Dans la mer il y a des crocodiles, Fabio Geda

Présentation de l’éditeur :

dans la mer il y a des crocodilesDix ans, ou peut-être onze. Enaiat ne connaît pas son âge, mais il sait déjà qu’il est condamné à mort. Être né hazara, une ethnie persécutée en Afghanistan, est son seul crime. Pour le protéger, sa mère l’abandonne de l’autre côté de la frontière, au Pakistan. Commence alors pour ce bonhomme « pas plus haut qu’une chèvre » un périple de cinq ans pour rejoindre l’Italie en passant par l’Iran, la Turquie et la Grèce. Louer ses services contre un bol de soupe, se dissimuler dans le double-fond d’un camion, braver la mer en canot pneumatique, voilà son quotidien. Un quotidien où la débrouille le dispute à la peur, l’entraide à la brutalité. Mais comme tous ceux qui témoignent de l’insoutenable, c’est sans amertume, avec une tranquille objectivité et pas mal d’ironie, qu’il raconte les étapes de ce voyage insensé.

Ce récit est « l’histoire vraie d’Enaiatollah Akbari », qui a quitté l’Afghanistan à l’âge supposé (on n’est jamais certain de son âge quand on n’a pas de date de naissance officielle) de dix ans, a passé plus d’un an au Pakistan, trois en Iran, avant de traverser la Turquie et la Grèce pour enfin arriver en Italie.

A Fabio Geda, Enaiatollah raconte son périple. L’Afghanistan, où retourner est bien plus facile que d’en sortir. L’Iran où, quand on expulse quelqu’un, c’est lui qui doit payer son retour. La Turquie, où le groupe dont il fait partie part à 77, à pied, à destination d’Istanbul, en passant par la montagne, et arrive avec douze personnes de moins, mortes en chemin.

Il raconte les mésaventures, la peur, la nécessité d’avancer la nuit, de dormir le jour. Et ce moment où l’on décide qu’on ne reviendra pas en arrière.

Partir est facile et donné à (presque) tout le monde ; arriver, en revanche, est plus incertain. Ce court livre, qui a été traduit dans de nombreuses langues, est le récit par un adolescent, fort et sans pathos, de cette quête ultime, celle d’un endroit qu’il puisse enfin appeler « chez lui ».

traduit de l’italien par Samuel Sfez

Éditions Liana Levi, collection Piccolo, 2011 (et grand format 2012), 176 pages, 8,50 €

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En chemin :

« Il faut toujours avoir un désir devant soi. » (page 12)

« Sur les trottoirs tellement de gens qu’il ne devait plus y avoir personne dans les maisons. » (page 20)

« La peur est attirante quand on ne sait pas la reconnaître. » (page 28)

« Mon corps a dormi, mais dans mes rêves j’étais éveillé. » (page 33)

« Pour vivre nous sommes disposés à faire des choses qui ne nous plaisent pas. » (page 48)

« Je n’ai pas envie de parler des gens. Je n’ai pas envie de parler des lieux. Ce n’est pas important. Les faits sont importants. L’histoire est importante. Ce qui change ta vue, c’est ce qui t’arrive, pas les lieux ni les gens. » (page 50)

« Je me sentais à la maison, ou du moins j’espérais y être, avoir trouvé un endroit où on me traiterait bien, ce qui revient au même. » (page 65)

« Destin et destination, ça se ressemble, pas vrai ? » (page 68)

« J’ai changé mes billets en pièces ; ainsi, j’avais l’impression d’en avoir beaucoup plus. » (page 73)

« Un cadeau, ce cahier à la couverture noire dans lequel j’oubliais des choses que je pouvais ensuite oublier, vu que je les avais notées. » (page 75)

« Je commençais à penser que dormir était une erreur. Qu’il valait peut-être mieux rester éveillé la nuit, pour éviter que les gens dont j’étais proche disparaissent dans le vide. » (page 75)

« Quand on n’a pas de famille, les amis sont tout. » (page 76)

« Le choix d’émigrer naît du besoin de respirer. » (page 83)

« Même à quelqu’un qui n’a rien, on peut prendre quelque chose. » (page 92)

« Pour savoir les choses, il suffit parfois de demander. » (page 96)

« A partir d’un certain moment, j’ai cessé d’exister. » (page 112)

« Il faut toujours avoir des vêtements neufs quand tu arrives dans un endroit où tu comptes pour rien. » (page 118)

« Au bout d’un moment, mon estomac a commencé à gronder plus fort que mon orgueil. » (page 144)

« De temps en temps, les immigrés sont une arme secrète. » (page 146)

« La patience sauve la vie. » (page 153)

« Le temps ne passe pas à la même vitesse dans toutes les parties du monde. » (page 167)

« Tu deviendras un homme dans une langue que tu n’as pas apprise par ta mère. » (page 169)

Les Cyprès de Patmos, Antoine Silber

PatmosPrésentation de l’éditeur :

 

Notre maison est un spitaki, comme on dit ici. Une petite maison. Ce n’est pas une vraie maison en fait : plutôt un rêve de maison.

