse son constat : Voilà, j’ai raté ma chance. » (pages 137-138)

 

« Ce jour-là, j’ai compris ce qu’impliquait réellement mon mensonge : la certitude que je ne partagerais jamais rien avec personne. » (page 179)

 

« L’attachement, cette maladie mentale. » (page 193)

 

« L’écriture – cet espace où l’on ne se réalise jamais vraiment, où le doute écrase tout. » (page 211)

 

« Dans toute liaison amoureuse, vient le moment où il faut trouver le moyen de capturer l’amour, de le figer dans un cadre sûr – un appartement, une légalisation. C’est une option qui mène irrémédiablement à l’échec, ils le savent, tout le monde le sait ; pourtant, ça ne dissuade personne. Au bout d’un certain temps, plus ou moins long, les amants veulent vivre ensemble alors que c’est précisément parce qu’ils ne vivent pas ensemble qu’ils s’aiment. » (page 217)

 

« La qualité du tissu que l’on porte sur soi, dans lequel on s’enveloppe, est un signe de valeur sociale. » (page 262)

 

« L’état d’inconscience qui précède l’écriture. L’écrit qui ne résout rien et aggrave tout. » (page 272)

 

« Tout, dans la vie, n’est qu’une question de détermination et de désir. Tout n’est qu’une question d’opportunités, de rencontres et de chances à saisir. » (page 277)

 

« La vérité, c’est que les Arabes réagissent encore comme si on cherchait à les dominer, à les coloniser, et les juifs, comme s’ils risquaient toujours d’être exterminés. » (page 278)

 

« C’est une question que l’on pose souvent aux écrivains : Combien de temps mettez-vous pour écrire un livre ? – comme si l’écriture avait un lien quelconque avec l’architecture, la construction, le bâtiment, on pourrait prévoir des délais de fabrication, une date de livraison, chacun récupérerait son dû, on serait quittes. » (page 294)

 

« Bien qu’il n’y ait pas de règles, l’écriture supporte mal les contraintes. Il y a quelque chose d’asocial dans l’acte d’écrire : on écrit contre. » (page 294)

 

« Ecrire, c’est accepter de déplaire. Le souci de perfection, l’obsession du « bien faire », du « bien écrire », ça l’angoisse. La littérature est désordre. Le monde est désordre – comment rendre compte autrement de sa brutalité ? Les mots ne devraient pas être à la bonne place. La littérature est là, précisément, dans cette zone d’insécurité. » (page 295)

 

« Personne ne peut réussir en littérature. Ecrire, c’est se confronter quotidiennement à l’échec. » (page 297)

 

« C’était dans ce monde-là et pas ailleurs qu’il voulait vivre désormais, un monde où la place d’une virgule importait plus que la place sociale. » (page 323)

 

« Léa Brenner était devenue écrivain pour « décevoir » son père. » (page 330)

 

« Personne n’est formé pour supporter la notoriété. Il n’est pas naturel d’être connu/aimé par des milliers de gens. » (page 347)

 

« Ecrire, c’était trahir. Il avait toujours considéré que la littérature n’avait pas vocation à être légitime, utilitaire, morale, qu’elle crevait d’être pure, propre, sans tache. » (page 451)

 

« Un écrivain ne laisse rien perdre. » (Francis Scott Fitzgerald, cité page 453)

 

« D’une manière générale, je pense que personne n’est désolé pour autrui, je veux dire, on ressent éventuellement un peu de compassion face à la souffrance des autres mais ça n’altère jamais son propre bonheur… » (page 464)

 

« L’écriture n’est qu’une façon comme une autre de conquérir et de conserver une place sociale. » (page 468)

 

« Personne ne veut entendre le cri de la détresse sociale. » (page 472)

 

« Que fait-on des honneurs ? Est-ce qu’on a une chance supplémentaire d’être aimé ? Un accès à l’immortalité ? Devient-on invincible ? Super-héros ? Est-ce une assurance contre l’échec amoureux ? Contre la mélancolie et la haine de soi ? La vieillesse et la maladie ? Est-ce qu’on dort mieux après avoir été célébré ? Devient-on un meilleur écrivain ? Un meilleur amant ? Augmente-t-on ses chances d’être pris au téléphone ? D’avoir un rendez-vous chez le médecin ? Obtient-on une meilleure table au restaurant ? Et si on a le vertige ? » (page 487)

 

« Des sommets, on ne peut plus que redescendre. » (page 487)

 

« Ecrire, c’est avoir les mains sales. » (page 489)

Petits bonheurs de l’édition, Bruno Migdal

Bruno Migdal, quarantenaire épris de littérature, quitte temporairement l’établissement scientifique qui l’emploie pour faire un stage de six mois chez Grasset. Il y sera lecteur, préposé aux manuscrits d’anonymes arrivés par la poste et, parfois, à ceux d’auteurs « maison » transmis par des salariés de la prestigieuse enseigne.

Bruno Migdal rapporte dans son journal ses découvertes, ses déconvenues, et tous ces petits riens qui font la vie d’une entreprise. Avec détachement, il rit de son statut de stagiaire auquel son âge à lui ne change rien.

 

« On me convoque au second, territoire encore inexploré des stratifs : jour de paye, on me remet mon chèque de 394,60 euros, contrepartie de 351,6 heures de boulot mensuel, soit 1 euro de l’heure. Ce n’est pas moi qui vais me plaindre : j’aurais payé pour être là. » (page 62) Lire la suite