 

Lorsque Antoine et Laurence découvrent à Patmos ce rêve de petite maison blanche, proche de la grotte où saint Jean aurait eu une vision annonciatrice de l’Apocalypse, ils y voient comme une évidence : cette maison est pour eux. Ils l’achèteront. Commence alors, sur fond de crise, une longue histoire faite d’actes notariés, de ciment, de chaux et de bleu éclatant, de retards, de plantations de cyprès et d’oliviers. Et dans la scansion du temps qui passe, c’est toute l’île que l’on voit vivre, dans la splendeur des étés grecs ou la solitude austère de l’hiver.

Antoine Silber, avec tendresse et délicatesse, raconte l’histoire mêlée d’une maison et d’un amour nimbés de cette lumière particulière, changeante, pure et tranchante parfois, ancrés dans cette terre où tout parle de spiritualité.

 

 

Patmos est une île de  50 km². S’y trouvent 350 lieux de culte. La maison d’Antoine et de Laurence fait 34 m² et n’a qu’une seule pièce. Elle est surnommée « la villa del amore », car c’est là que les jeunes de l’île se donnent leur rendez-vous amoureux.

 

Est-ce de connaître Antoine et Laurence ? Est-ce d’avoir vu, au cours des dernières années, passer des photos de l’île et de la maison, de l’avoir vu évoluer, son pourtour se fleurir ? Je me suis sentie instantanément chez moi dans ces pages, dans cette maison, sur cette île. Je me suis sentie instantanément baignée de la lumière de la Grèce.

 

Il y a les voisins, les habitants de l’île, qui sont autant de personnages hauts en couleurs. Les cyprès, au nombre de douze, qui peut-être formeront l’allée menant jusqu’à la petite maison blanche. A moins que le projet ne soit contrarié, que le symbole ne soit pas recevable – en Grèce, le cyprès est l’arbre des cimetières, donc de la mort.

Il y a Saint Jean et sa présence divine, fantomatique, qui plane. Il y a la philosophie des terrasses du village, la philosophie du café et de l’ouzo.

Il y a les chèvres, omniprésentes et insupportables – les responsables du malheur grec, a écrit Henry Miller dans Le Colosse de Maroussi.

Et il y a la femme aimée, Laurence, qui justifie tous les déploiements d’énergie dont fait preuve Antoine.

Pendant ce temps, l’Europe offre 60 000 euros à chaque pêcheur pour qu’il démolisse son bateau. La Grèce est endettée jusqu’au cou.

 

« Là, dans cette île où l’on respirait l’Histoire à pleins poumons, j’étais en train de créer le plus beau jardin du monde. » (page 97)

 

Ce court roman dépeint un petit coin de paradis dans un pays frappé de plein fouet par la crise, un oasis où rien ne se passe jamais comme prévu – ce qui n’est finalement pas si mal. C’est une ode au lâcher-prise, à la contemplation et à la douceur de vivre, une bouffée d’air frais et de soleil brûlant, une chronique d’un quotidien qui laisse le loisir de regarder le monde autour, une invitation à la paresse.

A Patmos l’immuable, il semble que le temps s’arrête. L’on regarde pousser les arbres à agrumes et l’on pense au vin que l’on boira un jour quand les raisins seront murs.

 

Ce court roman est une très jolie déclaration d’amour à une femme et à une île irradiant de lumière.

Et une supplique pour être enterré sur la plage – ou dans le jardin – de Patmos, à deux pas des flots bleus.

 

Editions Arléa, février 2014, 128 pages, 17 €

 

 

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5 questions à Antoine Silber

 

 

Citations choisies :

 

« Notre maison est un spitaki, comme on dit ici. Une petite maison. Ce n’est pas une vraie maison, en fait : plutôt un rêve de maison. Comme Patmos n’est pas une île, mais un rêve d’île. » (page 15)

 

« Patmos, c’est le bout du continent, la fin de l’Europe. » (page 17)

 

« À Psiliammos, on dort bien, et, si l’on ne dort pas, on rêve. » (page 21)

 

« On ne sait jamais, à Patmos, quand les hommes élèvent la voix, si c’est grave ou non. » (page 51)

 

« Penser qu’en Grèce rien ne marche est une idée fausse : ce pays offre de prodigieuses possibilités de créer du miraculeux. Même en matière d’électricité et de plomberie. » (page 60)

 

« Notre vie était plus pleine qu’elle ne l’avait jamais été. » (page 63)

 

« C’était comme si le soleil et la douceur méditerranéenne aplanissaient toutes les difficultés de la vie. » (page 63)

 

« Il voulait que tout reste semblable à ce qu’il avait toujours connu. Que rien ne change. Notre pope n’était pas Le Guépard, pour qui il fallait que tout change pour que rien ne change. Lui voulait simplement que rien ne change pour que rien ne change. » (page 77)

 

« Les arbres, il faut s’en occuper comme des enfants : certains sont trop timides, un peu maladifs ou très handicapés, il faut leur donner beaucoup d’attention et d’amour. » (page 95)

 

« J’avais l’impression d’avoir trouvé ma terre, mon endroit. » (page 97)

 

« On ne reste jamais fâchés très longtemps à Patmos. » (page 107)

 

« Il faut s’aimer, et puis il faut se le dire. » (page 117)

 

« La Grèce, ce n’est pas un pays, c’est la mer. La Grèce, ce n’est pas un pays, c’est le soleil, c’est la lumière. Ça n’a pas de prix la lumière. » (page 122)